mercredi 4 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 19 et 20

4
mai
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 19 - "Je vous casse la gueule si Sylvie a chopé un brin de contamination."

mardi 26 - 02 h 40 - Centrale nucléaire

- « Oh merde, Sylvie ! »
Hervé Ruel a bondi de sa chaise, devant l’immense table qui trône au centre de la salle de commande.
- « Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a, ta femme ? s’enquiert Raymond, rasséréné depuis cinq minutes comme le reste de l’équipe.
- Elle dînait chez des copains, elle devait rentrer à Saint-Brice. Tu te rends compte des saloperies qu’elle a du traverser ?
- Ben appelle, grouille-toi ! Qu’est-ce que tu attends ? » Pas plus que ses collègues, Hervé n’a vu l’heure s’écouler.
Maintenant, l’angoisse de la catastrophe technique est passée. Les hommes surveillent simplement les opérations.
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Hervé décroche complètement. Il se rue sur le combiné, et veut obtenir une ligne extérieure. Occupée. Toujours occupée. Hervé est au bord des larmes.
- « Tu sais, suggère Raymond, ils ont probablement déconnecté les lignes de sortie directe.
- Appelle la direction, explique ton problème », dit Michel. Hervé arrache presque le téléphone intérieur des mains de Pierre.
- « Hervé Ruel, chef de bloc. Je veux parler au responsable des communications ... Je vous en prie, c’est urgent ... Merci ... Monsieur Guillet ? Je dois à tout prix joindre ma femme… Vous voyez où est Traînel. Vous avez vu la direction des vents ? Elle a du passer en plein dedans.
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- Monsieur Ruel, vous connaissez le règlement de crise : les informations à la population ne sont pas de notre ressort. Nous n’avons aucune donnée sur les quantités et la composition des rejets. Nous devons à tout prix éviter la naissance de rumeurs alarmistes. Elles deviennent vite impossibles à enrayer.
- Mais elle est enceinte ! S’il vous plaît !
- Écoutez, de toute façon, on ne risque pas grand-chose en traversant en une minute un nuage radioactif à l’intérieur de sa voiture. Il vaut mieux courir ce risque limité que de déclencher une panique générale dont les conséquences pourraient être terribles. Vous en conviendrez certainement.
- Je n’admets rien du tout. Je dois prévenir ma femme, crie Hervé, désespéré.
- C’est hors de question. D’autant que le dispositif des pouvoirs publics n’est pas encore en place.
- Je ... Je vous casse la gueule si Sylvie a chopé un brin de contamination. » Fou d’inquiétude, Hervé raccroche.
- « Il n’a pas complètement tort, le père Guillet, tu sais. » Robert essaie de raisonner Hervé. Le vieux rondier aime bien le jeune chef de bloc. La sortie de l’opérateur envers un chef réputé intransigeant et très sec l’a fait frémir. Il comprend cependant sa colère.
- « Qu’il ait tort ou raison, je m’en balance. Et on va s’expliquer en face ! Toi, gamin, passe-moi ton bleu. » Ahuri, le rondier stagiaire enlève sa cotte de travail. Les deux hommes sont de la même taille. Fébrilement, Hervé enfile la combinaison par-dessus son jean et son chandail, coince le bas des deux pantalons dans ses chaussettes, attrape un gilet qui traîne sur une chaise, saisit au passage les gants tachés de cambouis d’un rondier, et fonce dans le couloir où il prend un masque dans l’armoire. En une minute, il a fixé la protection respiratoire et entortillé la veste sur sa tête. Les autres restent stupides. Sauf Raymond : il tente quelques phrases d’apaisement, puis renonce en voyant la détermination de son collègue, Pierre assiste à la scène sans intervenir, incapable de critiquer cet homme qui, finalement, a sauvé le réacteur. Après tout, Hervé Ruel connaît parfaitement les risques auxquels il s’expose en sortant sans protection. Hervé est déjà dans la tour d’accès, dont il dévale les quinze mètres de marches qui le séparent du rez-de-chaussée.
En débouchant dehors, il observe un quart de seconde l’immense hall du turbo-alternateur à sa gauche, et sur sa droite l’ensemble de la tranche 2. Il se trouve au milieu de l’une des zones les plus contaminées du site. La sortie de la tour d’accès est à moins de soixante mètres de la brèche, sous le vent. Le torrent de radioactivité a jailli là-bas.
Il doit rallier le bâtiment d’accueil de l’autre côté, à gauche de la tranche 1. Le chemin le plus court passe donc entièrement dans le nuage radioactif. Pour n’être pas trop irradié, il doit contourner ce nuage en prenant derrière l’îlot nucléaire.
Hervé tourne à droite. Il remonte au vent le long du bâtiment des auxiliaires nucléaires, court jusqu’à la desserte ferrée des bâtiments-combustibles, et bifurque encore une fois à droite, vers le chemin qui mène à la sortie arrière de la zone contrôlée. Il s’arrête un instant après avoir doublé le bâtiment-réacteur, pour constater les dégâts visibles à l’extérieur, du côté de la sortie du GV 4.
Malgré la brume, l’éclairage du site permet de distinguer assez nettement, à une centaine de mètres, une déchirure de la tôle ondulée. Cette mince paroi de protection dessine curieusement, à mi-hauteur de la construction, un socle, ou plutôt une collerette massive. La canalisation suit un tracé coudé. Hervé est trop loin pour apercevoir autre chose qu’un bout de tuyau qui dépasse à peine et continue à cracher d’inquiétantes bouffées de vapeurs radioactives.
Hervé reste immobile une dizaine de secondes. Malgré sa gravité, la scène n’a rien à voir avec le spectacle dantesque offert par la centrale éventrée et fumante de Tchernobyl ou de Fukushima.
- « Le satellite ne distinguerait aucun indice anormal, songe Hervé. Pourtant, ce foutu tuyau a peut-être vomi autant de radioactivité que le réacteur ukrainien en 1986. Il va falloir l’obturer dare-dare. » Il reprend sa course, et se heurte à la grille d’entrée en zone contrôlée, destinée à empêcher l’accès au personnel sans autorisation. Evidemment, il sort, mais il n’est pas dispensé de franchir le tambour à ouverture commandée par une carte magnétique. Contournant le bâtiment de direction et de maintenance plongé dans l’obscurité, il termine par une longue allée, après avoir longé un parking vide. Gêné par son masque, éreinté par une cavalcade de six cent mètres, Hervé s’effondre presque devant le bâtiment d’accueil.
- « Eh, les gars, regardez ce cinglé ! D’où il sort, à votre avis ? » Les ouvriers d’astreinte encore inoccupés ont vu Hervé approcher, puis tituber devant la porte.
- « Ne le laissez pas entrer. Surtout qu’il ne pose pas les pieds ici. Il est complètement dingue, il va tout contaminer, on n’a pas besoin de ça en plus. » Qui a crié ? Personne ne s’en soucie. Les hommes se précipitent vers la porte vitrée et font signe à Hervé de se diriger vers l’infirmerie. Alors Hervé tire son masque vers le bas et frappe à coups redoublés sur la vitre en hurlant :
- « Appelez M. Guillet au BDS. Je dois le voir de toute urgence.
- C’est Ruel, s’exclame un agent d’exploitation, sidéré.
- Qu’est-ce qu’il fout là ? Il est de quart cette nuit.
- Ouais, de quart sur la tranche 1. Quand même, il n’est pas sorti pour rien, c’est sûrement grave, renchérit un technicien.
- D’accord, on appelle Guillet tout de suite, promet un responsable du PC des mouvements, immédiatement accouru. On l’appelle, mais bon dieu, allez à l’infirmerie. Allez-y, nom d’un chien ! » Bouillant d’impatience, mais résigné, Hervé rajuste son masque et court vers le bâtiment médical.

4
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 20 - "Si tu touches à ce téléphone, plus personne ne pourra s’en servir"

Dans la salle de décontamination, le personnel a d’autres chats à fouetter : un blessé grave est arrivé il y a un quart d’heure, pissant le sang, contaminé jusqu’aux yeux. Sans compter les types qui défilent sous la douche, obligés de se frotter tout seuls car personne n’est disponible pour les aider. De plus, l’air de l’infirmerie est douteux, car la pièce n’est pas dotée de filtres spéciaux. Hervé arrache ses habits à toute vitesse, et fourre le tout dans une des poubelles destinées à recevoir les vêtements devenus déchets radioactifs. En slip, il fonce vers le téléphone mural qu’il s’apprête à décrocher lorsque l’infirmière se jette sur lui.
- « Tu es complètement marteau. Prends d’abord une douche, lave-toi les cheveux, tu verras ça après. Si tu touches à ce téléphone, plus personne ne pourra s’en servir ensuite. Deux aides-infirmiers en combinaison de plastique blanche attrapent Hervé et le traînent dans une des trois cabines de douche. Mieux vaut coller cet excité tout entier sous la flotte, il n’aurait évidemment pas la patience de se soumettre au détecteur qui délimite précisément la partie de peau contaminée. Complètement sonné par la puissance des jets d’eau chaude, aveuglé, Hervé n’oppose plus de résistance. Il ferme les yeux. Il sait que ses cheveux, malgré la protection de son turban de fortune, sont recouverts de particules radioactives. Hervé frotte, frotte. Et puis il sort, rouge écarlate, au moment où Monique, l’infirmière, lui annonce d’un air triomphant qu’il a M. Guillet en ligne.
- « Ruel, dites-vous bien que je cède uniquement parce qu’on m’a informé de vos prouesses techniques. Et aussi pour que vous arrêtiez vos conneries. Alors, vous allez être assez intelligent pour n’alarmer personne. Qu’est-ce que vous comptez raconter à votre femme ?
- Que la région est contaminée ...
- Merde, vous êtes vraiment timbré ! Dites-lui qu’on a eu un petit pépin à la station de traitement des effluents, et qu’il se peut qu’un chouïa de radioactivité se soit échappée. Dites-lui de ne pas le crier sur tous les toits. C’est une femme d’agent EDF, non ? Elle est capable de comprendre ce que ça implique. D’accord ?
- D’accord.
- Je vous préviens que si quelque chose filtre, vous serez personnellement tenu pour responsable. D’ailleurs, je vous fais remarquer une chose : vous avez abandonné votre poste, c’est extrêmement grave. Bon, je vous passe une ligne extérieure. » Entortillé dans une serviette éponge, Hervé tremble en composant le numéro. « Allô, c’est toi, Charles ? C’est Hervé. Sylvie est encore là ?
- Tu rêves ? Il est 2 h 45 du mat ! Il y a longtemps qu’elle est partie !
- Dis donc, c’était quoi l’alerte tout à l’heure ?
- Rien, elle t’expliquera. » Accablé, Hervé répond à peine à Monique.
- « Laisse tomber, Hervé, c’est trop tard. Elle est rentrée chez vous, maintenant. Allez viens, on va te relaver les cheveux correctement. » L’épaisse tignasse brune d’Hervé reste rétive aux trois shampooings. Ses cheveux répondent toujours aux sollicitations du détecteur. L’opérateur ne peut échapper aux ciseaux malhabiles d’un coiffeur de fortune. Hervé est indifférent à son sort. Car sa femme et son futur bébé viennent de traverser le brouillard radioactif.

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