samedi 3 décembre 2011

L'intelligence des pieuvres (2ème partie)



Il arrive qu'une pieuvre prenne la mouche contre quelqu'un. L'un des prédécesseurs d'Athéna à l'aquarium, Truman, avait ressenti cette aversion pour une femme bénévole. À l'aide de son entonnoir, un siphon près de sa tête qui lui sert à se propulser dans la mer, Truman envoyait un jet d’eau salée à cette jeune femme à chaque fois qu'il en avait l’occasion. Plus tard, elle a quitté son poste de bénévole pour un collège. Mais lorsqu'elle est revenue en visite plusieurs mois plus tard, Truman, qui n'avait aspergé personne entre-temps, lui a jeté un coup d’œil et l’a instantanément aspergée de nouveau.

Athéna était remarquablement douce avec moi — même si elle avait commencé à transférer son emprise de ses plus petites ventouses extérieures aux plus grandes. Elle semblait lentement mais régulièrement me tirer dans son aquarium. S'il avait été assez grand pour accueillir mon corps, j’y serais allé volontiers. Mais à ce stade, j'ai demandé à Dowd s'il fallait peut être que j’essaye de me détacher de certaines des ventouses. Avec son aide, Athéna et moi nous nous sommes gentiment séparés.
J'étais honorée qu’elle se sente à l’aise avec moi. Mais que savait-elle de moi qui ait pu forger son opinion ? Lorsqu’Athéna a plongé ses yeux dans les miens, à quoi pensait-elle ?

Alors qu’Alexa Warburton faisait des recherches pour sa thèse au laboratoire des pieuvres, nouvellement créé, de Middlebury College, elle disait que « chaque jour était un désastre ».
Elle travaillait avec deux espèces : la pieuvre à deux taches de Californie, avec une tête de la taille d'une clémentine et une plus petite, une espèce de Floride, la pieuvre Joubini. Son objectif était d'étudier le comportement des pieuvres dans un labyrinthe en forme de T. Mais ses sujets d'étude l’ont constamment contrariée.

Le premier problème était de conserver la pieuvre vivante. L’aquarium de 1500 m3 était divisé en compartiments séparés pour chaque animal. Mais bien que les étudiants aient tambouriné dans les cloisons, les pieuvres ont trouvé le moyen de creuser par en dessous — et de se dévorer. Ou bien elles s’accouplaient, ce qui était tout aussi mortel. Les pieuvres meurent après l'accouplement et la ponte, mais auparavant, elles deviennent séniles, agissant comme si elles étaient atteintes de démence. « Elles nagent en boucle dans l’aquarium, regardent tout avec leurs yeux globuleux, et ne vous regarderont pas dans les yeux ou n’attaqueront pas de proie » disait Warburton. La pieuvre sénile rampait hors de l’aquarium, se coincait dans une fissure du mur, se dessèchait et mourrait.

Il semblait pour Warburton que certaines pieuvres étaient délibérément peu coopératives. Pour exécuter le labyrinthe en T, les étudiants pré-vétérinaires ont dû prendre un animal de son aquarium avec un filet et le transférer dans un seau. Avec le seau solidement couvert, les pieuvres et les chercheurs prenaient l'ascenseur pour descendre à la salle du labyrinthe. Certaines pieuvres n'aimaient pas être sorties de leur aquarium. Elles se cachaient. Elles se faufilaient dans un coin d’on ne pouvait les arracher. Elles s’accrochaient à un objet quelconque avec leurs tentacules et ne se laissaient pas faire.

Certains se laissaient capturer, et utilisaient le filet comme un trampoline. Elles bondissaient hors du filet, sautaient sur le sol — puis se mettaient à courir. Oui, à courir «Vous couriez après autour de l’aquarium, en faisant des aller- retour comme si vous étiez à la poursuite d'un chat," disait Warburton. «C'était tellement bizarre! »
Les pieuvres en captivité s’échappent de leur enclos aquatique avec une fréquence alarmante. Lors de déplacements, on en a découvert sur des tapis, le long des étagères, dans une théière, et à l'intérieur d'aquarium des autres poissons dont ils ont généralement fait leur dîner.

Même si les pieuvres de Middlebury étaient sujettes au désastre, Warburton aimait beaucoup certains individus. Certaines, dit-elle, « levaient leurs bras hors de l'eau comme des chiens sautent pour vous saluer. » Si dans leurs documents de recherche les étudiants se référaient à chaque pieuvre avec un nombre, ils leur donnaient tous un nom. Une des Joubini était un tel problème, qu’ils l’appelèrent ''la Garce''. « On mettait toujours vingt minutes pour l’attraper et l’emmener au labyrinthe, » déclare Warburton. « Elle s’accrochait à quelque chose et ne se laissait pas faire. Une fois, elle s'était coincée dans un filtre et nous ne pouvions pas l’en sortir. C'était terrible ! »

Ensuite il y a eu Wendy. Warburton a utilisé Wendy dans le cadre de la présentation de sa thèse, un événement officiel qui a été enregistré sur bande vidéo. Wendy a été la première à l'asperger d’eau salée, inondant son beau costume. Puis, alors que Warburton essayait de montrer comment les pieuvres utilisaient le labyrinthe-T, Wendy s’est précipitée au fond de l’aquarium et s'est cachée dans le sable. Warburton dit que cette complète débâcle s'est produite parce que la pieuvre savait à l'avance ce qui allait arriver. « Wendy, » dit-elle, « ne voulait tout simplement pas être mise dans le filet. »

Les données provenant des expériences de Warburton ont montré que les deux taches de Californie ont rapidement appris quel côté du labyrinthe en T offrait un pot de terre-cuite dans lequel se cacher. Mais Warburton a appris beaucoup plus que ce que ses expériences ont révélé. « La Science», dit-elle, «ne peut en dire autant. Je sais qu'elles me regardaient. Je sais que parfois elles me suivaient. Mais elles sont si différentes de tout ce que nous étudions normalement. Comment pouvez-vous prouver l'intelligence de quelqu'un de si différent? "

Mesurer l'esprit d'autres créatures est un problème qui rend perplexe. Un étalon scientifique utilisé est la taille du cerveau, car les humains ont de grands cerveaux. Mais la taille ne correspond pas toujours à l'intelligence. C’est bien connu en électronique, quelque chose peut être miniaturisé. La taille du petit cerveau servait autrefois de preuve pour soutenir que les oiseaux étaient stupides — avant qu’on ne prouve que certains oiseaux étaient assez intelligent pour composer de la musique, inventer des pas de danse, poser des questions et faire des maths.

Les pieuvres ont le plus grand cerveau de tous les invertébrés. Celui d’Athéna est de la taille d'une noix, aussi grand que celui d'un perroquet gris africain assez connu, Alex, qui a appris à exprimer plus de cent mots appropriés. C'est proportionnellement plus grand que le cerveau de la plupart des plus grands dinosaures.

Une autre mesure de l'intelligence : vous pouvez compter les neurones. La pieuvre commune a environ 130 millions d'entre eux dans son cerveau. Un homme en a 100 milliards. Mais c’est là où ça devient étrange. Trois cinquièmes des neurones d'une pieuvre ne sont pas dans le cerveau ; ils sont présents dans ses tentacules.

« C’est comme si chaque bras avait un esprit propre. » dit Peter Godfrey-Smith, plongeur et professeur de philosophie au Centre diplômé de l'Université de New York et admirateur de pieuvres. Par exemple, les chercheurs qui ont coupé le tentacule d'une pieuvre (que la pieuvre peut faire repousser) ont découvert que non seulement le tentacule nage au loin tout seul, mais s'il rencontre de la nourriture, il le saisit — et essaie de le transmettre là où la bouche serait si le tentacule était toujours raccordé au corps.

« Rencontrer une pieuvre » écrit Godfrey-Smith, « ressemble à rencontrer un extraterrestre intelligent » Leur intelligence implique quelquefois même de changer de couleur et de forme. Une vidéo montre la mimique d’une pieuvre se transformant en alternance en un poisson plat, en serpents de mer, et en poisson-lion, changeant de couleur, de texture de peau, et de position du corps. Une autre vidéo montre une pieuvre se changeant en bouquet d'algues. Sa peau correspond exactement aux algues qui semblent fleurir, jusqu’au moment où elle part en nageant.

Pour sa palette de couleurs, la pieuvre utilise trois couches de trois différents types de cellules à la surface de sa peau. La couche profonde reflète passivement la lumière d’arrière-plan. Le niveau supérieur peut contenir du jaune, du rouge, du brun et du noir. La couche intermédiaire montre un tableau de bleus, verts et ors scintillants. Mais comment une pieuvre décide quel animal imiter, quelles couleurs choisir ? Les scientifiques n'en ont aucune idée, surtout qu’il est fort possible que les pieuvres soient daltoniennes.

Mais de nouvelles preuves suggèrent une possibilité à couper le souffle. Les chercheurs du laboratoire de biologie marine Woods Hole et de l'Université de Washington ont découvert que la peau de la seiche Sepia officinalis, un cousin des pieuvres qui change aussi de couleur, contient des séquences génétiques qui ne s'expriment habituellement que par détection de la lumière par la rétine de leur oeil. En d'autres termes, les céphalopodes — pieuvres, seiche et calmar — peuvent être capables de voir avec leur peau.

Le philosophe américain Thomas Nagel a écrit un jour un article célèbre intitulé « Ça fait quoi d'être une chauve-souris? » Les chauves-souris peuvent voir avec le son. Comme les dauphins, elles peuvent localiser leurs proies en utilisant les échos. Nagel a conclu qu'il était impossible de savoir ce que c'est que d'être une chauve-souris. Et une chauve-souris est un mammifère comme nous — pas quelqu'un qui goûte avec ses ventouses, voit avec sa peau, et dont les bras coupés peuvent se balader, chacun avec son esprit propre. Il y a néanmoins des chercheurs qui continuent à travailler avec diligence pour comprendre ce que c'est que d'être une pieuvre.

Jennifer Mather a passé la plupart de son temps aux Bermudes à flotter la tête sous l'eau en bord de la mer. Respirant à travers un tuba, elle observait l’Octopus vulgaris — la pieuvre commune. Bien qu’elle soit en effet commune (on la trouve dans les tropiques et dans le monde entier dans les eaux tempérées), au moment de son étude dans les années 1980, « personne ne savait ce qu'elles faisaient. »

En se relayant avec d'autres étudiants de 6h30 jusqu'à 18h30, Mather a travaillé pour le découvrir. Quelquefois elle voyait une pieuvre qui chasse. Une expédition de chasse pouvait prendre cinq minutes ou trois heures. La pieuvre capturait quelque chose, lui injectait du venin et le rapportait à la maison pour le manger. "La maison", a découvert Mather, c’est là où les pieuvres passent la plupart de leur temps. Une maison, ou un antre, qu'une pieuvre peut occuper seulement quelques jours avant de changer pour un nouveau, est un endroit où la pieuvre – sans carapace - peut se cacher en toute sécurité: un trou dans une roche, une coquille vide, ou un réduit dans un navire qui a coulé. Une espèce, la pieuvre rouge du Pacifique, aime particulièrement se réfugier dans de grosses bouteilles de bière en verre marron.

Une pieuvre que Mather observait venait juste de rentrer chez elle et nettoyait devant de sa tanière avec ses tentacules. Puis, soudain, elle quitta la tanière, rampa un mètre plus loin, ramassa une pierre particulière et la plaça à l'entrée de la tanière. Deux minutes plus tard, la pieuvre s'aventura pour sélectionner une deuxième pierre. Ensuite, elle en choisit une troisième. Agrippant ses ventouses à toutes les roches, la pieuvre transporta la charge à la maison, la glissa à travers l'ouverture de la tanière et arrangea soigneusement les trois objets devant l’entrée. Puis elle s'endormit. Ce que pensait la pieuvre semblait évident : « Ces trois pierres suffisent. Bonne nuit! »

La scène est restée dans l’esprit de Mather. La pieuvre « a dû avoir une idée » a-t-elle dit, « de ce qu’il fallait faire pour qu’elle se sente suffisamment en sécurité pour aller dormir.» Et la pieuvre savait comment faire ce qu’elle voulait : en employant la prévoyance, en planifiant — et peut-être même en utilisant des outils. Mather est l'auteur principal de « Pieuvre : l'Invertébré Intelligent de l'Océan », qui contient des observations de pieuvres démontant des jeux de Lego et ouvrant des bocaux avec des couvercles à vis. Le co-auteur Roland Anderson rapporte que des pieuvres ont même appris à ouvrir des bouchons avec sécurité pour enfants, des boîtes de pilules — un exploit qui échappe à de nombreux humains avec diplômes universitaires.

Dans une autre expérience, Anderson a donné aux pieuvres des bouteilles à pilules en plastique, peintes de différentes nuances et de différentes textures pour voir ce qui attire le plus leur intérêt. Habituellement, chaque pieuvre saisirait une bouteille pour voir si elle est comestible et l’aurait ensuite jetée. Mais à sa stupéfaction, Anderson a vu une des pieuvres faire quelque chose d’étonnant : elle envoyait soigneusement des jets d'eau par son entonnoir dans la bouteille pour la renvoyer à l'autre extrémité de son aquarium, où le flux de l'eau la renvoyait vers elle. Elle a fait cette action vingt fois. A la 18ème fois, Anderson était déjà au téléphone avec Mather pour lui annoncer la nouvelle: « Elle joue à la ba-balle! »

Cette pieuvre n'était pas la seule à utiliser la bouteille comme jouet. Une autre pieuvre de l'étude a aussi projeté de l'eau sur la bouteille, en l'envoyant ça et là à travers la surface de l'eau, au lieu de la faire tourner autour de l’aquarium. Les observations d'Anderson ont été annoncées dans le Journal de Psychologie Comparative. « Cela correspond à tous les critères d'un comportement ludique » a dit Anderson. « Seuls les animaux intelligents jouent, comme les corbeaux et les chimpanzés, les chiens et les humains.”

Les aquariophiles qui prennent soin des pieuvres sentent que non seulement ces animaux peuvent s'amuser avec des jouets, mais qu’ils en ont besoin. Un manuel d'enrichissement pour pieuvre a été élaboré par le Cincinnati Aquarium de Newport, avec des idées pour distraire ces créatures. Une suggestion est de cacher la nourriture à l'intérieur de Mr. Potato Head (jouet en plastique d'une série intitulée ''Toy Story, en forme de pomme de terre, NdT) et de laisser la pieuvre le démonter. À l'aquarium de Seattle, les pieuvres géantes du Pacifique jouent avec une balle en plastique de la taille d’une balle de baseball dont les deux moitiés peuvent être vissées. Parfois elles revissent les moitiés ensemble après avoir mangé la proie qui était à l'intérieur.

À l'aquarium de Nouvelle-Angleterre, un ingénieur à travailler à concevoir un cube en zirconium pour obtenir un puzzle digne d'un cerveau comme celui d'Athéna. Menachi Wilson, qui a commencé à faire du bénévolat à l'aquarium une fois par semaine depuis sa retraite, a conçu une série de trois cubes en plexiglas, chacun avec une serrure différente. Le cube le plus petit a une serrure coulissante qu'on fait glisser pour la fermer, comme le verrou sur la porte d'un box de cheval. L’aquariophile Bill Murphy met un crabe à l'intérieur du cube transparent et laisse le couvercle ouvert. Il laisse ensuite la pieuvre soulever le couvercle. À la fin il verrouille le couvercle, et invariablement, la pieuvre se débrouille pour l'ouvrir.

La fois d'après il verrouille le premier cube et le place dans un deuxième cube. Le nouveau loquet glisse dans le sens inverse des aiguilles d'une montre pour s’imbriquer dans un crochet. La troisième boîte est la plus grande, avec deux différentes serrures : un verrou qui glisse vers le bas et une deuxième serrure comme bras de levier, qui ferme le couvercle un peu comme celui d’un bocal de conserve à l'ancienne.

Toutes les pieuvres que Murphy a connues ont vite appris. Elles maîtrisent généralement une boîte au bout de deux ou trois essais dans la même semaine. « Une fois qu'elles ont trouvé l’astuce » dit-il, « elles peuvent l’ouvrir très rapidement » — au bout de trois ou quatre minutes. Mais chacune peut utiliser une stratégie différente.

George, une pieuvre calme de nature, a ouvert les boîtes méthodiquement. Gwenevere l’impétueuse a serré la deuxième boîte si fort qu’elle l'a cassée, en laissant un trou de 5 cm de large. Truman, dit Murphy, était « un opportuniste. » Un jour, Murphy a mis à l'intérieur de la plus petite des deux boîtes, deux crabes qui ont commencé à se battre. Truman était trop excité pour s’embêter avec les serrures. Il a glissé son corps de sept pieds de long par le trou de 5 m que Gwenevere avait fait et les visiteurs ont pu voir la pieuvre géante comprimée, les ventouses aplaties, dans le minuscule espace des parois de la boîte. Truman est resté à l'intérieur une demi-heure. Il n'a jamais ouvert la boîte intérieure, il était probablement trop à l'étroit.

Trois semaines après avoir rencontré Athéna pour la première fois, je suis retournée à l'aquarium pour rencontrer l'homme qui avait fabriqué les cubes. Menachi, grand-père tranquille à la moustache noire, venait bénévolement chaque mardi. « Il a vraiment la cote avec les pieuvres », me dirent Dowd et Murphy. J'avais hâte de voir comment Athéna s'était comportée avec lui.
Murphy ouvrit le couvercle de l’aquarium et Athéna est remontée avec impatience à la surface. Un seau avec une poignée de poissons se trouvait à proximité. Est-elle remontée si vite en ayant détecté la nourriture ? Ou était-ce la vue de son ami qui l'a attirée ? « Elle me connaît » a répondu tout bas Menashi.

Les expériences d'Anderson à Seattle avec les pieuvres géantes du Pacifique prouvent que Menashi a raison. L'étude a exposé huit pieuvres à deux humains peu familiers, habillés de façon identique avec les chemises bleues d'aquarium. Une personne a systématiquement nourri une pieuvre particulière et un autre la touchait toujours avec un bâton hérissé. Pendant une semaine, à la vue des gens, la plupart des pieuvres se sont dirigées vers les nourrisseurs et se sont éloignés de ceux qui les agaçaient, qu’ils visaient de temps à autre avec leurs entonnoirs en les aspergeant d’eau

En voyant Menachi, Athéna remonta doucement et saisit ses mains et ses bras. Elle se mit à l’envers, et il déposa un poisson sur quelques ventouses près de sa bouche, au centre de ses tentacules. Le poisson disparut. Après qu'elle eut mangé, Athéna se laissa flotter sur le dos dans l’aquarium, comme un chiot demanderait une caresse sur le ventre. Ses tentacules se sont dégagées nonchalamment. J'en ai pris une dans ma main pour sentir les ventouses — ce bras savait-il qu’il tenait une personne différente ? Son emprise semblait calme, détendue. Avec moi, plus tôt, elle avait semblé ludique, exploratoire, excitée. La façon dont elle avait tenu Menachi avec ses ventouses me semblait celle dont un couple marié depuis longtemps se tient la main au cinéma.

Je me suis penché sur l’aquarium pour la regarder de nouveau dans les yeux et elle dansa sur l’eau pour me rendre mon regard. « Elle a les mêmes paupières qu’une personne » a dit Menashi. Il a doucement glissé sa main près d'un des yeux, la faisant lentement cligner des yeux.

Les biologistes ont constaté depuis longtemps des similitudes entre les yeux d'une pieuvre et ceux d'un homme. Le zoologiste canadien N.J. Berrill a appelé « la caractéristique la plus surprenante de tout le règne animal » le fait que ces organes soient presque identiques : les yeux des animaux et ceux des hommes ont des cornées transparentes, régulent la lumière avec les diaphragmes de l’iris et les lentilles de l’œil par un anneau musculaire.

Les scientifiques actuellement débattent de savoir si nous et les pieuvres avons développé séparément nos yeux, ou si un ancêtre commun avait cette forme d’œil. Mais l'intelligence est une autre question. « La chose qui leur a valu leur intelligence n'est pas la même que celle qui nous a donné notre intelligence» affirme Mather, « parce que nos deux ancêtres n'avaient pas d'intelligence. » Il y a un demi-milliard d'années, la chose qui avait le plus de cerveau sur la planète possédait seulement quelques neurones. L'intelligence des pieuvres et celle des humains ont évolué indépendamment.

« Les pieuvres » écrit le philosophe Godfrey-Smith, « constituent une expérience séparée dans l’évolution de l’intelligence. » Et c'est, lui semble-t-il, ce qui rend l'étude de l’intelligence de la pieuvre si intéressante au plan philosophique.
L'intelligence de la pieuvre et l'intelligence humaine ont évolué sans doute pour différentes raisons. D'autres vertébrés semblables aux humains dont nous reconnaissons l'intelligence (les perroquets, les éléphants et les baleines) - sont des êtres sociaux d'une grande longévité. La plupart des scientifiques conviennent que c'est un événement important qui a amené l'épanouissement de notre intelligence et que cela s’est passé quand nos ancêtres ont commencé à vivre en groupes sociaux. Le décodage et le développement des nombreux rapports subtils entre congénères et le fait de garder la trace de ces rapports changeants pendant les quelques décennies que dure une vie humaine habituelle, furent sûrement une force importante dans la formation de nos intelligences.

Mais les pieuvres n’ont ni vie sociale ni longévité. Athéna, à ma grande tristesse, peut peut-être vivre seulement quelques mois de plus — l'espérance de vie naturelle d'une pieuvre géante du Pacifique n'est que de trois ans. Si l'on ajoutait une autre pieuvre dans son aquarium, elles pourraient se manger l’une l'autre. Sauf pour s'accoupler, la plupart des pieuvres échangent peu avec leurs congénères.

Alors pourquoi la pieuvre est-elle si intelligente ? A quoi sert son intelligence ? Mather pense avoir la réponse. Elle croit que ce qui a poussé la pieuvre vers l'intelligence a été la perte de sa coquille ancestrale. En perdant sa coquille, la pieuvre a été libre de ses mouvements. Désormais, elles n'avaient plus besoin d'attendre la nourriture pour se nourrir; elles pouvaient chasser comme les tigres. Et alors que la plupart des pieuvres préfèrent le crabe, elles chassent et mangent des douzaines d'autres espèces — dont chacune exige une stratégie de chasse différente. Chaque animal chassé peut exiger un ensemble de compétences différentes : se camoufler pour une attaque à embuscade ? Se propulser pour une poursuite rapide ? Ou ramper hors de l'eau pour capturer des proies qui s’échappent ?

Perdre sa coquille protectrice était un compromis. Tout ce qui est assez grand pour manger une pieuvre ferait de même. Chaque espèce de prédateur exige également une stratégie différente d'évasion — du clignotement d'avertissement coloré si votre agresseur est vulnérable au venin, au changement de couleur et de forme pour se camoufler, à la fortification de la porte de votre maison avec des pierres.
Une telle intelligence n'est pas toujours évidente en laboratoire. « Dans le laboratoire, vous donnez aux animaux une certaine situation, et ils réagissent, » souligne Mather. Mais à l'état sauvage, « la pieuvre découvre activement son environnement, n'attend pas d'être touchée. L'animal prend la décision de sortir et d'obtenir de l'information, arrive à comprendre comment obtenir l'information, la recueille, l'utilise, la stocke. Cela a beaucoup à voir avec une conscience. »

Ainsi, qu’est-ce que ça fait d'être une pieuvre ? Le philosophe Godfrey-Smith y a consacré une grande partie de ses réflexions, surtout lorsqu’il rencontre des pieuvres et leurs cousines, les seiches géantes, lors de plongées dans son Australie natale. « Elles se manifestent et vous regardent. Elles vous rejoignent pour vous toucher avec leurs tentacules », dit-il. « C'est remarquable comme on en connaît peu sur elles... mais je peux voir que nous devons changer la façon dont nous imaginons la nature de l’intelligence elle-même pour les considérer en se concentrant moins sur la nôtre. »
«Je pense que la conscience se manifeste sous différentes idées » reconnaît Mather. « Certains êtres peuvent avoir une conscience d'une manière que nous ne sommes pas capables d'imaginer. »

En mai, je rendis visite à Athéna pour la troisième fois. Je voulais voir si elle me reconnaîtrait. Mais comment le dire ? Scott Dowd ouvrit le haut de l'aquarium pour moi. Athéna était jusque-là dans un coin reculé mais a nagé immédiatement vers le haut, tentacules déployées, tête en bas.
Cette fois, je lui ai offert seulement un bras. Je m’étais blessée à un genou et, me sentant bancale, je me servais de ma main droite pour me stabiliser sur le tabouret en me penchant sur l’aquarium. Athéna m’a saisie à son tour avec un seul de ses tentacules et très peu de ses ventouses. Son emprise a été remarquablement douce.
Cela m'a frappée, surtout que Murphy et les autres avaient décrit d'abord la personnalité d'Athéna comme « belliqueuse » « Elles méritent leurs noms » m'avait dit Murphy. Athéna porte le nom de la déesse grecque de la sagesse, de la guerre et de la stratégie. Ce n'est pas habituellement une pieuvre cool, comme George l’était. « Athéna pourrait vous attirer dans l’aquarium » m’avait averti Murphy. « Elle est curieuse de savoir qui vous êtes ».
Était-elle moins curieuse maintenant? Se souvenait-elle de moi ? J’étais déçue qu'elle n’ait pas donné de petits coups de tête pour me regarder. Mais peut-être qu'elle n'en avait pas besoin. Elle peut m’avoir reconnu par le goût de ma peau. Mais pourquoi cette pieuvre belliqueuse s'accrochait face à moi dans l'eau la tête en bas?
Puis j'ai pensé savoir ce qu'elle attendait de moi. Elle mendiait. Dowd s’est renseigné et a appris qu’Athéna n'avait pas mangé depuis quelques jours, puis m'a donné l'excitant privilège de lui tendre un poisson.
J'avais compris peut-être quelque chose de fondamental en me mettant à la place d'Athéna à ce moment-là : elle avait faim. J'ai tendu un poisson vers l'une de ses plus grosses ventouses, et elle a commencé à le déplacer vers sa bouche. Mais bientôt elle a déployé plus de tentacules à la tâche et a couvert le poisson de nombreuses ventouses — comme si elle se léchait les doigts, savourant le repas.

Une semaine après ma dernière visite à Athéna, je fus choquée de recevoir ce courriel de Scott Dowd : "Désolé de vous écrire pour vous donner de tristes nouvelles. Athéna semble être dans ses derniers jours, ou même dernières heures. » Plus tard, le même jour, Dowd m’écrivit pour me dire qu'elle était morte. À ma grande surprise, je me suis retrouvée en larmes.
Pourquoi cette tristesse ? J'avais compris dès le début que les pieuvres ne vivent pas très longtemps. Je savais aussi que même si Athéna semblait me reconnaître, je n'étais pas de toute façon une amie particulière. Mais elle était très importante pour moi, à la fois en tant qu'individu et en tant que représentant de son monde d'octopode. Elle m'avait donné un cadeau : une meilleure compréhension de ce que cela signifie penser, ressentir et savoir. J'étais impatiente de rencontrer d'autres individus de son espèce.

Donc, ce fut avec une certaine excitation que je lus ce courriel de Dowd quelques semaines plus tard: « Il y a une jeune pieuvre qui arrive à Boston. Venez lui serrer les mains (x 8) quand vous le pourrez".
L'auteur a parlé de cet article avec un panel d'experts de l'intelligence animale lors d'un événement internet live.
Il y a une nouvelle pieuvre dans la vie de Sy Montgomery ! L'auteur de cet article a maintenant rencontré Octavia, le successeur d'Athéna à l'Aquarium de Nouvelle-Angleterre, et son expérience nous en apprendra davantage sur ces êtres intelligents. 
Traduit par Caralméra 
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Vidéo d'une pieuvre "amphibie" observée par des américains le 23 novembre en Californie:


L'ingéniosité des pieuvres pour l'imitation :

4 commentaires:

  1. Merci Hélios,
    Cet article sur les pieuvres m'a passionné.

    :)

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  2. Je ne m'attendais pas à lire cela ce matin !
    passionnant, enrichissant touchant..
    Merci !

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  3. lasorciererouge19 mai 2012 à 14:26

    http://au-bout-de-la-route.blogspot.fr/2012/05/meme-chez-les-bibittes-y-de-grande.html

    ...poisson croisé avec prédator !!

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  4. http://www.wikistrike.com/article-les-elephants-ont-compris-que-l-homme-leur-veut-du-mal-115334447-comments.html#anchorComment

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