23 novembre 2010

Le dégel du permafrost sibérien entraîne des fuites de méthane


Le scientifique russe traverse le lac gelé, se traîne avec de la neige jusqu'aux chevilles jusqu'à trouver un amas de bulles emprisonnées sous la glace. Un briquet dans une main et un couteau dans l'autre, il perce la glace comme on perce une cloque. Le méthane jaillit et lance une flamme bleue. Le gaz enfermé dans le sol gelé et sous les lacs de Sibérie suinte depuis la fin de la dernière période glaciaire il y a 10.000 ans. Mais dans les dernières décennies, avec le réchauffement de la Terre, le sol glacé a démarré son dégel plus vite, accélérant la libération de méthane - un gaz à effet de serre 23 fois plus puissant que le dioxyde de carbone - à un rythme dangereux.

Certains scientifiques pensent que le dégel du permafrost (ou pergélisol, terme expliqué plus loin) pourrait devenir l'épicentre du changement climatique. Ils disent que 1,5 trillions de tonnes de carbone, enfermé dans la terre gelée depuis l'âge des mammouths, représente une bombe climatique à retardement prête à exploser si ce carbone est rejeté dans l'atmosphère. «Ici, le stockage du carbone équivaut à celui de toutes les forêts tropicales de notre planète mises ensemble », explique le scientifique, Sergey Zimov - "ici" c'est l'étendue sans fin de neige et de glace qui s'étire vers l'horizon gris sibérien, comme le montrent les installations de recherche de Zimov, sur près de 350 km au-delà du cercle polaire arctique. Le changement climatique revient sur le devant de la scène le 29 novembre quand les gouvernements se réuniront à Cancun, au Mexique, pour tenter à nouveau de le contrer. Mais les responsables de l'ONU n'ont aucun espoir que les deux semaines de négociations aboutissent à un accord juridiquement contraignant pour régir les émissions de carbone, vu que c'est la clé pour éviter ce qu'on peut craindre comme le changement dramatique du climat de ce XXIème siècle.

La plupart des scientifiques climatologues, avec un petit lot de dissidents, disent que les activités humaines - les trucs de la vie quotidienne comme la conduite automobile, la production d'électricité ou l'élevage - surchargent l'atmosphère en dioxyde de carbone, méthane et autres gaz qui emprisonnent la chaleur, provoquant un effet de réchauffement. Mais le réchauffement planétaire est amplifié dans les régions polaires. Ce qui ressemble à une modeste augmentation de température suffit pour induire le retrait des glaciers du Groenland , l'amincissement de la banquise arctique et sa contraction pendant l'été, et le dégel rapide du permafrost, à la fois sur terre et dans les fonds marins. Pourtant, la sensibilisation aux fuites de méthane du permafrost est si nouvelle que ce n'est même pas mentionné dans le rapport de 2007 du GIEC sur les changements climatiques, qui met en garde contre l'élévation du niveau de la mer inondant les villes côtières, les changements dramatiques des précipitations déréglant l'agriculture et l'eau potable, la propagation des maladies et l'extinction des espèces. «À mon avis, le méthane est par là-bas un sérieux dormeur qui peut causer un sacré problème », a déclaré Robert Corell, un éminent chercheur américain sur le changement climatique et spécialiste de l'Arctique. Corell, au téléphone pendant une conférence à
Miami, a déclaré que lui et d'autres scientifiques américains poussent Washington à déployer des satellites pour recueillir plus d'informations sur les fuites de méthane. Le manque de données sur une longue période de temps laisse planer l'incertitude sur l'ampleur de la menace. Un article en août dernier dans la revue Science citait plusieurs experts déclarant qu'il est trop tôt pour prédire si le méthane de l'Arctique créera ou non le point de basculement (tipping point).

Son titre : «L'Armageddon arctique a plus besoin de connaissances scientifiques que de battage médiatique ». Des études indiquent que la dynamique des pays froids concernant le changement climatique est complexe. Le Programme de surveillance et d'estimation de l'Arctique, organisme scientifique mis en place par les huit pays riverains de l'Arctique, affirme que l'ensemble de l'Arctique absorbe plus de dioxyde de carbone qu'il n'en libère. «Le méthane est une autre histoire", a déclaré le rapport de 2009. L'Arctique est responsable de près de 9 pour cent des émissions mondiales de méthane. D'autres sources de méthane proviennent de décharges, du bétail et de la production d'énergies fossiles. Katey Walter Anthony, de l'Université Fairbanks en Alaska a mesuré les suintements de méthane dans les lacs de l'Arctique en Alaska, au Canada et en Russie, en
commençant ici autour de Chersky il y a 10 ans. Elle a été stupéfaite de voir la quantité de méthane qui fuyait des trous sédimentaires au fond de l'un des premiers lacs où elle s'est rendue. "Certains jours, il semblait que le lac bouillait » dit-elle. Y retournant chaque année, elle a remarqué cela et que d'autres lacs avaient doublé de taille par l'eau chaude qui avait mangé les rives gelées. «Les bords du lac ressemblent à quelqu'un qui mange un biscuit. Le permafrost est digéré dans les entrailles du lac et se manifeste comme des rots de méthane », a-t-elle déclaré dans une interview à
Amsterdam, aux Pays-Bas, en route pour un voyage d'étude au Groenland et en Scandinavie.

Plus de 50 milliards de tonnes de méthane pourraient être libérés dans les lacs de Sibérie, plus de 10 fois la quantité actuelle dans l'atmosphère, dit-elle. Mais le taux de dégel est difficile à évaluer avec les données actuelles. "Si le permafrost dégelait d'un coup, en un éclair, il mettrait une énorme quantité de carbone dans l'atmosphère. Nous sentirions le réchauffement des températures à travers le monde. Et ce serait une sacrée affaire », dit-elle. Mais cela ne peut pas se produire aussi rapidement. "Selon la vitesse de dégel du permafrost, son effet sur la température à travers le monde sera différent », dit-elle. Le permafrost se définit comme une terre dont la température est restée en dessous de zéro pendant plus de deux étés consécutifs. En fait, la plus grande partie de la Sibérie et du reste de l'Arctique, qui couvre un cinquième de la surface émergée de la terre, ont été gelés pendant des millénaires. Pendant l'été, le sol peut dégeler à une profondeur de plusieurs pieds, se transformant en boue ou s'épanouissant parfois en de vastes champs d'herbes et de fleurs sauvages. Sous cette mince couche cependant, le sol reste gelé, pris parfois sur des dizaines ou même des centaines de mètres d'épaisseur de glace.

Comme la Terre se réchauffe, la fonte de l'été grignote un peu plus loin, réveillant des microbes de l'âge glaciaire qui attaquent la matière organique - la végétation et les restes d'animaux - enterrés là où l'oxygène ne peut pas l'atteindre, en produisant du méthane qui gargouille à la surface et dans l'air. Le méthane nouvellement libéré ajoute à l'effet de serre, piégeant encore plus la chaleur, ce qui renforce le prochain dégel, dans un cercle vicieux de chaleur croissante. Réduire les émissions de méthane par l'homme pourrait ralentir ce processus, a déclaré Walter Anthony. "Nous sommes incités à réduire nos émissions de combustibles fossiles. Ce faisant, nous pouvons réduire le
réchauffement qui se produit dans l'Arctique et potentiellement ralentir la fonte du permafrost », dit-elle. L'administration américaine des océans et de l'atmosphère, a déclaré, selon la carte de l'Arctique en 2010 publiée le mois dernier, que la température moyenne du permafrost est en hausse depuis des décennies, mais a noté "une accélération significative" au cours des cinq dernières années à de nombreux endroits sur la côte de l'Arctique . Un de ces endroits seraient Chersky, une ville isolée sur la rive de la Kolyma, à l'embouchure de la mer de Sibérie orientale.

Le sol de ce coin reculé du monde, à 6.600 kilomètres à l'est de Moscou, s'est réchauffé d'environ 2 degrés Celsius au cours des cinq dernières années, pour être aujourd'hui à environ -5 ° C , déclare
Zimov, directeur du financement international de la Station scientifique du Nord-est qui se trouve à
environ trois kilomètres de la ville. Le réchauffement fait que le sol s'effondre sous les pieds.
«Je vis ici depuis plus de 30 ans... J'ai emprunté de nombreuses routes (sales) de notre région , certaines construites par moi-même, mais maintenant je ne peux plus les utiliser. Elles ressemblent aujourd'hui à des canyons », dit-il. Les bâtiments aussi, effondrés. L'école de Chersky, une structure de l'ère soviétique avec une grande statue en bronze de Karl Marx sur le pas de la porte, a été abandonnée il ya plusieurs années quand les murs ont commencé à se fissurer et que les fondations ont cédé. Le sol de la Sibérie du nord, qu'on nomme yedoma, couvre 1,8 millions de kilomètres carrés et est particulièrement instable. Sous sa surface se trouvent des pitons verticaux de glace, comme si des stalactites de 15 étages avaient martelé le sol meuble, enrichi par des végétaux en décomposition, pendant des milliers d'années.

Avec le réchauffement de l'air, le sommet des pitons fusionne et crée des dépressions dans le terrain. Soit que l'eau forme un lac ou bien ruisselle vers les terres en contrebas, créant une série de collines abruptes et des ravins. Pendant l'été, il peut arriver que le sol des rives du lac s'érode et tombe dans l'eau, reposant au fond où les bactéries le mangent, crachant encore plus de méthane. Le processus prend beaucoup de temps, mais Zimov a fait une simulation en rasant les arbres et en grattant la mousse et la surface du sol sur 1 hectare de forêts de mélèzes anciens, le transformant comme s'il avait été nivelé par le feu. Le terrain est découpé par des crevasses de 3 à 5 mètres de profondeur, créant un badland de neige. Regardant au-delà du fleuve blanc Kolyma les immeubles sur la colline lointaine, Zimov déclare : « Dans 30 ans, tout Chersky ressemblera à ça. »

Trouvé dans RSOE EDIS

Traduit par Hélios

Les images de la vidéo reprennent tout ou partie de l'article ci-dessus, mais  s'adaptant mal aux dimensions du blog, vous pourrez la visionner en allant dans le lien ci-dessus et en cliquant sur "video report" en haut à droite.

Article repris en partie aujourd'hui par Maxi-sciences

Lien : http://www.maxisciences.com/fonte-des-glace/siberie-la-fonte-des-glaces-qui-renferment-du-methane-inquiete_art10578.html

3 commentaires:

  1. merci Hélios
    pour cet article très instructif

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  2. Bonjour,
    D’abord je ne connaissais pas ce blog mais le consulterai dorénavant régulièrement.

    A propos de cet article intéressant, si on met cette information en perspective avec celle de six mois en arrière concernant le Golfe du Mexique où le niveau de méthane mesuré dans certaines régions du Golfe du Mexique près de la marée noire était près d’un million de fois plus élevé que la normale d’après ce que des scientifiques avaient déclaré, précisant que cela pourrait entraîner la création d’une zone morte, avec une diminution considérable du niveau d’oxygène nous voilà au centre d’un risque d’asphyxie mondiale.
    Ajoutons pour la bonne bouche que nous sommes sans nouvelles de l’état du Gulf Stream avec le possible risque de glaciation local en cas d’interruption.

    Je vais de ce pas remettre une bûche dans la cheminée en regardant la neige tomber et attendons le printemps, 2011 va être « passionnant » à vivre.

    Korrigan

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  3. Salut Helios,
    Fantastique la traduction.....
    Et merci pour cet article
    Ca me rappel un article concernant une ecole au zimbabwé (si mes souvenirs sont bons) ou toute une classe d'enfants, lors d'une récré ont assistés a une RR3, au cours de laquelle les EBE leur ont fait voir des images de la terre asphyxié (vegetation, animaux, humain, etc) ca les a plutôt horrifiés....
    Je cherche le lien (mais pas tres difficile a trouver sur google)
    Ceci en rapport avec la fin de ton article...

    La dessus, Une choppe barman.....

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