07 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 25 et 26

Je ne sais pas combien il reste d'épisodes...
Mais ce que je sais de manière certaine (par un ex-cadre EDF de ma famille) et qui ne vous étonnera pas, c'est qu'EDF savait pertinemment en 1986 que le nuage contenait un important taux de radioactivité, mais "motus et bouche cousue".

7
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 25 - "nous sommes confrontés à une situation de type Tchernobyl"

mardi 26 - 03 h 40 – Paris : VIlle, IXe, XVe arrondissements. Fontenay-aux-Roses et Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Le Vésinet (Yvelines). Troyes (Aube)

L’étrange audioconférence débute au milieu de la nuit. Certains se connaissent ou se sont déjà rencontrés. Le directeur de la centrale de Nogent les a vus plusieurs fois ; jamais il ne leur a longuement parlé. Seul le patron de l’IRSN est connu de tous. Il aurait été surprenant qu’un de ces services soit pris de court par un accident, grave ou non. Régulièrement, des exercices d’appels inopinés testent le répondant des spécialistes d’astreintes. Plus rarement, des simulations d’accidents beaucoup moins importants que celui d’aujourd’hui sont imposées aux centrales nucléaires. Seul le déclenchement du plan ORSEC n’est jamais testé, tant il est impossible de simuler grandeur nature les réactions et les mouvements de la population. Mais, pompiers, gendarmes et militaires s’entraînent dans leur coin.
L’heure tourne inexorablement. Dans quatre heures, le jour sera levé. A défaut d’être enrayé, le drame qui s’annonce devra être maîtrisé. Nul ne songe à économiser le temps pris à discuter. Des décisions de cette nuit dépendront les événements à venir.
Depuis 02 h 30, les rejets radioactifs dans l’environnement ont pratiquement cessé. En gros, tout va bien dans l’enceinte du réacteur. La procédure de mise en arrêt à froid se déroule correctement…
- « Y a-t-il un risque d’explosion à cause du dégagement d’hydrogène dans l’enceinte ? demande Martial Jorel, le directeur de la sûreté des réacteurs à l’IRSN.
- Non, plus maintenant, répond simplement Hervé Maillart.
- Vous parlez d’explosion dans le cœur ? Si je comprends bien, nous sommes confrontés à une situation de type Tchernobyl... » Hervé Maillart reconnaît immédiatement la voix du ministre. De toute façon, le caractère naïf de la remarque indique à lui seul que Eric Besson vient d’arriver.
- « Le confinement de la radioactivité est rompu, n’est-ce pas ? On ne m’avait jamais informé que cela pouvait se passer si soudainement.
- Monsieur le ministre, répond Martial Jorel, vous avez raison, nous avons été surpris par l’événement qui n’entre dans aucune de nos classifications. Il a fallu improviser Mais remarquez une chose : une heure après son déclenchement, l’accident était jugulé. Les Russes, eux, ont mis plusieurs jours à stopper le torrent de radioactivité à Tchernobyl. »
Chapeau ! pensent en un bel ensemble les intervenants. Jorel sait comment tenir son ministre. Étouffant un soupir d’agacement, Maillart, qui aimerait pouvoir dire à ce haut personnage de les laisser travailler tranquillement, enchaîne sur l’obstruction de la tuyauterie de vapeur. Certes, les rejets massifs ont cessé, mais les petits écoulements sporadiques accroissent le risque radioactif sur le site.
- « Nous allons introduire une baudruche dans le tuyau, juste en amont de la déchirure. Une fois cette baudruche gonflée, les fuites résiduelles seront stoppées. Nous aurons alors le temps de démonter la paroi de tôle qui protège les tuyauteries des intempéries, puis de couper la canalisation proprement pour souder un bouchon de métal. »
La discussion a tourné autour de la plomberie... Chacun se représente fort bien la topographie des lieux. Lorsque les ouvriers atteindront la brèche, ils auront déjà reçu une irradiation supérieure à la « dose exceptionnelle concertée » autorisée par les règlements.
- « Nous n’envisageons pas de faire travailler les hommes dans des conditions qui rappelleraient celles dont ont dû se satisfaire les équipes soviétiques, coupe Maillart, rassurant. Les Russes nous ont montré tout l’avantage qu’il y avait à opérer avec des hélicoptères. Si nous pouvons disposer dès ce matin d’un hélico lourd, et d’une demi-douzaine à partir du lendemain ...
- Je vous arrête ! » Le ministre est affolé. Un ballet d’hélicoptères risque d’évoquer pour la population le spectre de Tchernobyl.
- « On ne peut pas s’arranger avec des moyens blindés terrestres, des robots, des engins télécommandés ? » A la direction d’EDF, on lève les yeux au ciel et on explique l’urgence au ministre ! Demain, il peut pleuvoir : comment justifier auprès de l’opinion publique un excès de précautions qui pourrait retarder le nettoyage du site ? D’ailleurs, il a déjà réquisitionné une équipe de tôliers et de chaudronniers pour réaliser une nacelle bardée de plomb. Elle sera treuillée par un hélicoptère.
- « Je n’entre pas dans les détails, monsieur le ministre. Demain vous verrez tous les intervenants à l’œuvre. »
Laconique, le responsable d’astreinte au CEA signale qu’il a déjà contacté l’état-major de la Marine nationale, qui possède des hélicoptères capables de soulever des charges extrêmement lourdes. Il sera même possible de blinder le plancher des appareils pour protéger les pilotes et les passagers des radiations éventuelles.
- « Bien. Il est temps de nous occuper des problèmes du site », reprend le directeur. Dans les endroits les plus touchés, la contamination dépasse plusieurs curies au mètre carré.
- « Parlez en becquerels, crie le responsable de l’IRSN. - Pardon, vous avez raison, on s’emmêle assez vite avec les facteurs de conversion. »
Beaucoup se souviennent : lors de sa première apparition à la télévision française, peu après l’accident de Tchernobyl, le Professeur Pellerin avait surpris les téléspectateurs, lesquels d’ailleurs n’y comprenaient rien. Il éprouvait quelques difficultés à passer des curies aux becquerels et vice versa, comme ces gens qui ne savent pas encore compter en euros.
- « Donc, plus de cent milliards de becquerels. Et encore, je ne parle pas du voisinage de la brèche, où les niveaux sont plus élevés. Inutile de vous dire que nous sommes débordés. La situation nous impose d’envoyer des types sans dosimétrie préalable. Nous ne connaîtrons les doses reçues par nos agents qu’après développement de leurs films... si ces derniers ne sont pas saturés. »
Un silence de mort accueille l’exposé. Chacun réalise l’effroyable dilemme qui se pose à la direction de la centrale. Qui peut continuer à s’exposer ? Sur quels critères fonder la décision : la situation de famille, l’âge, la spécialisation ? Jusqu’à quand retarder l’exécution de certaines tâches ? La direction parisienne d’EDF risque une diversion en assurant que toutes les ressources humaines et techniques disponibles dans les centres de production et de recherche vont converger vers Nogent dans les heures prochaines. L’acheminement de baraquements pour accueillir tout le monde est en préparation. Deux délégués de l’équipe de crise se préparent à partir pour épauler les Nogentais.
- « Messieurs, s’excuse Eric Besson, je suis obligé de vous laisser quelques instants. Il semble que le ministre de l’Intérieur ait une information capitale au sujet de l’accident dont la centrale nucléaire vient d’être l’objet. »

7
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 26 - "un sabotage à l’intérieur d’un réacteur, c’est de la folie"

mardi 26 - 4 h 15 - Ministère de l’Industrie

Un accident ? Jamais de la vie ! Plutôt un sabotage : en quelques mots, le ministre de l’Intérieur résume à son collègue les éléments dont vient de lui faire part la DCN, la direction des centrales nucléaires, une des branches de l’ASN, l’Autorité de sûreté nucléaire.
- « C’est impossible, balbutie Eric Besson. Je sais bien que les gens d’EDF n’expliquent pas cette rupture soudaine de leurs circuits de refroidissement. Mais de là à envisager l’acte de malveillance, il y a un monde ! Vous n’allez pas me dire que vous avez des soupçons sur Kadhafi ? Les Corses ? L’ETA ? Les Ecologistes qui manifestaient cet après-midi place de l ‘Eglise à Nogent ? L’équipe de Complément d’enquête ou de france3 Champagne-Ardenne ? Pourquoi pas Guéritte : après les menaces d’incendier les 21 mairies du canton de Soulaines, il pourrait s’en prendre aux centrales ?
- Écoutez mon vieux, personnellement vous n’étiez peut-être pas au courant, mais votre ministère, lui, a des experts au sein de l’ASN. Il a été alerté, comme tous les ministères concernés, de la surveillance particulière dont Nogent faisait l’objet, depuis que le Service du renseignement nucléaire a intercepté une communication louche grâce à ses écoutes téléphoniques.
- Enfin, un sabotage à l’intérieur d’un réacteur, c’est de la folie, c’est ridicule ! On a toujours dit que le terrorisme ne pouvait en aucun cas atteindre les centrales nucléaires. Je me souviens encore de Charles Pasqua aux « Dossiers de l’écran », en ... attendez, en 1987, lorsqu’il affirmait que la protection des centrales empêchait rigoureusement toute attaque ou infiltration. Sérieusement vous soupçonnez qui ?
- Personne pour l’instant. Certainement pas les Proche-Orientaux. La SDAT, (la Sous-direction anti-terroriste, surveille les réseaux antinucléaires, en tout cas ce qu’il en reste. Cette semaine, il a passé au peigne fin les antécédents des hommes employés par la société privée de gardiennage à la centrale nucléaire. Ces vérifications vont être plus longues en ce qui concerne les agents EDF qui travaillent en zone contrôlée. C’est bien l’expression qui convient, n’est-ce pas ? Il y en a plusieurs centaines, ce n’est pas simple. La police est en train d’établir la liste du personnel à interroger.
- Vous rêvez, ou quoi ? Je ne sais pas comment vous avez été mis au courant de ce qui s’est passé cette nuit ... Oui, naturellement, par le CODISC, mais on a dû oublier de vous avertir que la région était salement contaminée. Je vois mal des policiers procéder à des interrogatoires, voire à des interpellations, dans le foutoir qui s’annonce pour la matinée.
- Pardon ! Le CODISC est sous mon autorité, je suis parfaitement au courant. Mais la police était informée avant la Sécurité civile, puisque qu’elle a été prévenue de l’explosion. »
Cette fois, Eric Besson ne comprend plus rien. Une explosion ? Rapidement, le ministre de l’Intérieur lui raconte la ronde des deux inspecteurs préposés cette nuit à la surveillance du site. Les policiers sont formels : ils ont entendu un bruit terrible, et trop attendu malheureusement avant d’avertir leurs supérieurs hiérarchiques. Le ministre de l’Industrie s’est repris. Perfide, sachant qu’il tient là une minuscule revanche sur son collègue visiblement ravi de le surprendre, il assène :
- « Vos policiers sont restés une demi-heure à contempler la centrale comme des ânes ? Voilà qui est fâcheux pour eux. J’espère qu’ils sont à l’hôpital à l’heure présente.
- Pardon ?
- Bon, dans ce cas je suppose qu’ils sont place Beauvau, dans vos locaux. Si vous avez des douches, collez-les dessous, et demandez au plus vite au CODISC une équipe de décontamination. Tant pour l’intérieur de vos bureaux que pour le parking où se trouve leur voiture. Tenez-moi au courant des suites de votre enquête. Merci. »
Sidéré, le ministre de l’Intérieur n’a pas répondu. Il ne croit pas un mot de cette histoire de sabotage, même s’il entrevoit là une façon astucieuse de parer aux attaques dont la technologie nucléaire ne va pas tarder à faire l’objet.

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