mardi 26 avril 2011

Un feuilleton docu-fiction nucléaire : la catastrophe de Nogent sur Seine

Un docu-fiction pédagogique en plusieurs épisodes, inédit sur internet, que je posterai au fur et à mesure sur le blog. Je laisse la parole à Michel Guéritte, son auteur :

"Découvrez en temps réel cette fiction-pédagogique inédite.

Aprés la catastrophe de Three Mile Island, 25 ans après la catastrophe de Tchernobyl, (à la seconde près), quelques semaines après la catastrophe de Fukushima, vous allez pouvoir suivre, heure par heure, l'évolution de la situation à la centrale de Nogent-sur-Seine.

Cette nuit, à 1 h 23 mn 04 s, un accident se produit à la centrale de
Nogent...
Cela va devenir une catastrophe que vous allez vivre durant les jours
prochains.

La catastrophe de Nogent prendra le rythme d'un feuilleton internet
pour vous tenir en haleine bien au delà du 1er mai, comme annoncé,
tant les détails et les circonstances de cet accident sont riches
d¹enseignements, et nécessitent un étalement dans le temps."


Aujourd'hui, je poste les 3 premiers épisodes :


25
avri
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 1 - "La centrale ronronne paisiblement..."

Lundi 25 - 21 h - Intérieur de la centrale

Les hommes du quart précédent ne sont pas contents. La relève est en retard. Les nouveaux arrivants manifestent une bonne humeur peu ordinaire pour un lundi soir.
- « Si vous aviez vu Ruel face à la caméra ! plaisante le vieux Robert. Comment elle a fait, la journaliste de france3, pour te mettre si facilement à l’aise ?
- Arrête, elle est enceinte jusqu’aux dents !
- Si cela ne vous fatigue pas trop, nous pourrions peut-être travailler ? » coupe Raymond, le chef de quart.
Depuis décembre 1987, cette tranche ronronne paisiblement. A l’intérieur de la cuve du réacteur, confinée sous trois enceintes de béton et d’acier, la radioactivité est maximale : près de mille cinq cents fois celle créée par la bombe d’Hiroshima.
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Salle de commande de la centrale de Chooz
Mais dans la grande salle de commande, les hommes écoutent tranquillement leur chef de quart distribuer les tâches de la soirée. Les schémas de contrôle luisent doucement au-dessus des pupitres. Les imprimantes reliées aux ordinateurs débitent par intermittence des lignes de chiffres. Trois écrans vidéo affichent silencieusement des informations sur l’état de la centrale.
Une gigantesque passerelle, un monstrueux tableau de bord, le centre névralgique de la centrale nucléaire. Un cerveau éclaté en plusieurs systèmes automatiques, ou télécommandés par les opérateurs. Aujourd’hui comme toujours, ils sont deux : Hervé, le chef de bloc, et Michel, son adjoint. Eux ne bougeront pas de cette salle des commandes, quel que soit l’endroit où Raymond enverra ses agents. Comme chaque semaine, le chef de quart a prévu une inspection générale du circuit d’injection de sécurité. « Je m’en occupe personnellement, dit Raymond, et j’emmène Jean. Robert, tu vas en salle des machines. » Robert sourit à son arpète, un jeune en formation, frais émoulu de l’école :
- « A toi de dresser la liste des opérations à effectuer. Tu te souviens ? Noter ce que tu dois faire, faire ce que tu as noté, et écrire ce que tu as fait. C’est la méthode du "contrôle-qualité". »
Le vieux rondier, (c’est le préposé qui effectue des rondes régulières pour surveiller les installations de la centrale), comme les autres agents techniques, aux vérifications et aux manœuvres, éclate de rire devant la mine piteuse du garçon.
- « Il est temps d’apprendre qu’une centrale nucléaire ne produit pas seulement du courant, mais aussi des montagnes de paperasses ! »
Les hommes disparaissent l’un après l’autre dans le couloir. Avant de sortir, Robert, décidément en veine ce soir, expédie une bourrade dans les épaules du chef de bloc :
- « Tu veux que je rappelle la journaliste pour t’empêcher de roupiller ?
- Arrête tes vannes », soupire Hervé.
Penché sur un pupitre rose et jaune constellé de voyants verts, Hervé rêve : garçon ou fille ? Le gynécologue souriait, cet après-midi. Sylvie voulait connaître le sexe du futur bébé pendant l’échographie. A trois mois, c’est un peu tôt, a dit le médecin de Provins.
Comme le pilotage de cette centrale, l’enfant était minutieusement programmé. Pendant deux ans, Hervé a travaillé comme assistant-chef de bloc au centre de production nucléaire de Paluel, en Normandie. A cette époque, quand il rentrait chez lui, il étudiait. L’acharnement a payé : il est passé chef-opérateur sur cette première tranche de Nogent il y a trois ans. Une centrale toute neuve, une maison confortable à Provins, Paris pas trop loin...
- « J’ai trente ans, pense Hervé, un boulot formidable, et je passe bientôt à la télé…
- Dis-donc, le dispatching national demande de maintenir la tranche à ce régime de production jusqu’à minuit, claironne Michel en raccrochant le téléphone. On doit se tenir prêt à baisser de vingt pour cent ensuite. (Le dispatching a pour mission de répartir les moyens de production d’EDF en fonction de la demande)
- Sans doute après la fin de l’émission du Festival international du cirque de Monte-Carlo, sur France3. Même si je n’avais pas été de quart, je ne l’aurais pas regardé. Sylvie et moi, on était invités à l’anniversaire d’un copain, à Traînel.
- Où bosse Raymond, ce soir ? Je n’ai pas écouté tout à l’heure. »

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 1 (suite) "je n’y connais pas grand-chose à la technique nucléaire"

Suite de l’épisode 1...
Vingt mètres sous la salle des commandes, au niveau moins 5, le plus bas de l’usine, Raymond et Jean s’affairent auprès du circuit d’injection de sécurité, le RIS dans le jargon nucléaire. L’ensemble jouxte l’enceinte de confinement et s’étend sur plus de trois cents mètres carrés, partagés entre plusieurs salles hautes de quatre mètres. Le dispositif est complété par un système d’aspersion d’enceinte. Il servirait à déclencher une formidable averse à l’intérieur du bâtiment si de la radioactivité s’échappait du cœur du réacteur. A plus de cent mètres de leurs collègues, Robert et son apprenti avancent dans la salle des machines, véritable cale du grand vaisseau nucléaire. Difficile de parler tant le vacarme est infernal.
- « Fixe bien tes protections auditives », a hurlé Robert en arrivant.
Ce casque qui écrase les oreilles énerve le garçon. Le bruit effroyable l’enivre, et la chaleur étouffante de l’immense nef l’assomme. Il rit. Il a toujours rêvé de travailler dans une usine de cette envergure.
- « Tu verras quand tu ne pourras plus écouter de musique parce que tu seras dur de la feuille ! »
Robert se penche, et appelle d’un signe le jeune rondier. « Regarde, petit, la pression d’huile du système de graissage du palier d’arbre est insuffisante côté moteur.
- C’est embêtant ? »
Le vieil agent se relève et regarde le gamin :
- « Ecoute, je n’y connais pas grand-chose, moi, à la technique nucléaire. Je m’occupe de l’entretien des machines « normales ». Mais je sais une chose fondamentale, et tu dois aussi te la fourrer dans la tête : la dépendance entre le réacteur et le turbo alternateur est totale. Tout événement imprévu sur la partie classique, celle où nous sommes en ce moment, a des effets sur la bonne marche du réacteur.
- « Tu me demandes si la baisse de pression d’huile est importante ? Non, pas vraiment. Mais tu notes le défaut, et on viendra réparer plus tard. » Le jeune homme baisse les yeux. Un jour, lorsqu’il était encore en stage à l’école d’EDF, un professeur avait tenu un discours extraordinaire aux élèves.
- « Qu’est-ce qu’une centrale nucléaire ?
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Annexe A
Une énorme tour surmontée d’un dôme, accolée à un long bâtiment parallélépipédique, voisinant parfois avec un monumental diabolo de béton. Vues de près, mais toujours en restant à l’extérieur, les choses se compliquent : le tableau cubiste s’enrichit de nombreuses constructions, de réservoirs aux fonctions obscures, de tuyauteries qui semblent passer furtivement d’un bâtiment à l’autre, de cheminées et de conduits d’aération, dont la présence renvoie aux attributs traditionnels des grandes constructions industrielles ... »
Les jeunes gens aimaient bien ce professeur. Suspendus à ses lèvres, ils attendaient la suite.
- « ...le visiteur découvre une fantastique plomberie, une plomberie qu’aucun visionnaire n’aurait pu imaginer. Les contraintes et les nécessités de cette énergie, tirée du plus profond de la matière, ont dicté aux ingénieurs la disposition des quelque cinq cents à mille kilomètres de tuyauteries.
« Qui dit plomberie dit aussi vannes, soupapes et clapets, (des dizaines de milliers), pompes et moteurs (plusieurs centaines). Mais ces milliers de vannes, soupapes, pompes et moteurs signifient autant d’instruments de mesure de pression, de débit, de température, de vibration, et d’actionneurs pneumatiques, hydrauliques ou électriques, reliés aux équipements de contrôle et de commande par des centaines de kilomètres de câbles électriques ... »
 

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 2 - "Dans le bureau du    directeur"

lundi 25 – 22 h – bureau du directeur

La direction de la centrale de Nogent-sur-Seine avait été très claire : « Pour ce reportage de france3 Champagne-Ardenne : équipe réduite au minimum.  » Il avait fallu batailler dur pour obtenir une autorisation de tournage au plus près de l’actualité de Fukushima, et à la veille du 25ème anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. Il s’agissait de faire d’une pierre deux coups. L’idée était de couvrir le rassemblement qui avait lieu place de l’Eglise à Nogent-sur-Seine, à 15 heures, événement à ne pas rater puisque la visite de Cécile DUFLOT (la secrétaire des Verts) était annoncée, et de faire un rapide reportage sur la sécurité de la centrale, en interviewant quelques techniciens et responsables. L’équipe semble satisfaite des plans qu’ils ont mis en boîte. Tiphaine, la journaliste de France3 Aube et son cameraman Olivier Mayer sont maintenant de retour à Troyes. Tiphaine, qui habite pas très loin de la gare, n’est pas mécontente d’être loin des deux réacteurs. Elle sait le danger potentiel que représentent les rejets dans l’environnement immédiat d’une centrale nucléaire. Elle l’a lu en surfant sur le site villesurterre.com… Et quand on est enceinte, il y a des endroits plus fréquentables…
 
Là-haut, en salle de commande, les deux opérateurs n’ont rien de spécial à surveiller. Ils relisent les procédures. Michel s’étire devant la grande table qui trône au milieu de la pièce.
- « Tu veux un café ? » Il se dirige vers la cuisine d’exploitation, contiguë à la salle de commande. Hervé cligne des yeux. Décidément, il supporte mal l’éclairage.

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 3 - "L’accident"

mardi 26 - 1 h 23 mn 04 s - Salle de commande : l’accident

La tranche est à son régime nominal. C’est son régime de fonctionnement à pleine puissance continue. La température moyenne du cœur, le niveau d’eau dans les quatre générateurs de vapeur, le niveau et la pression du pressuriseur... Tout est normal.
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Le fonctionnement de la centrale
Hervé pilote aux réflexes. En vérité, il a l’esprit ailleurs ... Sous les combles de son pavillon de Saint-Brice, à la sortie de Provins, qu’il va commencer à aménager demain. Encore six mois avant la naissance du bébé.
- « Et deux petits cafés, deux ! » Michel est comme toujours d’excellente humeur. Hervé apprécie son adjoint. Au moment où il se tourne vers son collègue, esquissant un sourire, une alarme retentit. Les deux hommes sursautent, se figent une fraction de seconde. Que diable se passe-t-il ? Dans la baie des générateurs de vapeur, les « GV » en langage codé, des verrines jaunes et rouges clignotent furieusement, comme l’éclairage syncopé d’une discothèque.
« Bon, il va falloir faire le tri dans ce tohu-bohu, soupire Hervé, prenant Michel à témoin : tout de même, on devrait améliorer le système de sélection des informations. »
A quelques pas, dans la salle des calculateurs, sans se poser de question, l’ordinateur de la tranche vient de graver dans sa mémoire l’événement qui a tout déclenché : à 01 h 23 mn 04 s, la pression de vapeur à l’admission de la turbine a brusquement chuté.

mardi 26 - 01 h 34 mn 25 s - Chemin de ronde, extérieur du site

Un sifflement terrible, strident.
Les policiers de la voiture banalisée numéro 1 roulent au pas. Ils roulent depuis 20 h. Ils sont las de tourner autour de cette centrale. Ils se disputent depuis mardi à propos d’une décision de l’inspecteur A., lequel a décidé d’arrêter de fumer. Or l’inspecteur B. lui, mâchouille des cigarillos à longueur de temps. L’autre a enfilé une fois pour toutes une énorme canadienne, des gants, et conduit fenêtre ouverte.
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Ils longent les grillages et les barbelés, à la hauteur de la première tranche, indifférents au grondement sourd et perpétuel de l’usine électrique. Ils n’entendent plus rien, même plus le ronronnement humide des tours de refroidissement qui crachent sans discontinuer. L’inspecteur B. maudit son collègue et ce fichu plan PlRATOME, dont il ignorait l’existence jusqu’à ce que ses chefs, avertis d’une éventuelle menace terroriste sur Nogent, l’expédient surveiller la centrale. C’est le Premier ministre qui a élaboré le plan PIRATOME en 1978, « dans le but de contrer tout acte de terrorisme nucléaire ». Naturellement, les saboteurs vont être assez futés pour surgir dans nos phares, pense rageusement l’inspecteur, et vont nous lancer un : « Bonjour c’est nous ! », et offrir gentiment les détails de l’attentat sur un plateau. Le policier en est là de ses réflexions lorsqu’ils entendent ce bruit terrifiant.
- « On dirait une fusée qui décolle.
- Rien à voir avec une explosion, mon vieux.
- Tu crois que c’est normal, en pleine nuit ?
- J’y connais rien, moi ! Fais demi-tour, on va voir les gardiens. »
Ils démarrent sur les chapeaux de roues. Tout de même, ils laissent de côté le gyrophare, il n’y a pas un chat sur cette voie de contour. Quand ils pilent devant la guérite de l’entrée principale, les gardiens passent une tête amusée à la porte.
« Vous vous décidez à faire les présentations ?
- Police ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Les mecs de la salle de commande ne nous téléphonent pas pour donner le détail. Sûrement un arrêt d’urgence. Ils commandent quelquefois des relâchements de vapeur. C’est contrôlé, il paraît, »
Arrêt d’urgence ? Les inspecteurs ne veulent pas avoir l’air ridicule.
- « Tu crois qu’on doit avertir le Centre ?
- Je ne pense pas. Attends un peu, on reste sur le parking. S’il y a des mouvements : on avisera. »
La semaine dernière, la SDAT a hésité avant de déclencher le plan PlRATOME. Finalement, une simple alerte basse a été jugée suffisante. La SDAT est désormais établie dans les mêmes locaux que la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), dans un bâtiment ultra-sécurisé, au 84, rue de Villiers, à Levallois-Perret.
Bref, les inspecteurs A. et B. tournent depuis quelques jours autour de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine. Puisqu’ils ont décidé de rester sur le parking, l’inspecteur A. jette son collègue à la porte de la voiture.
- « Fume tes cochonneries dehors, s’il te plaît. »

5 commentaires:

  1. Un site pour la protection des rayons ionisants avec un titre ... est ce de l'humour? : Paques au sievert, noel au cimetière.
    http://aipri.blogspot.com/
    Bises

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  2. Et aussi
    http://blog.alexanderhiggins.com/2011/04/21/radioactive-fukushima-plutonium-strontium-bombarding-west-coast-march-18th-19279/
    Mais ce site concerne uniquement les états unis

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  3. http://blogs.forbes.com/jeffmcmahon/2011/04/25/french-plan-to-clean-fukushimas-radioactive-water-detailed-including-risks/

    http://www.myweathertech.com/2011/04/25/radiation-problems-in-the-u-smilk-2612-above-epa-limits/

    http://newsdoom.blogspot.com/2011/04/radioactivity-rises-in-sea-off-japan.html

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  4. http://www.rense.com/1.imagesH/sheepmag_dees.jpg

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