07 mars 2011

Nos amis les animaux

Un texte qui me laisse un goût un peu amer, mais dont l'intérêt est de voir qu'un animal sauvage blessé est capable de devenir fidèle à l'homme qui l'a recueilli.

LA BUSE APPRIVOISÉE

de l'abbé Fontaine

La célèbre « histoire naturelle » de Buffon valut à son auteur une innombrable correspondance, provenant aussi bien des plus grands savants contemporains que des plus humbles lecteurs. Parmi ces derniers, l'abbé Fontaine, curé de St Pierre de Bellême, dans l'Orne, lui envoie cette curieuse lettre sur sa buse, renommée dans tout le pays.

On m'apporta une buse prise au piège ; elle était d'abord extrêmement farouche et même cruelle ; j'entrepris de l'apprivoiser, et j'en vins à bout en la laissant jeûner et la contraignant de venir prendre sa nourriture dans ma main. Je parvins par ce moyen à la rendre très familière, et, après l'avoir tenue enfermée pendant environ six semaines, je commençai à lui laisser un peu de liberté, en prenant la précaution de lier ensemble les deux fouets de ses ailes : dans cet état elle se promenait à travers mon jardin, et, quand je l'appelais, revenait prendre sa nourriture.
Au bout de quelques temps, lorsque je me crus assuré de sa fidélité, je lui ôtai ses liens, je lui attachai un grelot d'un pouce et demi de diamètre au-dessus de la serre, et je lui appliquai sur le jabot une plaque de cuivre où était gravé mon nom : cette précaution prise, je lui donnai toute liberté, et elle ne fut pas longtemps à en abuser, car elle prit son vol et son essor jusque dans la forêt de Bellême. Je la crus perdue ; mais quatre heures après, je la vis fondre dans ma salle qui était ouverte, poursuivie par cinq autres buses qui lui avaient donné la chasse, et qui l'avaient contrainte à venir chercher son asile...
Depuis ce temps, elle m'a toujours gardé fidélité, venant tous les soirs coucher sur ma fenêtre. Familière avec moi, elle paraissait prendre un singulier plaisir en ma compagnie : elle assistait à tous mes dîners sans y manquer, se mettait sur un coin de la table, et me caressait très souvent de la tête et du bec, en jetant un petit cri qu'elle savait quelquefois adoucir. Il est vrai que j'avais seul ce privilège. Elle me suivit, un jour où je sortais à cheval, plus de deux heures de chemin en planant au-dessus de moi...
Elle n'aimait ni les chiens ni les chats, quoiqu'elle ne les redoutât aucunement : elle a eu souvent avec ceux-ci de rudes combats dont elle sortait toujours victorieuse. J'avais quatre chats très forts que je faisais assembler dans mon jardin en présence de ma buse ; je leur jetai un morceau de chair cru : le chat le plus prompt s'en saisissait, les autres couraient après ; mais l'oiseau fondait sur le corps du chat qui avait le morceau, et avec son bec lui pinçait les oreilles, et avec ses serres lui pétrissait les reins de telle force que le chat était forcé de lâcher sa proie. Souvent un autre chat s'en emparait ; mais il éprouvait aussitôt le même sort, jusqu'à ce qu'enfin la buse, qui avait toujours l'avantage, se saisit du morceau et ne la lachât plus. Elle savait certes bien le défendre : assaillie par les quatre chats à la fois, elle prenait son vol, sa proie entre les serres, annonçant par son cri le gain et la victoire. Enfin les chats, dégoûtés d'être dupes, ont refusé de se prêter au combat.

Cette buse avait une singulière aversion : elle n'a jamais voulu souffrir de bonnet rouge sur la tête d'aucun paysan. Elle avait l'art de le leur enlever si adroitement, qu'ils se trouvaient tête nue sans savoir qui leur avait enlevé leur bonnet. Elle enlevait aussi les perruques sans faire aucun mal, et portait ces bonnets et ces perruques sur l'arbre le plus élevé du parc voisin, qui était le dépôt ordinaire de tous ses larcins. Elle ne souffrait aucun autre oiseau de proie dans le canton ; elle les attaquait avec beaucoup de hardiesse et les mettait en fuite. Elle ne faisait aucun mal dans ma basse-cour ; les volailles, qui au commencement la redoutaient, s'accoutumèrent insensiblement avec elle ; les poulets et les petits canards n'ont jamais éprouvé de sa part la moindre insulte ; elle se baignait au milieu de ces derniers.
Mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle n'avait pas cette même modération chez les voisins : je fus obligé de faire publier que je payerais les dommages qu'elle pourrait causer ; cependant elle fut fusillée bien des fois, et a reçu plus de quinze coups de fusil sans avoir aucune fracture.
Un jour il arriva que, planant dès le grand matin au bord de la forêt, elle osa attaquer un renard. Le garde de ce bois, la voyant sur les épaules de la bête fauve, leur tira deux coups de fusil : le renard fut tué, et ma buse eut le gros de l'aile cassé. Malgré cette fracture, elle s'échappa, et fut perdue durant sept jours. Le chasseur, s'étant douté au bruit du grelot que c'était mon oiseau, vint le lendemain m'en avertir.
J'envoyais sur les lieux en faire la recherche ; mais ce ne fut qu'au bout de sept jours qu'il se retrouva. J'avais coutume de l'appeler tous les soirs par un coup de sifflet, auquel la buse ne répondit point durant six jours ; mais le septième, j'entendis un petit cri dans le lointain, que je crus reconnaître. Je répétai l'appel et distinguai faiblement le même cri. J'allai du côté où je l'avais entendu, et je trouvai enfin ma pauvre buse, l'aile cassée, et qui avait fait plus d'une demi-lieue à pied pour regagner son asile, dont elle n'était pour lors éloignée que de cent vingt pas. Quoique tout à fait exténuée, elle me fit beaucoup de caresses.
Il lui fallut près de six semaines pour se refaire et se guérir de ses blessures ; après quoi elle recommença à voler comme auparavant et à suivre ses anciennes allures. Cela dura environ un an, après quoi elle disparut pour toujours. Je suis très persuadée qu'elle fut tuée par méprise : elle ne m'aurait pas abandonné de sa propre volonté.

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Bien d'accord avec le texte introductif à cette histoire (qui me rappelle le beau film de Marion Hänsel en 2006, "Si le vent soulève les sables" avec Chamelle)

MON CHAMEAU

Par Elian-J. Finbert

« Pendant trop longtemps, dit l'auteur, l'homme s'est orgueilleusement pris pour le centre de l'univers et a cru que, de toutes les créatures, il était la seule à détenir les privilèges d'une intelligence dominant la nature. Il voulut se persuader que les bêtes n'étaient que des automates et, pour se différencier d'elles, il leur concéda l'instinct comme leur privilège. Il oublia que le mot « animal » avait pour origine le mot latin « anima » qui signifie « âme » .

Le chameau a le sens olfactif très développé, surtout le chameau du désert. Ainsi, tout comme un sourcier, il sait déceler l'eau souterraine et, pour que son conducteur en soit averti, il se met à gratter le sable de ses pieds à l'endroit où il en trouve. S'il est atteint de la gale, il part en quête de nappes de naphte qui affleurent au sol et, les déblayant de ses larges semelles, il s'y roule pour se guérir de ses terribles démangeaisons. Il hume à plusieurs centaines de kilomètres l'odeur de l'herbe nouvelle que la pluie a fait lever et se dirige sur les nuages pour aller en direction des pluies bienfaisantes qui font reverdir les étendues arides.


Ombre

 Son odorat, et tous ses sens en éveil, lui permettent de prévoir longtemps à l'avance l'arrivée d'une de ces brusques tempêtes de sable qui bouleversent les dunes de fond en comble et les font se mouvoir comme d'immenses vagues. Ce qui fait que le « vaisseau du désert » a pu souvent sauver son maître.

Il m'est arrivé semblable aventure en 1915 dans le désert de Transjordanie.

Le sable s'était mis à filer au ras du sol, les tornades de grains jaunes montaient par nuages compacts, sifflaient comme des lanières. Le grand flamboiement du désert s'était éteint. La chaleur devint comme un brasier. L'élément déchaîné et poussé hors de ses assises s'était mis en marche, creusant et sculptant des dunes qui se formaient et se déformaient à vue d'oeil, en pyramides, en cônes, en larges plateaux bombés, en vagues échevelées.

Brusquement, Ghazala s'accroupit avec moi et faillit me renverser. Je compris alors qu'elle avait, par son flair, senti venir de loin la tempête et qu'elle avait vainement essayé de m'en avertir. Je la vis qui repliait son long cou contre elle en geignant et qui fermait ses grandes prunelles. Il n'était plus question pour moi de la pousser à se lever. Les grandes rafales de sable m'interdisaient toute possibilité de continuer ma route ou de rentrer au campement. C'eût été folie.

Je fis comme la bête, je me recroquevillai contre ses flancs chauds qui haletaient. La sable s'accumulait contre moi, pénétrait dans mes habits, coulait en moi. Mes tempes fiévreuses battaient fort, mes paupières étaient comme pétrifiées et des suffocations tenaillaient ma gorge. Il m'était impossible de discerner si c'était le commencement du jour ou bien la fin du crépuscule. Autour de moi, très bas, des nuages de cuivre pendaient, gonflés d'orage. J'appelail le sommeil qui ne venait pas et pourtant j'avais sommeil. J'essayai de clouer mon esprit à un objet, une pensée. Tout m'échappait. J'étais alourdi, transmué en un bloc de plomb. Le vertige me ballottait comme un homme ivre.

De cette nuit où j'avais sombré, je fus réveillé d'une étrange façon, comme si quelqu'un me tirait du fond d'un puits par petites secousses, avec beaucoup de précautions. Je sentis soudain le poids du sable qui m'oppressait s'alléger. Je me mis moi-même à écarter cette masse liquide et sèche à la fois qui s'était écroulée autour de mon corps, et haletant, aidé aussi par cette traction qui venait du dehors, je me frayai un passage vers la clarté que j'entrevoyais. Je soulevai mes paupières chargées d'une poussière qui me brûlait. Ghazala tirait sur le col de ma tunique qu'elle avait réussi à saisir avec ses longues dents jaunes, debout près de moi, arc-boutée sur ses pattes. Je sentais le souffle de ses naseaux qui me flairaient et son haleine tiède sur moi. Elle ne me lâcha que lorsqu'elle me vit debout. Pendant que je m'époussetais et me tâtais pour m'assurer que j'étais bien en vie, elle me contemplait et me léchait les cheveux, les joues, comme elle l'eût fait à son chamelon.

 


3 commentaires:

  1. Bonjour à mon ami Olivier de Belgique s'il passe par là...

    Hélios

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  2. Et si mon ami Ngiu passe aussi par là, qu'il aille voir sa messagerie. Merci :)

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  3. de belles histoires
    j'aime beaucoup celle de la chamelle

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