2
mai
2011
La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 15 - "on a déjà morflé en arrivant ici sans protection !"
par
mardi 26 - 02 h 15 - Centre de regroupement du personnel
Tout près du bloc de sécurité, pratiquement au-dessus du blockhaus de commandement, dans l’immense local d’accueil, bâtiment fermé mais non point doté d’un système de protection contre la radioactivité ambiante, le personnel d’astreinte se regroupe peu à peu. Une équipe a rapporté de la réserve des masques filtrants à cartouche.Automaticiens, soudeurs, mécaniciens, électriciens, tous les hommes de la maintenance ont répondu à l’appel. Les deux contrôleurs de l’environnement extérieur sont arrivés dans les premiers. Les cadres ont commencé à organiser les groupes d’intervention, suivant la procédure rigoureusement définie par le plan d’urgence interne. Ils attendent les ordres de la direction pour agir.
L’ambiance est lourde. Si les grands chefs sont retranchés dans le bloc de sécurité, c’est que le site n’est pas sûr. Pas besoin d’être grand clerc pour interpréter les couinements répétés des balises gamma disposées de part et d’autre de la casemate des gardiens. Ces derniers, d’ailleurs, sont cloîtrés dans leur maisonnette vitrée.
Interceptée dès son arrivée par un appel du haut-parleur, Sylvie Ruel, l’infirmière, a foncé vers le bloc médical, raflant l’intégralité des réserves d’iode dans l’armoire. A présent, par sécurité, elle distribue les comprimés préventifs aux employés qui attendent les ordres dans le hall.
Au milieu du brouhaha, l’interphone crachote ses appels. Deux ouvriers rejoignent le PC des mouvements, presque soulagés d’avoir enfin quelque chose à entreprendre.
N’importe comment, nous allons devoir aller en chercher d’autres à la réserve pour les interventions ultérieures.
Du bloc de sécurité, un ordre autrement douloureux vient de tomber : quelqu’un doit se rendre au plus près de la brèche pour prélever des échantillons des rejets liquides.
La récrimination fuse du fond de la salle. Elle couvait silencieusement depuis quelques minutes. Pourquoi l’appel téléphonique ne précisait-il pas que le site était contaminé ?
2
mai
2011
La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 16 - "je contacte notre branche militaire"
par
mardi 26 - 02 h 16 - Salle de commande
Depuis trois minutes, Pierre Duguey communique avec deux ingénieurs fort éloignés de Nogent. Ceux-ci disposent néanmoins de toutes les informations sur l’accident. L’un se trouve à Paris, au siège d’EDF. L’autre est dans le local du CEA, le Commissariat à l’énergie atomique. Il représente l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, l’IRSN. Tous deux sont d’astreinte cette nuit. Leurs installations permettent une connexion informatique, avec les panneaux de sûreté de n’importe quelle centrale nucléaire française. Lorsqu’ils ont appris l’accident, ils ont branché leur terminal sur la tranche 1 de Nogent. Depuis, ils observent en temps réel l’évolution de la situation, comme s’ils se trouvaient eux-mêmes dans la salle de commande. L’équipe vient d’apprendre que des volontaires allaient effectuer un prélèvement d’eau contaminée sous la tuyauterie accidentée.Hervé ne cache pas non plus son inquiétude. Il cherche désespérément à rétablir un « mode de fonctionnement post-accidentel normal ». Il voudrait recycler et refroidir l’eau injectée dans le cœur, au lieu de la rejeter, bouillante et débordante de radioactivité, à l’air libre.
Hervé bondit sur Pierre et secoue l’ISR.
Raymond serre amicalement le bras de son jeune équipier. Pierre accuse le coup : en principe, il aurait dû l’avoir lui-même, cette idée ! Détournant les yeux, il se penche sur le téléphone, et transmet l’idée du chef de bloc à ses interlocuteurs.
Un dialogue rapide s’instaure entre les spécialistes : où pratiquer la brèche ? « Évidemment sur une ou, mieux, sur plusieurs branches du circuit primaire, suggèrent ensemble Pierre et l’ingénieur d’EDF.
Réfléchissant en parlant, il propose immédiatement la réponse :
Le spécialiste du CEA attendait cette objection. II trouve presque plaisant de prouver à ces agents EDF que le CEA peut être indispensable dans un moment aussi critique.
Pour ne pas alarmer les rondiers, Pierre informe à voix basse Raymond et Hervé de la procédure. Le chef de quart est plutôt sceptique :
Hervé est également mécontent : cette solution n’empêchera pas la liaison avec le réservoir PTR, et des ouvriers seront irradiés de toute façon. Pierre Duguey ne peut prendre en considération les états d’âme de l’équipe. Le temps presse, il commence, en liaison avec le bloc de sécurité, à envisager l’intervention .
On doit absolument percer ce satané circuit primaire. Hervé réfléchit à toute allure. A son insu, il adopte le point de vue d’un saboteur, un super-saboteur qui connaîtrait l’installation sur le bout des doigts. Le circuit primaire ? Finalement, on en fait vite le tour : une cuve, un pressuriseur, quatre GV, huit tubulures, quatre pompes... Les pompes qu’il a arrêtées tout à l’heure, car elles ne servaient plus à rien, et vibraient à tout casser ... parce qu’elles tournaient à vide.
Hervé sent qu’il brûle. « A tout casser ...
Dans leurs bureaux d’EDF et du CEA, au bloc de sécurité, les ingénieurs trouvent l’idée ingénieuse. Certes, elle émane d’un opérateur. Aucun des spécialistes n’a pris sa part dans cette solution. Pourtant, une fois en lice, ils sont censés penser à la place de l’équipe de quart. Car celle-ci manque, affirment les analyses officielles, du recul indispensable en situation de crise. Mais l’heure n’est pas à l’autocritique.
La vision grandiose de ces quatre énormes pompes hautes de douze mètres, avec leur moteur de neuf mille chevaux, volant en éclat, déclenche l’enthousiasme. En une autre circonstance, l’horreur aurait prévalu : un tel « accident » sur les pompes achève de transformer le réacteur en un monstrueux déchet radioactif.
Le temps presse. Michel lance les quatre pompes à la fois. En vingt secondes, elles atteignent un régime de survitesse. Le capteur de vibration confirme : le maximum est atteint. Dans la salle de commande, la tension est indescriptible. Les hommes ont le regard fixé sur les valeurs des ampèremètres, qui mesurent le courant dans les moteurs des pompes. Ils guettent la brutale surintensité signalant que le rotor s’est bloqué. La température des paliers augmente, augmente ... dépasse la pleine échelle des instruments. Les chiffres de l’ampèremètre de la pomme n° 2 oscillent soudain.
Brusquement, les chiffres bondissent.
Michel n’a pu s’empêcher de hurler. Hervé a déjà coupé le courant pour éviter une dégradation des circuits électriques. Ils doivent servir encore trois fois. La pompe n°2 vient de céder. Les autres subissent le même sort à quelques secondes d’intervalle. Dans leur casemate de protection à l’intérieur du bâtiment-réacteur, les pompes n’ont certainement pas belle allure.
A l’heure qu’il est, en principe, le désastre est enrayé. Raymond pousse le débit du circuit d’injection de sécurité au maximum pour amener de l’eau dans le bâtiment-réacteur.
Rien d’autre. Pas de commentaire. Ils sont tous devenus muets, même Pierre qui n’a plus besoin de parler au téléphone, puisque le panneau de sûreté transmet à Paris le résultat de l’opération.
Il reste un peu plus de mille mètres cubes d’eau boriquée dans le PTR. Assez désormais pour remplir les puisards du bâtiment-réacteur et restaurer enfin des conditions correctes pour que la procédure de sauvegarde normale soit mise en œuvre. Hervé déclenche l’aspersion d’enceinte. L’insupportable tension nerveuse est tombée. Raymond se frotte les mains :
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