19 avril 2011

La censure médiatique au Japon

Les habitants de Fukushima se noient dans les messages contradictoires provenant des médias, de TEPCO et du gouvernement. 
Reportage en provenance de la zone d'exclusion radioactive 
18 avril 2011
Makiko SEGAWA à Fukushima
 
La méfiance pour les médias a surgi au sein de la population de Fukushima. Cela est du en partie à des rapports déposés par les journalistes des massmedias qui ne veulent pas visiter la région près de la centrale de Fukushima. Mais par-dessous tout c'est le résultat de rapports contradictoires diffusés par les médias, par TEPCO et par le gouvernement.
D'une part, de nombreux responsables locaux et résidents de Fukushima insistent pour dire que la situation est sûre et que les médias, en attisant des craintes injustifiées, sont préjudiciables à l'économie de la region. Par contraste, de nombreux journalistes indépendants à Tokyo rapportent que le gouvernement central minimisent le fait que les fuites radioactives ont été massives et que la menace pour la santé publique a été terriblement sous-estimée. Pendant que le gouvernement s'en tient mordicus à sa définition initiale d'une zone d'exclusion de 20 km, il annonce le 12 avril que le niveau de gravité a été rehaussé de 5 (comme à Three Mile Island) à 7 (comme pour Tchernobyl), et qu'il a aussi étendu la zone d'exclusion des 20 km pour au moins cinq communautés dans un rayon de 30 à 50 km.
Ces dernières semaines, de nombreux résidents qui ont fui Fukushima la première semaine de la crise nucléaire ont commencé à rentrer chez eux et à tenter de reprendre leurs activités normales. Par exemple, certaines populations locales de la ville d'Iwaki, à 40-50 km du réacteur de Fukushima Daiichi, sont convaincues que c'est maintenant hors de danger de revenir malgré le niveau élevé de radiation enregistré. C'est un exemple. 

Cérémonie de rentrée des classes avec la peur des radiations dans une zone d'exclusion près du réacteur de Fukushima Daiichi

Au Japon, les cerisiers en fleurs d'avril sont un signal symbolique de renouveau, d'une nouvelle étape dans la vie. Le 6 avril, comme les écoliers à travers tout le pays, la cité d'Iwaki, en zone d'exclusion des 40 km, a fait de nombreuses cérémonies d'entrée aux écoles élémentaires, collèges et lycées.
La cérémonie de l'école d'Iwaki Yumoto Daini a été un peu différente: non seulement il y a eu 33 nouveaux étudiants, mais des réfugiés vivant sur le terrain de l'école et certains membres de la Force d'Auto-Défense ont également participé. Globalement 107 personnes ont participé à la cérémonie. Le Proviseur Sawai Shiro peut avoir outrepassé ses droits en octroyant une autorisation par mesure humanitaire pour que les réfugiés restent sur le campus alors que l'année scolaire commence, au risque d'être puni plus tard pour avoir enfreint les règles. 
Cérémonie de la rentrée des classes à Iwaki
Des sources locales rapportent que la première ou deuxième semaine ou deux après le début de la crise nucléaire, la cité d'Iwaki a connu des difficultés dans la réception de fournitures comme de la nourriture et du carburant parce que de nombreux employés ont refusé de les livrer. Depuis début d'avril, des réfugiés qui avaient évacué la préfecture ont commencé à revenir. Des restaurants du centre-ville d'Iwaki ont réouverts et de nombreux magasins de proximité offrent des rayons assez bien garnis, dès que le gaz, l'eau et l'électricité sont revenus. La cité d'Iwaki a confirmé à plusieurs reprises que ''le rayonnement est à un niveau stable non nocif pour la santé humaine." Les fonctionnaires d'Iwaki expliquent que ce jugement est basé sur les chiffres fournis par le gouvernement de la préfecture de Fukushima régulièrement mis à jour depuis le 11 mars.
Le Principal Sawai a commencé son discours de bienvenue en disant, ''Je suis heureux d'être en mesure de confirmer que 33 nouveaux étudiants participent à cette cérémonie au milieu d'un désastre qui a forcé de nombreuses personnes à quitter Yumoto." "Dans notre district, a-t-il poursuivi, "certains ont survécu avec de l'eau potable de leur salle de bain pendant des semaines car il n'y avait pas d'eau courante. Je veux que vous preniez soin les uns des autres surtout pour ceux en difficulté." Il a conclu: ''Vous les jeunes étudiants, êtes l'avenir du Japon. Maintenant, nous devrions être reliés au-delà des différences d'idées, de position ou d'intérêt personnel."
Bien que tous les nouveaux étudiants aient participé, tous les professeurs n'étaient pas là. À la suite de la catastrophe, le personnel de l'école a été gelé et de nouveaux enseignants n'ont pas été expédiés à l'école, a expliqué Sawai. En raison de la pénurie d'enseignants, il n'y aura qu'une seule classe dirigée par un enseignant pour tous les niveaux. 

Le médecin scolaire informe les enfants que "le problème de rayonnement est déjà fini."
 
Après le discours du directeur, le médecin scolaire dans son manteau blanc a déclaré d'un air détaché, en se fondant sur sa science, que les gens devraient savoir que le pire des dégâts du tremblement de terre était passé et que les fuites de rayonnement de la centrale de Fukushima Daiichi étaient en baisse et disparaîtraient sous peu.
"Le problème de rayonnement est déjà terminé," a-t-il dit aux enfants et à leurs parents. "Vous pouvez aller à l'école et à l'extérieur sans aucun problème. Vous n'avez pas à avoir peur des commérages médisants. "
Bien que l'assurance du médecin concernant la fin des risques majeurs ferait hausser certainement des sourcils chez la plupart des gens extérieurs à la préfecture, de nombreux habitants partagent cette croyance. Nous notons la différence de perspective entre les spécialistes en rayonnement et les personnes évaluant les problèmes à distance et ceux sur le terrain qui font face à la destruction de leurs moyens de subsistance. Alors que les rumeurs sur les dangers des rayonnements continuent à faire des remous, de nombreux habitants craignent encore plus les rumeurs qui vont détruire leur boulot et tout leurs espoirs d'assurer leur subsistance et la reconstruction de leurs communautés.
Ikarashi Yoshitaka, 33 ans, est celui qui tient tout particulièrement au rétablissement de son boulot et de l'économie locale, un objectif qui le conduit à minimiser les avertissements des risques d'irradiation. "C'est tout simplement une thèse émotionnelle chez nous pour dire que c'est une ville en danger! "a-t-il insisté. Avec des dizaines de bénévoles de partout au Japon, Ikarashi a visité de nombreuses régions de la zone d'exclusion. Il affirme avec assurance que son ''compteur Geiger'' à 600 dollars fabriqué aux US n'a détecté aucune quantité anormale de rayonnement.
Ikarashi est ennuyé par le fait que la filière du lait qu'il gère a subi une chute de ventes de 90% en raison des craintes de rayonnement. Certains agriculteurs ont été contraints de jeter leur lait, et la rumeur court qu'au moins un agriculteur local s'est suicidé après la ruine de son entreprise.
Suite à l'annonce du gouvernement du niveau 7, Ikarashi a observé que ''les résidents ne veulent pas entendre, qu'ils ne font pas confiance au gouvernement. La plus grande préoccupation pour les habitants est de remettre leurs villes sur pied et je fais de mon mieux pour rétablir la cité d'Iwaki ".
Hiroshi Honma, 56 ans, en patrouille pour les SDF d'Iwaki commente : ''Je suis surpris que les populations locales soient si calmes. Même au sein de la zone d'exclusion de 30 km, ils ne portent même pas de vêtements spéciaux anti-rayonnement (Taibex). Même après l'annonce du niveau 7, il n'y a pas eu de panique dans la ville. "
Le désespoir pour la destruction de l'économie locale semble avoir provoqué un optimisme anti- scientifique concernant le rayonnement dans certaines collectivités locales qui luttent pour se remettre sur pied. 

Manque d'information et d'aide pour les citoyens dans la zone d'exclusion de Fukushima
 
Ikarashi souligne que la raison d'une absence d'informations fiables et la présence de ragots sans fondement est ''un manque d'information" ; les médias nationaux préfèrent éviter de pénétrer dans la zone d'exclusion, craignant la contamination et régurgitent simplement par téléphone les déclarations du gouvernement et des responsables locaux.
Une forme plus intense de la même crise a frappé la cité de Minami-Soma, près de la centrale nucléaire dans la zone des 20 km, mais sur son côté nord. Pendant plus d'une semaine, la ville s'est trouvée comme une île privée de nourriture, d'eau, et d'essence. Enfin, en désespoir de cause, le 24 mars, le maire Sakurai Katsunobu a envoyé un SOS au monde par YouTube pour mendier un soutien à sa communauté en train de mourir. 
Le maire de Minami-Soma, Sakurai Katsunobu

La ville de Minami Soma (la centrale en arrière-plan)
 Le maire a expliqué que sa stratégie de diffusion par Youtube pour demander de l'aide a réussi à attirer l'attention du gouvernement central, et Tokyo a pris au sérieux ses demandes ultérieures. Toutefois, Sakurai, a déclaré que le 6 avril, seuls 20.000 habitants étaient restés sur une population de 70.000. "Nous devons réfléchir aux moyens de sauver les gens faibles (personnes âgées et ceux qui n'ont pas d'argent pour évacuer)", a déclaré tristement Sakurai.
Le 7 avril, le maire a fait un second Youtube, en observant que ''beaucoup d'entreprises ont recommencé à fonctionner. Mais il n'existe aucune information fiable sur le réacteur nucléaire!"
Dans la zone d'exclusion proche de la centrale, un grand nombre de personnes sont sans travail. Le Bureau de l'emploi de Fukushima a déclaré le 29 mars qu'à la suite du tremblement de terre et du tsunami, environ 58 000 personnes dans approximativement 4800 lieux de travail dans la zone d'exclusion des 30 km de Fukushima ont perdu leur emploi.
Des voix locales s'inquiètent que le taux de chômage soit gonflé à la suite de rumeurs pernicieuses. Dans le même temps que la cérémonie se faisait à l'école, une longue file de personnes était alignée en face de l'Agence pour l'emploi à Taira, Iwaki depuis 8 heures du matin dans l'espoir de trouver du travail.
"Avant les gens formaient des files d'attente longues de plusieurs kilomètres aux stations-service; maintenant, les gens forment une longue ligne à l'agence pour l'emploi», soupire Akira Mori, 63 ans, pasteur de la chapelle de Mission Globale.
Shimoyamada Matsuto, 50 ans, directeur des relations publiques au siège de gestion des catastrophes pour la ville d'Iwaki explique : «Depuis que des rumeurs nuisibles sont si puissantes, ce ne sont pas seulement l'agriculture et la pêche industrielle qui sont touchées, même certaines industries ont été sinistrées à la suite de déclarations que même les machines sont contaminées! " Fukushima fournit un tiers de l'énergie électrique pour la zone métropolitaine de Tokyo, à la fois par les centrales nucléaires et thermiques. "Si Fukushima tombe, toute la région de la capitale sera prise de panique!" avertit Shimoyamada. 

Session d'étude avec Hatoyama Yukio et des journalistes indépendants: question aux médias, au gouvernement et à TEPCO
 
A Tokyo, le 6 avril, un groupe de journalistes indépendants regroupés autour d'Uesugi Takashi, 43 ans, a tenu une session multimédia avec des dizaines d'hommes de lois du Parti Démocratique Japonais (PDJ) dont l'ancien Premier ministre Yukio Hatoyama, sur la question de la performance des médias dans le sillage de la catastrophe de Fukushima . 
Hatoyama Yukio (à droite) et Takashi Uesegi (à gauche) lors d'une conférence de presse

 Kawauchi Hiroshi, un membre du PDJ à la Chambre des représentants, a déclaré que "l'information sur la diffusion de rayonnement doit être correctement révélée à la nation. Cependant, jusqu'à présent cela n'a été fait qu'une seule fois." Il a expliqué la frustration des responsables locaux." Les informations de TEPCO (Tokyo Electronic Power Company) doivent être transmises de manière précise. J'ai parlé au maire du village de Iidate (dans la zone des 30 km), qui m'a dit ''il n'y a aucune information et je ne sais pas quoi faire." 

La corruption médiatique qui protège TEPCO
 
Takashi Uesugi a expliqué le cœur du problème qui se cache derrière la désinformation et les rumeurs.
"Les journalistes indépendants et les médias étrangers sont à la poursuite de faits, jusqu'à même aller dans la zone d'exclusion. Cependant, de façon surprenante, le gouvernement du Japon continue d'empêcher les journalistes indépendants et les médias étrangers d'avoir accès aux conférences de presse officielles du Premier ministre et du gouvernement."
Uesugi a déclaré que depuis le 11 mars, le gouvernement a exclu tous les médias Internet et tous les médias étrangers des conférences de presse officielles sur la ''Situation d'urgence'' Alors que les médias étrangers se dépêchaient de recueillir des informations au sujet du réacteur de Fukushima, ils se sont vu refuser l'accès à une information directe fournie par le gouvernement et l'une des conséquences de ceci est que ''des infos à partir de rumeur ont été diffusées à l'étranger."
Tout d'abord, tandis que le chef de cabinet Edano Yukio organisait des conférences de presse deux fois par jour pour les représentants des grands médias japonais, des représentants inscrits aux indépendants et des médias internet ont été limités à une seule conférence de presse par semaine. Deuxièmement, contrairement aux médias japonais, qui sont informés régulièrement par Edano et périodiquement par le Premier Miniser Kan, les médias étrangers sont informés exclusivement par le personnel administratif.
Uesugi note également que lors des conférences de presse de TEPCO, actuellement tenues au siège de l'entreprise, les correspondants étrangers et les indépendants japonais posent régulièrement des questions très inquisitrices alors que les journalistes des grands médias enregistrent et signalent simplement les déclarations réitérant que la situation est essentiellement sous contrôle et qu'il n'y a rien à craindre. Une des raisons à cela, suggère Uesugi, c'est que TEPCO, un sponsor géant des médias, a chaque année un budget de 20 milliards de yens en publicité. "Les médias continuent à défendre les informations de TEPCO!" "Les médias japonais d'aujourd'hui ne sont pas différents des médias de propagande en temps de guerre qui ne cessaient de répéterjusqu'au bout que« le Japon gagne la guerre contre l'Amérique'' s'exclame Uesugi.
Il y a un exemple particulièrement révélateur du blindage médiatique de TEPCO par suppression d'informations. Il s'agit du "plutonium". Selon Uesugi, après l'explosion du réacteur le 14 mars, on s'est inquiété de la fuite de plutonium. Toutefois, étonnamment, deux semaines plus tard, quand Uesugi a posé la question, pas un seul représentant des médias n'a soulevé la question du plutonium aux conférences de presse de TEPCO.
Le 26 mars, en réponse à la requête d'Uesugi, TEPCO a déclaré: ''Nous ne mesurons pas le niveau du plutonium et n'avons même pas de détecteur." Ironie du sort, le lendemain, le secrétaire général de cabinet Edano a annoncé que "du plutonium avait été détecté ".
Lorsque TEPCO a finalement libéré des données le 28 mars sur le plutonium radioactif, il a déclaré que du plutonium -238, -239, et -240 ont été trouvés dans le sol, mais a insisté que cela ne causait aucun risque pour l'homme. Depuis TEPCO n'a fourni aucun éclaircissement sur ​​la signification des conclusions concernant le plutonium radioactif, la presse grand public a simplement signalé la présence de rayonnement sans donner d'évaluation. La télé nippone le 29 mars a mis en titre de son interview avec le Pr Keiichi Nakagawa de l'Université de Tokyo, spécialiste en rayonnement, "le plutonium de la centrale ? - pas d'effet sur ​​les voisins."
Le 15 mars, Uesugi a critiqué Tepco pour son attitude fermée envers l'informations au cours d'une émission de TBS radio. Pour cela, il a été immédiatement démis de ses programmes réguliers. Le scandale impliquant le silence médiatique de TEPCO a pris une tournure intéressante deux semaines plus tard. Au moment de la catastrophe du 11 mars, le président de TEPCO Tsunehisa Katsumata était l'invité de dizaines de dirigeants de médias grand public pour une «session d'étude» en Chine. Interrogé sur ce fait par le journaliste indépendant Tanaka Ryusaku lors d'une conférence de presse de TEPCO le 30 Mars, Katsumata a justifié sa pratique.
"C'est un fait que nous avons voyagé ensemble en Chine, a-t-il dit," [TEPCO] n'a pas payé tous les frais de voyage, mais nous avons payé quand même plus qu'eux. Ils sont certes cadres de médias grand public, mais ils sont tous membres de la session d'étude. "
Lorsque Tanaka a demandé les noms des dirigeants des médias invités par TEPCO en Chine, Katsumata répliqua: ''Je ne peux pas révéler leurs noms car il s'agit d'informations privées." Mais c'est précisément ces relations de collusion entre les médias, le gouvernement et TEPCO, qui entraînent la censure de l'information concernant les problèmes nucléaires.
Maintenant, le gouvernement japonais s'est remué pour sévir contre les reportages indépendants et la critique de la politique gouvernementale dans le suivi de la catastrophe en décidant de quoi les citoyens peuvent ou ne peuvent pas discuter en public. Une nouvelle équipe de projet a été créée par le ministère de l'Intérieur et de la Communication, l'Agence de police nationale, et le METI pour lutter contre les «rumeurs» jugées nuisibles à la sécurité du Japon à la suite de la catastrophe de Fukushima.
Le gouvernement accuse que les dommages causés par les tremblements de terre et par l'accident nucléaire sont amplifiés par des rumeurs irresponsables, et donc le gouvernement doit prendre des mesures pour l'intérêt du bien public. L'équipe de projet a commencé à envoyer des "lettres de demandes'' à des organisations telles que les compagnies de téléphone, les fournisseurs d'accès Internet, les chaînes de télévision par câble, et autres, exigeant d'eux qu'ils ''prennent des mesures appropriées sur la base de lignes directrices en réponse à des informations illégales.'' Les mesures incluent d'effacer toute information provenant de sites Internet que les autorités jugent nuisibles à l'ordre public et à la moralité. 


Makiko Segawa fait partie de l'équipe de rédacteurs de l'Agence d'Informations Shingetsu. Elle a préparé cet article depuis Fukushima et Tokyo. On peut la joindre à shingetsunewsagency@gmail.com


Traduit par Hélios pour le Bistrobarblog. Toute reprise de cette traduction doit mentionner le nom de la traductrice, ce blog comme source de la traduction et l'article original. 

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