12 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 35 et 36

12
mai
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 35 - "Buvez sans crainte"

mercredi 27 - 20 h - France2

Nicolas Sarkozy regarde la caméra bien dans les yeux.
- « Françaises, Français, un malheur s’est abattu sur notre pays. Pour la première fois depuis que nous l’exploitons, la force redoutable de l’énergie nucléaire a échappé au contrôle des techniciens. Que s’est-il donc passé ? Une cascade de ruptures de tuyauteries a provoqué un relâchement de radioactivité. »
Le président résume, en termes très simples, les circonstances de l’accident.
- « Sur tous les fronts, la situation est maîtrisée. Un travail d’une ampleur considérable est en cours afin de réduire les conséquences de l’accident, et rétablir partout des conditions de vie normales. »
Le président déplore les quelques cas de contamination radioactive parmi la population, exprime sa vive sympathie aux familles, et enchaîne :
- « Les problèmes d’approvisionnement en eau seront bientôt résolus. En attendant, buvez sans crainte celle qui sort de votre robinet plusieurs heures par jour. Voyez ... »
Il saisit un verre, dissimulé par une plante verte sur son bureau, le lève, et avale ostensiblement quelques gorgées. »
Le président se penche sur son bureau, comme pour entrer davantage dans l’intimité des téléspectateurs. Il se tait deux ou trois secondes, prend sa respiration, se compose un masque encore plus grave, et lance, très solennel :
- " A maintes reprises au cours de sa longue histoire, notre patrie a dû faire face à l’adversité. Aujourd’hui comme hier, l’adhésion de tous aux options qui ont permis le redressement du pays, et son maintien parmi les grandes nations, constituent la condition pour que la France reste la France. Malheureusement, certains citoyens se font l’écho des campagnes lancées par des milieux hostiles aux intérêts de notre pays. Alors qu’aucune retombée radioactive n’a atteint un territoire habité hors de France, ils prennent prétexte de cet accident exceptionnel pour remettre en cause les moyens de l’indépendance et de la prospérité nationales. "
Le président a ensuite affirmé que la qualité du parc nucléaire français repose sur « les principes de l’amélioration continue », que « les installations existantes, comme les nouvelles, bénéficient ainsi en permanence du retour d’expérience de toutes les centrales, et tirent les enseignements des accidents qui surviennent dans le monde ».
Il a ensuite rapidement expliqué que l’accident de Nogent n’avait rien à voir avec celui de Tchernobyl, ni avec celui de Fukushima, mais que le retour d’expérience de l’accident japonais, améliorerait encore la conception des centrales à venir, tant au niveau des réacteurs que celui des piscines de stockage du combustible. Le président ajouta :
- « L’énergie nucléaire est à la base de notre indépendance énergétique. C’est la clef de la modernisation. Certes, le prix à payer peut sembler élevé. Mais combien plus grand serait celui de la profonde et durable régression que provoquerait l’abandon de cette énergie. »
Le président se redresse sur son fauteuil. Lentement, il hausse les épaules.
- « Qu’on ne s’y trompe pas : derrière l’hystérie de ces propos alarmistes, se profilent certains groupes de pression dédiés à la destruction de la cohésion du monde libre. »
Le président se lève, pose ses deux mains sur le bureau de bois précieux, regarde intensément les téléspectateurs.
- « Françaises, Français, l’avenir appartient à ceux qui osent entreprendre. La route est longue, il y a des tournants, nous saurons les négocier. Faites confiance à la France, comme j’ai confiance en vous. « Vive la République, vive la France. »
Dans le salon attenant au bureau présidentiel, le conseiller aux affaires énergétiques manque d’avaler son cognac de travers. Il n’avait pas écrit cette dernière phrase. Pourquoi diable le président a-t-il improvisé cette sortie gaullienne à souhait ?

12
mai
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 36 - "A la recherche du bouc-émissaire"

jeudi 28 - 10 h - Mairie de Nogent-sur-Seine

- « Écoutez-moi bien, Ruel : vous êtes le chef de bloc, vous êtes personnellement en cause. Depuis trois jours, nous cherchons à comprendre comment l’équipe de quart a pu laisser la situation du réacteur se dégrader au point de provoquer une libération massive de radioactivité. Or, les témoignages de vos collègues, recoupés avec vos propres explications, vous accablent complètement. »
Hervé Maillart et l’ingénieur de sûreté de la centrale ont préparé le dossier de l’accident, réclamé d’urgence par la Commission d’enquête du ministère de l’Industrie. Un premier « débriefing » a réuni l’équipe de quart au complet pour une reconstitution des faits. Déjà, Hervé Ruel, le chef de bloc, semblait déprimé. Le départ de sa femme n’était pas étranger à son attitude. Ses supérieurs, ignorant cet aspect privé de la vie de l’opérateur, n’y ont vu que faiblesse morale. Plus tard, les membres de l’équipe étaient interrogés séparément. Ce matin, Hervé est seul face à Hervé Maillart, l’ingénieur et son directeur.
- « Vous avez engagé toute l’équipe dans une série de manœuvres hasardeuses, poursuit, implacable, le directeur, sans laisser à l’ISR, l’ingénieur se sûreté-radioprotection, ou au chef de quart le temps d’évaluer la situation exceptionnelle à laquelle ils étaient confrontés. Sans doute parce que, étant seul en salle de commande au début de l’accident, vous vous êtes d’emblée approprié le contrôle des opérations. A vous entendre, on aurait dit qu’il s’agissait d’une affaire personnelle entre vous et le réacteur !
- Mais je ne pouvais ...
- Ne dites pas le contraire : vous l’avez reconnu fièrement vous-même hier. »
Effondré sur son siège, Hervé est méconnaissable, démoralisé, harassé par les nuits blanches. Il sent l’étau se resserrer, inexorablement, Son esprit fonctionne au ralenti. Hervé Maillart réprime un sentiment de pitié : « Il a présumé de ses compétences, pense le directeur de la centrale, il a voulu jouer au héros bricoleur, et maintenant il s’effondre. Une leçon pour l’avenir : le processus de sélection des équipes de conduite devra comprendre, à l’avenir, des vrais tests d’aptitude psychologique. »
Hervé Maillart rassure Hervé Ruel : contrairement à ce que craignait l’opérateur, son abandon de poste, au milieu de la nuit, ne sera pas retenu à sa charge, même s’il a contribué à engorger un peu plus l’organisation sanitaire de la centrale. Prévenir une épouse enceinte n’est pas un crime, la direction peut comprendre un tel motif.
« En revanche, poursuit Maillart, vous êtes intervenu deux fois contre le cours normal des séquences de sauvegarde. D’abord, en tentant cette manœuvre insensée : forcer l’ouverture des vannes de décharge du pressuriseur au milieu de la phase de dépressurisation du circuit primaire. Ensuite, bien pire, en imposant, durant le renoyage du cœur du réacteur, des points d’injection prévus pour l’étape ultérieure. »
Ruel pense lentement, certes, mais il n’admet pas le reproche : il voulait créer un« mur liquide » entre le cœur et le générateur de vapeur accidenté, et la manœuvre semble avoir réussi.
- « Mais c’était de l’inconscience pure, Ruel ! explose Maillart. Cette action a eu un effet désastreux. Les équipes de l’IRSN viennent de reconstituer toutes les séquences de l’accident, les simulations sont formelles : les explosions de vapeur dans le réacteur ont repoussé la majeure partie de l’eau injectée vers la brèche. »
L’opérateur se voûte un peu plus. Il a une solide formation technique, et réalise maintenant les conséquences de sa manœuvre : le renoyage du cœur a en fait pris quatre fois plus de temps que s’il s’était abstenu.
- « Non seulement la quantité de radioactivité libérée s’est trouvée considérablement augmentée, poursuit le directeur, mais une partie importante a été emportée avec l’eau, sous forme liquide, vers la Seine. Si vous étiez resté tranquille, il n’y aurait eu que des rejets de vapeur. Tout dans l’atmosphère, rien dans le fleuve !
- C’est-à-dire, renchérit Hervé Maillart, qu’à l’heure actuelle, on n’aurait pas quelques millions de curies en train de naviguer entre Nogent et Paris.
- Mais le pire, Ruel, le pire ... »
Curieusement, il se redresse. Le pire ? Allons, peut-il y avoir un pire, à présent ?
- « Le pire, c’est qu’en distrayant l’esprit de vos coéquipiers, vous avez retardé la découverte de la solution. Oui, je sais, finalement, vous avez eu vous-même l’idée de briser les pompes. Mais si vous leur aviez laissé le temps de réfléchir, n’importe qui aurait pu penser aux pompes. »
Un silence pesant écrase les quatre hommes.
- « Vous pouvez vous retirer », dit doucement le directeur.
Hervé Ruel hésite une fraction de seconde. Son regard brisé glisse sur le visage fermé de ses supérieurs. Enfin, il se lève. D’un pas mécanique, il gagne la sortie.
Hervé Maillart pose ses mains soignées, bien à plat, de part et d’autre des documents rangés sur la table, et considère un instant ses interlocuteurs.
- « Nous devons préparer ce rapport à la direction générale. Mets bien en évidence le problème posé par l’alliance tacite de Ruel et de Raymond Craplet, le chef de quart, contre l’ISR. Ces deux-là s’entendaient peut-être trop bien. Parfois, c’est un avantage. Là ...
- Vous avez raison, coupe l’ingénieur de sûreté, qui connaît bien l’ISR. Je suis sûr que, sans cela, Pierre Duguey aurait correctement joué son rôle et orienté le travail de l’équipe dans la bonne direction. »
Le directeur se tourne vers l’ingénieur de sûreté : « De même, achève-moi rapidement le compte rendu des opérations engagées sur le site depuis l’accident. Ils le réclament aussi à Paris. »

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