30 avril 2011

Nogent sur Seine, épisodes 10 et 11

29
avri
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 10 - "Avez-vous la situation en main ?"

mardi 26 - 01 h 45 mn – A quelques secondes du déclenchement du PUI

La sonnerie du téléphone intérieur secoue l’équipe anéantie.
- « C’est Maillart. Alors, où en êtes-vous ? Avez-vous la situation en main ? » Raymond hésite une seconde. Il cherche une entrée en matière. A l’autre bout du fil, Hervé Maillart, le directeur de la centrale, n’a pas le temps de remarquer l’embarras du chef de quart : l’alerte à la radioactivité vient de retentir sur le site.
Au même instant, le système de protection de la salle de commande détecte de la radioactivité à l’entrée du circuit de ventilation. Il condamne immédiatement la ligne non protégée, et met en service la ligne de secours. Celle-ci est dotée de filtres absolus et de pièges à iode. La salle de commande est le seul local d’exploitation ainsi équipé. Protégé, l’endroit est aussi complètement isolé.
- « Nous voilà comme dans une bouteille thermos au milieu d’un brasier, observe Hervé.
- Pas tout à fait, précise Pierre, les gaz rares vont passer au travers de tous les filtres, il faut mettre les narghilés [1] »
Dans son vaste bureau chaud et confortable, Hervé Maillart frémit : l’alarme qu’il vient d’entendre a été déclenchée par une balise plantée à une vingtaine de mètres. Il l’a distingue parfaitement par la baie vitrée. Les locaux administratifs ne sont pas prévus pour être utilisés si le site est contaminé. Maillart va devoir déménager vers le BDS, le bloc de sécurité  [2]. En 2007 des travaux importants ont été entrepris sur : ventilation, électricité, génie civil, détection incendie et détection hydrogène, lutte incendie… Un fortin de commandement, équipé du même système de protection que celui de la salle de commande, hérissé d’antennes radios et d’instruments de mesures atmosphériques. II est « habité », en temps normal, par des gardiens qui surveillent sur des écrans vidéo les mouvements sur le site, truffé de caméras. Jamais, dans toute sa carrière de cadre EDF, Maillart n’a eu à se replier dans cet abri opérationnel. II connaît sa configuration dans les moindres détails grâce aux exercices d’entraînement, mais entre la simulation et la situation de crise ... Le directeur a l’impression fugitive de vivre un baptême du feu. Maillart n’est pas un froussard, (la rime avec le nom du directeur d’aujourd’hui est amusante), ni un bleu. Tout de même, il maudit le sort qui fait de lui le maître à bord, alors qu’il devrait être aux Etats-Unis pour un congrès sur la sécurité nucléaire à Bethesda, Etat de Maryland, au siège de la NRC [3].
Les Français ont la cote dans le monde de l’industrie nucléaire. Leur technologie est au« top-niveau ». Maillart ne peut réprimer un bref ricanement.
Avant de se replier dans la casemate, Hervé Maillart presse la mise en route de l’appel automatique pré-enregistré :
- « Urgent : le personnel de la centrale est prié de rejoindre le bâtiment d’accueil. Le plan d’urgence interne est déclenché. »
Pas de détail. Le téléphone sonne en ce moment dans plus de trois cents maisons, à vingt kilomètres à la ronde. Les employés d’astreinte cette nuit vont obligatoirement réceptionner l’ordre de mobilisation. Quant aux autres, s’ils sont chez eux et s’ils ont envie de sortir (le message ne précise pas si le site est contaminé ou non), ils viendront renforcer les équipes de garde. Maillart se dirige vers les toilettes. Il démonte le dérouleur de torchon propre, retire la bande de tissu blanc, et se confectionne devant le miroir un turban de fortune, de façon à protéger grossièrement ses cheveux contre un éventuel dépôt de particules radioactives, son nez et sa bouche contre leur ingestion. Il s’engouffre dans l’escalier. Au passage, il jette un œil sur l’écran digital du couloir qui indique la puissance de production des centrales nucléaires approvisionnant les régions Est et parisienne en électricité. Elles tournent toutes à plein régime pour compenser l’arrêt de Nogent 1, dont la fenêtre d’information affiche « zéro mégawatt ».
Par bonheur, il a eu l’excellente idée de ne pas laisser sa voiture sur le parking d’accueil, comme c’est l’usage, même pour le personnel de direction. Prenant garde à respirer le moins possible, il entrouvre la porte de sa voiture, se glisse au volant et coupe la ventilation avant de démarrer. Direction : le bloc de sécurité, au plus vite.
Episode précédent :"Chaque seconde compte"
notes :
[1] Ce sont des masques respiratoires légers, reliés par de minces tuyaux de plastique souple à une réserve d’air comprimé. Contrairement aux masques filtrants, ils ne gênent pas la respiration.
[2] Le BDS : une sorte de bunker enfoui sous le bâtiment d’accueil et de regroupement, à l’entrée du site.
[3] NRC : Nuclear Regulatory Commission. Organisme fédéral chargé du contrôle des installations nucléaires aux Etats-Unis

***********************
30
avri
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 11 - "Les vieux qui connaissent la musique"

mardi 26 - 01 h 48 mn - Salle de commande

« C’est encore Maillart au téléphone. Il voudrait des détails avant d’avertir Paris et la préfecture. Il ne comprend pas que ça ait pu dégénérer comme ça sans prévenir. »
Raymond tend le combiné à Pierre.
Le chef de quart et Hervé Ruel s’acharnent à réduire les conséquences de l’accident. La pression dans la cuve du réacteur est maintenant presque complètement tombée. L’eau injectée par le circuit de sécurité noie lentement le cœur. Cette opération représente l’une des phases les plus critiques d’un accident de refroidissement : l’eau froide entre en contact avec le combustible incandescent, bien au-dessus de mille degrés. Les interactions sont violentes. Elles provoquent des explosions de vapeur, lesquelles accroissent les rejets à l’extérieur et contrecarrent la montée de l’eau dans le réacteur.
- « Il faudrait essayer de rabattre la radioactivité dans la cuve », suggère Raymond.
Hervé réfléchit rapidement. Il propose une manœuvre destinée à créer un mur liquide entre la brèche et le combustible. Raymond n’y croit guère, mais ils tentent le coup, assistés de Michel.
Pierre a raccroché le téléphone, il observe les trois hommes. La situation lui apparaît dans toute sa folie : là-bas, dans son bunker, Maillart met en branle une énorme machine administrative et technique dont on ne peut attendre ici aucun secours.
La catastrophe sera consommée bien avant que cette lourde machine, qui n’a pas encore pris son élan, entre en action. Incapable de s’adapter à la logique de cet accident, l’ingénieur se sent de trop. Cette équipe soudée se démène sans lui contre le pire.
Délaissant la surveillance des instruments, Michel se fige soudain.
- « Et si on vidait la piscine des combustibles usés dans le réservoir PTR [1] ? Il y a une pompe pour ça.
- Mmm… Deux cents mètres cubes par heure, c’est pas énorme, mais ça aidera à tenir. On va réduire le plus possible le débit du circuit d’injection, dès que le cœur aura été renoyé. »
Raymond se tourne vers Pierre :
- « Tu sais ce que cela signifie, n’est-ce pas ? La vanne n’est pas motorisée. Il va falloir aller l’ouvrir manuellement.
- Je sais parfaitement, soupire Pierre. La radioactivité est partout, maintenant. La ventilation l’a disséminée dans tous les bâtiments. Il faut prendre un masque. Qui y va ? »
Pratiquement alignés contre le mur du fond, les quatre rondiers ont tenté de se faire oublier, peu soucieux d’interrompre le cours des opérations de sauvetage par des questions intempestives. Leur heure est arrivée. Robert et Jean, les « vieux qui connaissent la musique », disait Robert tout à l’heure à son apprenti, ont un mouvement vers le placard du couloir.
- « Un seul, coupe le chef de quart. Jean, dépêche-toi s’il te plaît. »
Raymond est reconnaissant à Pierre de n’avoir désigné personne. Le chef de l’exploitation, c’est lui. Ses gars lui font une confiance aveugle, confiance qu’ils sont loin de manifester à l’ingénieur, presque frais émoulu de son école d’ingénieurs.
- « Tu ouvres la vanne, tu mets en marche la pompe de la piscine, et en revenant tu coupes la ventilation de tous les locaux des auxiliaires de sauvegarde et des auxiliaires nucléaires. Prends un masque !
- Merci de penser aux copains qui iront bosser dans cette merde après nous », lance Jean.
JPEG - 12.8 ko
Masque filtrant à cartouche
Il remplace son narghilé par un masque filtrant à cartouche, et attrape une casquette qui traîne. La protection n’est pas vraiment idéale, mais les combinaisons spéciales, les « shaddocks », sont rangées dans un autre bâtiment.
- « On croirait un parachutiste s’élançant de la soute d’un avion », remarque Robert en voyant son collègue se jeter dans le couloir.

mardi 26 - 01 h 50 mn - Salle de commande.

L’idée de la piscine a ouvert des perspectives à Raymond.
- « Dis donc, Pierre, demande à Maillart d’envoyer les premiers ouvriers d’astreinte mettre une pompe automotrice en batterie.
- Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça ?
- Transvaser le PTR de la tranche 2 dans le nôtre. Qu’ils endossent les tenues étanches et portent les masques, c’est du côté où ça a cassé, il doit y avoir un maximum de contamination.
- Vous êtes cinglé ? Qu’est-ce qu’ils feront, ceux de la tranche 2, si c’est leur tour d’avoir un pépin ? Ils n’auront plus de réservoir de secours, on leur aura tout enlevé !
- C’est à Maillart de prendre la décision. Entre une catastrophe aggravée et un accident hypothétique, il choisira. »
Heureusement, à ce stade, la décision n’incombe pas à Pierre, mais au directeur.
- « N’empêche que si j’étais l’ISR de quart de l’autre côté, je ne laisserais pas faire une telle connerie.
- Ecoute, tu es l’ISR de la tranche 1, et la connerie en question, elle peut arranger tes oignons. »
Hors de lui, Robert, le rondier, n’a pas pu contenir sa colère contre ce trop jeune chef qui n’a rien décidé depuis un quart d’heure. Pierre blêmit. Il appelle le PC-direction.
Au même moment, le chef de quart se rend compte que personne n’a songé à arrêter les pompes primaires. Privées de pression, elles vibrent au-delà des limites depuis un bon moment.
- « Elles doivent caviter un maximum et tourner en survitesse. Ça ne les arrange guère.
- Pour ce qu’on en aura besoin maintenant ... soupire Hervé. OK, je les disjoncte. » [2]
notes :
[1] PTR = réservoir de stockage d’eau pour les piscines réacteur.
[2] Lorsque l’on aspire un liquide dans un conduit on crée une dépression. Si cette baisse de pression fait descendre la pression du liquide au-dessous de sa pression de vapeur saturante, le liquide se met en ébullition, avec production de vapeur. On appelle ce phénomène la cavitation.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire