29 avril 2011

Nogent sur Seine, épisode 9

29
avri
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 9 - "Chaque seconde compte"

mardi 26 - 01 h 41 mn - Salle de commande

Le chef de quart est arrivé au milieu du discours de Pierre. Il a gardé le silence. Robert et l’apprenti les ont rejoints peu après. Ils en savent désormais assez pour saisir l’ampleur du désastre à venir. Raymond doit absolument reprendre en main son équipe démoralisée. Il s’approche calmement du jeune ingénieur. Opérateurs et rondiers se sont spontanément regroupés en arc de cercle, dos à la console principale. Raymond et Pierre offrent un contraste saisissant : le chef de quart, trapu, solide, s’accroche à sa responsabilité immédiate face à l’ISR en sueur, vaincu par le doute. Sur un ton bienveillant, sans hausser la voix, Raymond parle :
- « Pierre, nous n’avons encore rien tenté ... Et chaque seconde compte. » La tension tombe d’un cran dans la pièce. Pierre lui-même avale sa salive, sort de son délire peuplé de rapports désormais inutiles, et murmure :
- « Il va falloir improviser sur toute la ligne ... » Hervé Ruel réagit le premier. Il se précipite sur les commandes de déconsignation et d’ouverture des vannes de décharge du pressuriseur :
- « C’est notre seule chance. Provoquer une séquence de type TMI [1]
Limiter au maximum les rejets d’eau contaminée dehors. Amener de l’eau dans le bâtiment-réacteur pour la réinjecter dans le cœur quand le réservoir PTR sera vide [2].
- Attends, coupe Raymond. Tu oublies que le circuit d’injection de sécurité interdit toute décharge du pressuriseur. Michel, file au local électrique et déconnecte l’ordre de fermeture des vannes. »

mardi 26 - 01 h 41 mn – salle de commande

L’atmosphère est étrangement sereine. Comme si tous s’étaient donné le mot :
- « Perdu pour perdu, on va bosser le mieux possible. » Les rondiers attendent d’être utiles. Opérateurs, chef de quart et ISR engagent un combat désespéré contre le temps et l’énergie résiduelle du réacteur.
- « Même si la manœuvre réussit, rappelle Pierre, la plus grande fraction de l’eau continuera de s’écouler par le GV, alors ...
- Y a-t-il une contre-indication à essayer de gagner du temps ? Non ? Bon ... Ça y est, le signal est bloqué, je déclenche la décharge. » Tous les regards convergent vers les indicateurs de pression. Celui du réservoir de décharge monte lentement. Celui de la cuve du réacteur n’arrête pas de baisser. Une véritable course de vitesse vient de s’engager. Raymond crispe ses mains sur le dossier du fauteuil. Pierre s’agite nerveusement. Hervé maintient le doigt sur le bouton de commande, comme pour aider les vannes à s’ouvrir davantage. Michel pense qu’il est bien tard pour tenter cette opération. Tout cela à cause du cirque de l’ISR !

mardi 26 - 01 h 44 mn – salle de commande

- « C’est râpé. » Crûment, Michel profère l’évidence, contre les dernières bribes d’espoir entretenues par Hervé. Apparemment inconscient de sa responsabilité dans l’échec, Pierre conclut : « Il aurait fallu que les automatismes soient conçus pour prendre en compte ce cas de figure.
- Oui, mais ce cas était par principe exclu... Bon Dieu ! » Horrifié, Raymond ne termine pas sa phrase. Il« voit » le cœur du réacteur en pleine crise d’ébullition. Le haut des assemblages de combustible se découvre et vire au rouge. Il « voit » les gaines ramollies par la chaleur gonfler sous l’effet de leur pression interne, et le métal commencer à se consumer dans la vapeur d’eau. Terrorisé, Hervé imagine l’énorme flux d’eau et de vapeur jaillissant dehors, emportant avec lui tous les produits radioactifs relâchés par le combustible endommagé.

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