vendredi 6 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 23 et 24

6
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 23 - "un pompier, c’est moins con qu’un bureaucrate."

mardi 26 - 3 h 15 - Nogent-sur-Seine, centre-ville

Erreur. A Nogent-sur-Seine, Christophe Levert est le journaliste incontournable. Il déteste être éconduit. Il ne se décourage pas. Il appelle les pompiers de Troyes.
Il roulait tranquillement sur la route de Paris lorsqu’une voiture surmontée d’un gyrophare a surgi devant lui, l’obligeant à une embardée dangereuse. Elle fonçait au milieu de la chaussée, pleins phares, à une vitesse folle. Le passager du journaliste a eu le temps de remarquer la couleur sombre du véhicule. Ce n’était donc pas une ambulance. Pourquoi rouler si vite, se sont demandé les deux hommes ?
Christophe Levert est surpris par la forêt de phares jaunes…Tant d’animation à cette heure ? De plus en plus intrigué par cette arrivée ininterrompue de personnel en pleine nuit, il est resté dans sa voiture, laissant le moteur pour ne point ralentir le chauffage. S’approchant à pied de la guérite des gardiens, il a frappé au carreau. Une voix précipitée a répondu dans l’interphone de déguerpir au plus vite. Fouillant dans son manteau, Christophe a trouvé son portefeuille, exhibé une carte de presse qu’il conserve toujours sur lui par principe, et exigé qu’on lui explique la raison de cette agitation. Derrière la porte vitrée, les gardiens ont discuté, et réitéré l’ordre par l’interphone.
Vaguement inquiet, Christophe s’est éloigné, la tête levée vers le sommet des tours de refroidissement. Une seule vomissait encore sa vapeur. Il est rentré chez lui. Dans son répertoire, le numéro de téléphone de la centrale figure toujours en bonne place. David a composé le numéro – occupé - puis celui de la préfecture de Troyes. Chou blanc !
Christophe Levert ne manque jamais une réunion municipale ayant trait à l’exploitation de la centrale nucléaire. Il ne néglige aucune des visites organisées par EDF à l’intention des populations. Il n’a pas oublié l’avalanche de questions posées par les anti-nucléaires lors de la dernière réunion publique de la CLI de Nogent, à l’Agora Michel Baroin.
Si le plan particulier d’intervention est déclenché, les pompiers sont automatiquement au courant. Christophe le sait. « A priori, murmure t-il en laissant sonner, un pompier, c’est moins con qu’un bureaucrate. » Blême, il repose le combiné. Si ce que vient de lui raconter le commandant est exact, il est déjà contaminé, et la ville de Nogent ne doit pas valoir beaucoup mieux.

6
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 24 - "le pire est derrière nous."

mardi 26 - 3 h 30 - Centrale nucléaire, PC direction

Six hommes reliés au monde par un arsenal de téléphones, internet, radios, écrans... Six hommes enfermés dans un blockhaus conçu pour résister aux agressions, hermétiquement clos, en surpression par rapport à l’atmosphère extérieure, où l’air est cent fois filtré avant de parvenir dans leurs poumons. Les six hommes ignorent combien de temps ils vont devoir commander sans les voir les cent autres qui travaillent sur le site contaminé du centre de production nucléaire.
Le bloc de sécurité n’est plus seulement un abri antiatomique ultra sophistiqué, mais le poste de commandement avancé de l’organisation paramilitaire qui se met lentement en place autour de la centrale, par circonvolutions successives. Le diamètre du plus large cercle est aussi long que la distance de Troyes à Paris. Soit 130 kilomètres.
Au PCO, on commence à y voir clair, alors que le sommet parisien de l’édifice de crise reste encore provisoire. Car Eric Besson, ministre de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique, autorité de tutelle d’EDF, est pour l’instant le seul membre du gouvernement à s’être manifesté. Eric Besson a très vite été contacté en personne par un homme d’EDF.
Hervé Maillart ne se sent guère à l’aise en prenant en ligne le ministre. A vrai dire, il est même plutôt content d’être reclus dans son BDS.
- « Hélas non, monsieur le ministre. Je ne puis rien affirmer de bien précis quant à l’importance des rejets. Je suis incapable de vous dire autre chose que cela : entre une fraction de pour mille et quelques pour cent du contenu du cœur. Honnêtement, je pense que c’est assez grave. » Hervé retrouve son assurance en narrant la performance technique des hommes de quart.
- « Rassurez-vous, pour le réacteur, la situation est maîtrisée, le pire est derrière nous. Mais nous avons de graves problèmes pour l’évaluation de la contamination de l’environnement. J’ai envoyé trois équipes effectuer des relevés alentour. Elles sont rentrées bredouilles. Leurs véhicules et leur matériel de détection étant eux-mêmes trop contaminés, les mesures étaient complètement faussées. Nous avons été incapables de les interpréter ...
- « Oui, ces voitures sont toujours garées à l’extérieur. C’est normal, aucun abri n’a jamais été prévu ...
- « Non, monsieur le ministre, cela ne signifie pas pour autant que la situation soit dramatique. La brume qui enveloppe le site dépose beaucoup plus la radioactivité que ne le ferait l’air sec. Il n’est finalement pas étonnant que nos véhicules se soient trouvés dans cet état ...
- « Il faudra donc attendre que les CMIR et l’IRSN aient procédé à des relevés fiables pour chiffrer les risques encourus par les habitants ...
- « Les CMIR ? Vous savez qu’elles ont besoin d’une heure au moins pour être activées. Monsieur le ministre, ne quittez pas, s’il vous plaît. » Le responsable du PC des mouvements vient de glisser un papier à Maillart :
- « OK pour l’audioconférence. Les spécialistes seront tous en ligne dans dix minutes. » Hervé Maillart écarte les bras d’un air désespéré. Désignant le combiné, il passe une main sur son front comme pour essuyer une sueur imaginaire. Le ministre est au téléphone : quitte à perdre un temps précieux, on n’éconduit pas un homme d’Etat !
- « Écoutez, reprend le directeur, nous avons prévu d’organiser une audioconférence avec les organismes concernés. Pouvez-vous y participer… ?
- « Ah bon, vous êtes au courant ... ? Oui, c’est dommage que vous n’ayez personne sous la main pour vous établir la jonction. Nous commencerons sans vous ...
- « Pardon ? Alerter le Premier ministre ? Ce n’est pas à moi de juger. Vous êtes mieux placé que moi pour avertir le comité interministériel de la Sécurité nucléaire. Après tout, ajoute Maillart, un peu amer, le comité est rodé, puisqu’il organise régulièrement des simulations d’accident dans les centrales. Il fait même appel à des journalistes pour tester la circulation de l’information.
- « Si le point de vue international vous tracasse, je tiens à vous rassurer : notre balise météo indique un vent est-nord-est, donc pour l’instant le nuage se dirige lentement vers la vallée de la Loire, il n’a pas dû monter très haut. Quelle que soit l’importance du rejet, tout aura été dilué et dissipé avant qu’il ne soit à portée d’un instrument de mesure situé hors de France ...
- « Mais non, monsieur le ministre ! Rien à voir avec Tchernobyl ! Nous n’avons pas eu d’explosion, il n’y a aucun risque d’incendie. Rien à voir non plus avec Fukushima. Au pire, je dis bien au pire, le nuage est monté à deux cents mètres d’altitude, ou trois cents mètres au maximum. Il est rigoureusement impossible que la situation dégénère en ce sens ...
- « Bien. A tout à i’heure monsieur le ministre. » Hervé Maillart sourit en reposant le combiné. Ce nouveau ministre de l’Industrie est décidément un bien piètre spécialiste !


3 commentaires:

  1. 0.09 microSv/h
    Salon de P-ce
    M.

    RépondreSupprimer
  2. http://www.myweathertech.com/2011/05/06/1363/

    "l'affaire" commence à peine et on va tous en faire les frais suivant une certaine loterie....
    bonne nuit et carpe diem

    RépondreSupprimer

JE RAPPELLE QU'IL Y A UNE MODÉRATION DES COMMENTAIRES. TOUS CEUX À VISÉE PUBLICITAIRE PARTENT DIRECTEMENT À LA POUBELLE !