21 juin 2011

Nucléaire : "nous sommes les cobayes de l'Atome"

Depuis l'an passé, la loi prévoit l'indemnisation des militaires et civils irradiés lors des essais nucléaires français. Rencontre avec Jean-Luc Sans, président de l'association des vétérans des essais nucléaires français, à Guéret (Creuse).

Dans quelles circonstances avez-vous été irradié ?

Je me suis engagé très jeune dans la Marine. À 18 ans, en 1971, j’étais en Polynésie. J’ai passé un an et demi à Mururoa.

A l’époque, n’aviez-vous aucune conscience du danger ?

On était entraînés et stimulés. On allait faire péter la bombe, c’était magnifique ! On ne nous disait rien du danger. Ou des choses du genre : 90 secondes après l’explosion vous ne risquez plus rien…

Quand avez-vous pris conscience que vous aviez des séquelles de cette exposition aux radiations ?

En 1991 j’ai fait un premier infarctus, sans cause apparente. On m’a dit : c’est nerveux. Les maladies radio-induites ce sont des cancers, mais aussi des maladies cardio-vasculaires. Toutes peuvent se déclarer plusieurs décennies après l’irradiation. L’une des difficultés est que les médecins traitants sont très peu formés sur le nucléaire.

Ces maladies sont-elles toujours reconnues ?

L’un des combats de notre association est d’élargir la liste des maladies. Il y en a 18 reconnues en France, contre 36 à 41 au niveau international. Les Américains ont commencé à indemniser dès 1996 et reconnaissent plus de maladies.

Combien de personnes ont pu être irradiées lors des essais nucléaires français ?

150.000 personnes en Algérie et en Polynésie, civils et militaires confondus. C’est une évaluation, mais le Gouvernement lui-même parle de 180.000.

Combien de morts, combien de malades ?

Ce que je peux dire, c’est que nous avons 5.300 adhérents à l’Aven. 87 % sont malades, dont un quart de pathologies lourdes. L’an passé, nous avons eu 45 morts et 800 nouveaux malades.

Intégrez-vous les personnels polynésiens dans votre association ?

Il y a là-bas une association baptisée Mururoa et Tatou, avec qui nous travaillons étroitement.

Quels sont aujourd’hui vos rapports avec l’Armée ?

C’est toujours la Grande Muette, mais nous sommes désormais reçus. Nos adhérents n’ont plus confiance dans l’Armée. Nous revendiquons d’être examinés par des médecins indépendants. Il faudrait un plateau technique national spécialisé.

La Loi Morin est une grande avancée. Son application vous satisfait-elle ?

Les premières indemnisations ont été versées. Nous allons veiller à ce qu’elles soient proportionnelles au taux d’invalidité. En plus de l’élargissement de la liste des maladies reconnues, nous militons pour l’élargissement du périmètre des retombées radioactives autour de Mururoa.

L’Aven est-elle pro ou antinucléaire ?

Ni pour ni contre. Cette neutralité nous a valu quelques défections dans nos soutiens politiques, chez les Verts notamment. Pour nous, le nucléaire est un problème de santé publique : que ce soit pour le nucléaire militaire ou pour les centrales civiles entrées en production dans les années 1970-1980, il n’y a jamais eu d’enquête épidémiologique en France. Nous avons été des cobayes de l’Atome. Nous voudrions faire bénéficier les civils de notre expérience. Certes, les retombées de Fukushima seront insignifiantes en France. Mais ces faibles doses dans l’atmosphère s’accumulent. Est-ce que ce sera comme l’effet de serre ? À quel moment cela deviendra critique ?

Un mémorial en Auvergne. Les vétérans des essais nucléaires auront un mémorial national. Il doit être érigé dans la région de Vichy et pourrait être inauguré dès 2012.

Propos recueillis par Julien Rapegno

(*) L’association des vétérans des essais nucléaires (Aven) regroupe des militaires et des civils présents sur les sites d’essais algériens et polynésiens, ainsi que leurs familles. www.aven.org

Source ICI

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