4
mai
2011
La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 19 - "Je vous casse la gueule si Sylvie a chopé un brin de contamination."
par
mardi 26 - 02 h 40 - Centrale nucléaire
Hervé Ruel a bondi de sa chaise, devant l’immense table qui trône au centre de la salle de commande.
Maintenant, l’angoisse de la catastrophe technique est passée. Les hommes surveillent simplement les opérations.
Hervé décroche complètement. Il se rue sur le combiné, et veut obtenir une ligne extérieure. Occupée. Toujours occupée. Hervé est au bord des larmes.
En débouchant dehors, il observe un quart de seconde l’immense hall du turbo-alternateur à sa gauche, et sur sa droite l’ensemble de la tranche 2. Il se trouve au milieu de l’une des zones les plus contaminées du site. La sortie de la tour d’accès est à moins de soixante mètres de la brèche, sous le vent. Le torrent de radioactivité a jailli là-bas.
Il doit rallier le bâtiment d’accueil de l’autre côté, à gauche de la tranche 1. Le chemin le plus court passe donc entièrement dans le nuage radioactif. Pour n’être pas trop irradié, il doit contourner ce nuage en prenant derrière l’îlot nucléaire.
Hervé tourne à droite. Il remonte au vent le long du bâtiment des auxiliaires nucléaires, court jusqu’à la desserte ferrée des bâtiments-combustibles, et bifurque encore une fois à droite, vers le chemin qui mène à la sortie arrière de la zone contrôlée. Il s’arrête un instant après avoir doublé le bâtiment-réacteur, pour constater les dégâts visibles à l’extérieur, du côté de la sortie du GV 4.
Malgré la brume, l’éclairage du site permet de distinguer assez nettement, à une centaine de mètres, une déchirure de la tôle ondulée. Cette mince paroi de protection dessine curieusement, à mi-hauteur de la construction, un socle, ou plutôt une collerette massive. La canalisation suit un tracé coudé. Hervé est trop loin pour apercevoir autre chose qu’un bout de tuyau qui dépasse à peine et continue à cracher d’inquiétantes bouffées de vapeurs radioactives.
Hervé reste immobile une dizaine de secondes. Malgré sa gravité, la scène n’a rien à voir avec le spectacle dantesque offert par la centrale éventrée et fumante de Tchernobyl ou de Fukushima.
4
mai
2011
La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 20 - "Si tu touches à ce téléphone, plus personne ne pourra s’en servir"
par
Dans la salle de décontamination, le personnel a d’autres chats à fouetter : un blessé grave est arrivé il y a un quart d’heure, pissant le sang, contaminé jusqu’aux yeux. Sans compter les types qui défilent sous la douche, obligés de se frotter tout seuls car personne n’est disponible pour les aider. De plus, l’air de l’infirmerie est douteux, car la pièce n’est pas dotée de filtres spéciaux. Hervé arrache ses habits à toute vitesse, et fourre le tout dans une des poubelles destinées à recevoir les vêtements devenus déchets radioactifs. En slip, il fonce vers le téléphone mural qu’il s’apprête à décrocher lorsque l’infirmière se jette sur lui.
« Tu es complètement marteau. Prends d’abord une douche, lave-toi les cheveux, tu verras ça après. Si tu touches à ce téléphone, plus personne ne pourra s’en servir ensuite. Deux aides-infirmiers en combinaison de plastique blanche attrapent Hervé et le traînent dans une des trois cabines de douche. Mieux vaut coller cet excité tout entier sous la flotte, il n’aurait évidemment pas la patience de se soumettre au détecteur qui délimite précisément la partie de peau contaminée. Complètement sonné par la puissance des jets d’eau chaude, aveuglé, Hervé n’oppose plus de résistance. Il ferme les yeux. Il sait que ses cheveux, malgré la protection de son turban de fortune, sont recouverts de particules radioactives. Hervé frotte, frotte. Et puis il sort, rouge écarlate, au moment où Monique, l’infirmière, lui annonce d’un air triomphant qu’il a M. Guillet en ligne.
« Ruel, dites-vous bien que je cède uniquement parce qu’on m’a informé de vos prouesses techniques. Et aussi pour que vous arrêtiez vos conneries. Alors, vous allez être assez intelligent pour n’alarmer personne. Qu’est-ce que vous comptez raconter à votre femme ?
Que la région est contaminée ...
Merde, vous êtes vraiment timbré ! Dites-lui qu’on a eu un petit pépin à la station de traitement des effluents, et qu’il se peut qu’un chouïa de radioactivité se soit échappée. Dites-lui de ne pas le crier sur tous les toits. C’est une femme d’agent EDF, non ? Elle est capable de comprendre ce que ça implique. D’accord ?
D’accord.
Je vous préviens que si quelque chose filtre, vous serez personnellement tenu pour responsable. D’ailleurs, je vous fais remarquer une chose : vous avez abandonné votre poste, c’est extrêmement grave. Bon, je vous passe une ligne extérieure. » Entortillé dans une serviette éponge, Hervé tremble en composant le numéro. « Allô, c’est toi, Charles ? C’est Hervé. Sylvie est encore là ?
Tu rêves ? Il est 2 h 45 du mat ! Il y a longtemps qu’elle est partie !
Dis donc, c’était quoi l’alerte tout à l’heure ?
Rien, elle t’expliquera. » Accablé, Hervé répond à peine à Monique.
« Laisse tomber, Hervé, c’est trop tard. Elle est rentrée chez vous, maintenant. Allez viens, on va te relaver les cheveux correctement. » L’épaisse tignasse brune d’Hervé reste rétive aux trois shampooings. Ses cheveux répondent toujours aux sollicitations du détecteur. L’opérateur ne peut échapper aux ciseaux malhabiles d’un coiffeur de fortune. Hervé est indifférent à son sort. Car sa femme et son futur bébé viennent de traverser le brouillard radioactif.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.