01 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 13 et 14

1er
mai
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 13 - "Le site est contaminé. Rentrez dans votre voiture immédiatement."

mardi 26 - 02 h - Centrale nucléaire, bloc de sécurité

Les chefs de service n’ont pas traîné. Hervé Maillart a prévenu les gardiens de les orienter directement vers le bloc de sécurité. Inutile de perdre du temps à rejoindre le PC de crise, d’ordinaire installé dans le bâtiment de direction. Inutile, surtout, de déambuler sur le site contaminé, et de ramener des saletés à l’intérieur du poste de commandement. Lui-même, lorsqu’il est arrivé dans l’abri, a pris garde de se dépouiller rapidement de son turban-torchon et de son pardessus, enfouissant à regret ce dernier dans un sac plastique hermétique disposé dans le sas de sécurité. Dans l’hypothèse où ...
- « Messieurs, tel est précisément le problème : nous ignorons tout de la quantité de radioactivité rejetée depuis le début de l’accident.
- Comment est-ce possible ? coupe le responsable des contrôles de l’environnement. En salle de commande, ils ont bien des mesures à la source ?
- Non. Si les rejets avaient eu lieu par la cheminée du réacteur, il n’y aurait eu aucun problème pour mesurer. En l’occurrence, il faudrait pouvoir analyser des échantillons d’eau du GV 4 et du circuit primaire. Cela aiderait à évaluer les dégâts survenus sur le combustible, et à calculer une fourchette pour les rejets.
- Et alors, qu’est-ce qu’ils attendent ?
- Impossible : pour tous les automatismes, l’injection de sécurité signifie relâchement, ou menace de relâchement, à l’intérieur de l’enceinte de confinement. Tous les circuits traversant l’enceinte sont alors fermés. Par conséquent, il n’y a pas moyen d’ouvrir le circuit de purge du GV pour mesurer. Le hic, c’est que le relâchement s’est produit à l’extérieur.
- Bref, nous sommes coincés !
- En quelque sorte, oui. Et je me demande bien comment expliquer à la préfecture que nous sommes dans l’impossibilité absolue de lui dire quelle quantité de radioactivité est sortie.
- En attendant, on peut tout de même analyser quelques-uns des rejets, soupire le chef du PC-environnement. Dès que les ouvriers d’astreinte arrivent, je m’occupe d’envoyer quelqu’un sous la brèche. »
Hervé Maillart consulte nerveusement sa montre : où diable est passé l’ingénieur de sûreté ? Il n’arrive pas, et, dans la salle des commandes, l’équipe de conduite est livrée à elle-même. Cette situation est contraire aux règlements de crise.

mardi 26 - 02 h - Parking d’accueil

Les policiers n’ont pas bougé depuis vingt-cinq minutes. Transi, l’inspecteur B. a fini par rejoindre son collègue non fumeur dans la voiture. Le moteur était coupé, mais l’immobilité et le froid de la nuit ont eu raison de ses velléités d’économie de carburant.
- « Tu ne crois pas que ça suffit comme ça, la ventilation ?
- On crève de chaud dans cette bagnole. Et puis ça fait un boucan de tous les diables.
- Tu as décidé d’être emmerdant ce soir, ou quoi ?
- Arrête, tu vois bien que je n’ai plus de cigare. »
Il coupe la ventilation. Les policiers s’ennuient.
- « Regarde, on dirait que le panache de la première tour a diminué.
- Tu veux plutôt dire qu’elle ne crache presque plus rien.
- On voit mal avec le brouillard. Je me demande si elle fonctionne toujours.
- C’est facile, il suffit d’écouter si le bruit est toujours là. »
Ils descendent de la voiture. « Effectivement, le grondement s’est atténué. Ce qu’on entend encore doit provenir de la deuxième tour.
- Tu crois que ça a quelque chose à voir avec le bordel de tout à l’heure ?
- Je ne sais pas, mais il y a de l’agitation cette nuit. Tu as remarqué ? Ça fait six bagnoles qui arrivent en moins de dix minutes. »
A présent les inspecteurs sont inquiets. Ils veulent en savoir plus. Négligeant la voiture qu’ils laissent, moteur en marche, à une dizaine de mètres de l’entrée principale, ils se dirigent vers la guérite des gardiens. Au même instant, une Laguna, dont les policiers ont aperçu les phares au travers du rideau de peupliers qui borde la route de Nogent, freine devant la barrière automatique.
- « Bonsoir. Police ! Pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes si pressé ? Euh ... c’est-à-dire qu’on se demande si tout va bien. »
L’inspecteur A. est embarrassé. Il a ordre de ne pas importuner le personnel de la centrale. Ordre de ne pas laisser soupçonner quoi que ce soit quant à cette alerte PlRATOME. Dans sa voiture, le technicien soupire. Que fabriquent les flics sur le parking à cette heure ? Il est pressé, mais il sort de son véhicule.
« Je n’ai aucun détail. Je suis d’astreinte ce soir, j’ai reçu l’ordre de rejoindre mon poste. Attendez, les gardiens veulent me dire quelque chose. »
Derrière la vitre, un des surveillants s’agite en effet. Le technicien se dirige vers la cabine, tente d’ouvrir la porte. Sans succès. Derrière, les gardiens maintiennent la poignée fermée, et hurlent en gesticulant. L’homme qui frappait au carreau se penche alors sur un micro relié à l’interphone extérieur et crie : « Le site est contaminé. Rentrez dans votre voiture immédiatement. Et prévenez ces putains de flics de décamper. Ça fait dix minutes qu’on essaie de les avertir, ils n’entendent rien. »
Glacés d’effroi, les deux inspecteurs foncent vers leur véhicule et démarrent dans un crissement de pneus. Direction : n’importe où ailleurs. L’inspecteur B. décroche la radio vissée sous le tableau de bord.
- « Patrouille 3 à Paris... Patrouille 3 à Paris... Groupe d’intervention, vous m’entendez ? Ici patrouille d’alerte PIRATOME ... Les terroristes ont frappé. On n’a pas de détail, mais ça a pété vers 1 h 30, on a entendu… »


1er
mai
2011

La catastrophe nucléaire de Nogent/Seine : Episode 14 - "Il n’a même pas de shaddock ! "

mardi 26 - 02 h - Salle de commande

Jean, le rondier, s’est tellement dépêché qu’en moins de six minutes il a atteint la vanne manuelle et mis la pompe en route. La vidange de la piscine des combustibles usés dans le réservoir PTR vient de commencer. Mais les opérateurs et l’ingénieur savent bien que cet apport d’eau boriquée est insuffisant. Bientôt, le cœur ne sera plus refroidi. A voir les techniciens si abattus, les trois rondiers, tassés dans un coin, réagissent par mimétisme. Ils ne sont pas bien fiers. Hors du coup, ils meublent leur angoisse en interprétant comme ils peuvent les conversations des pilotes de la tranche.
- « Hervé, le PC demande qu’on ne garde qu’une pompe basse pression en service, dit Pierre, en conversation téléphonique avec la direction .. Tu la fais fonctionner par intermittence, en maintenant le niveau d’eau dans la cuve en bas du pressuriseur.
- Quel perroquet ! songe le chef de bloc. Merci. Dis-leur qu’on n’a pas attendu leur conseil. Ça fait cinq minutes qu’on s’en occupe.
- OK, ça va, ça va ! » Au PC de direction, Hervé Maillart, le directeur, a tranché : une moitié du réservoir PTR de la tranche 2 sera transférée dans celui de la tranche accidentée. A regret, Pierre l’annonce à ses collègues. Après tout, il était contre cette idée. Robert, le rondier, sourit derrière ses grosses moustaches. Dehors, revêtus de « shaddocks » et portant leurs masques filtrants, des ouvriers préparent une motopompe et des tuyaux-pompiers.
- « Vous vous rendez compte de ce qui attend les types qui vont effectuer la jonction ? murmure Michel.
- Oui, le PTR est juste sous la brèche, constate Hervé. Ils vont poser des échelles, et travailler pendant que l’eau chaude et radioactive leur tombera dessus. Ils ne pourront pas tenir plus d’une minute sans dépasser la dose maximale. On n’aura jamais assez de monde pour percer le toit.
- Sauf si des volontaires acceptent de rester plus longtemps, comme à Tchernobyl ..
- Quoi ? Percer le toit ? » L’apprenti rondier a presque crié. Lorsque tout à l’heure il a vu Jean fixer son masque, puis s’engouffrer courageusement dans les couloirs non protégés, le jeune homme a serré les dents. Robert a remarqué l’émotion du gamin. « Eh, du calme, si ça t’arrive de devoir sortir, souviens-toi des cours de radioprotection de l’école. T’es pas une poule mouillée, tout de même ?
- Il n’a même pas de shaddock !
- T’en fais pas pour lui, ce n’est pas encore l’enfer dans la maison, on n’est pas dehors. » Ainsi, dehors, c’est donc déjà l’enfer ? « Vous avez dit qu’on allait percer le toit ? répète le rondier, brusquement tout pâle.
- Pas le toit de la salle de commande, couillon. » Hervé a pitié du garçon. » On va percer le toit du PTR, pour pouvoir passer les tuyaux pompiers qui amèneront la flotte de la tranche 2.
- C’est plein de contamination, à cet endroit-là ? » Robert tire son stagiaire en arrière.
- « Écoute, fais pas chier le monde. Tu vois qu’ils n’ont pas de temps à perdre. Va plutôt chercher des cafés à la cuisine. »

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