Bistro Bar Blog

mercredi 13 mars 2013

Sommeil et insomnie (2/2)

Partie 1 ICI.


Wolf-Meyer accuse le capitalisme en général et le capitalisme américain en particulier de transformer un comportement autrefois parfaitement ordinaire en une affaire méritant des médicaments. ''Le modèle de sommeil d'une traite est fondé sur un durcissement des autres heures institutionnalisées de la société américaine, avant tout le temps de travail'', écrit-il. C'est ''largement un sous-produit d'une journée de travail dans l'industrie, qui commençait à l'aube et finissait au crépuscule et durait entre douze et seize heures et s'est raccourcie pour n'arriver à huit heures qu'au tournant du 20ème siècle''. Il y a tellement de gens qui ont des difficultés à trouver assez de sommeil entre 23 h et 7 h du matin parce qu'ils ne sont pas adaptés à ces horaires.

Till Roenneberg, l'auteur de ''Temps interne : les chronotypes, décalages horaires sociaux et pourquoi vous êtes si fatigués'' et professeur de psychologie médicale à l'université de Munich, accuse aussi la journée de travail moderne de notre torpeur générale. Mais Roenneberg voit cela pas tant comme le sous-produit du capitalisme industriel que la bizarrerie de la physiologie humaine.


Chacun de nous possède une horloge interne, ou, pour utiliser le terme de l'auteur, un ''chronotype''. Soit nous avons envie d'aller au lit de bonne heure et nous réveiller à l'aube, dans quel cas nous sommes des ''alouettes'', soit nous aimons rester debout tard et nous lever plus tard, ce qui fait de nous des ''chouettes''. Durant la semaine on attend de tout le monde d'aller au travail plus ou moins à la même heure – disons à 9 h. C'est très bien adapté pour les alouettes. Les chouettes savent qu'elles devraient aller au lit à une heure raisonnable, mais ne le peuvent pas – ce sont des chouettes. Elles finissent donc par devoir se lever une, deux, ou, dans les cas extrêmes, trois heures plus tôt que ce que leur dicterait leur horloge interne. C'est ce qu'invoque Roenneberg quand il parle de décalage horaire social – chaque jour de travail, les chouettes s'endorment dans une zone de temps et, en effet, se réveillent dans une autre. Quand la semaine est finie, elles sont épuisées. Elles récupèrent leur zone horaire interne les fins de semaine et font la grasse matinée le samedi et le dimanche. Et le lundi, elles redémarrent le processus à zéro.

Ni "alouette", ni "chouette"...

Pour les alouettes, le problème est inverse. La vie sociale est ainsi faite qu'il est difficile d'en avoir une à moins de veiller tard le vendredi et le samedi soir. Mais même quand les alouettes ont fait la fête jusqu'à 3 h du matin, elles ne peuvent faire la grasse matinée le jour suivant – ce sont des alouettes. Elles titubent donc jusqu'au lundi où elles peuvent enfin se reposer.

Selon Roenneberg, l'âge a aussi une grosse influence sur le chronotype. Les petits enfants ont tendance à être des alouettes, ce qui explique qu'ils rendent leurs parents fous en étant debout au lever du soleil. Les adolescents sont des chouettes, c'est pourquoi les collèges sont remplis d'étudiants qui ressemblent (et agissent) comme des zombis. Roenneberg se fait l'avocat d'une planification des classes de collège pour un démarrage plus tardif des cours, et il cite des études montrant que les écoles qui retardent le début du premier cours voient les performances, la motivation et la concentration augmenter. Mais, note Roenneberg, les enseignants et les administrateurs d'école résistent généralement à un changement, préférant croire que le problème est insoluble.

Le Centre pour les troubles du sommeil d'Albany, état de New York, est logé dans un bâtiment de bureau quelconque dans un parc de bureau quelconque près de la route 90.C'est à environ une heure de voiture de chez moi et il n'y a pas longtemps j'ai pris la décision de faire un examen. J'ai des problèmes de sommeil entre 23 h et 7 h du matin et j'ai pensé que dans un esprit d'auto-expérimentation, ce pourrait être intéressant de découvrir ce qu'il en est. On m'avait dit de me présenter au centre un soir à 8 h. À mon arrivée, une hôtesse me fit entrer dans une pièce ressemblant à ce qu'on pourrait trouver dans un Holiday Inn. Elle me tendit un formulaire de consentement et me conseilla d'aller dans la salle de bains pour me mettre en pyjama. Dans la chambre, une caméra au plafond allait filmer tout ce que je faisais.

C'était une nuit très affairée au centre et pendant un moment je suis restée toute seule. Je me suis occupée en lisant des dépliants que j'avais récupéré sur mon chemin – ''Somnolence au volant'', ''Sommeil et dépression'', ''La narcolepsie et vous''. Aux environs de 22 h, une assistante vint me chercher. Elle prit diverses mesures de ma tête, d'avant en arrière, latéralement – et commença à me fixer des électrodes : trois à l'arrière du cuir chevelu, deux sur chaque tempe, trois autres sur mon menton, deux sur chaque jambe et deux sur ma poitrine. Chaque électrode se prolongeait par un fil électrique de couleur codée, qui était branché dans ce qui ressemblait à un plateau de backgammon. Des tubes en caoutchouc étaient fixés dans mon nez et ma bouche, j'avais une ceinture autour de ma poitrine et de ma taille et un moniteur d'oxygène qui émettait une lueur rouge étrange était scotché sur mon index. Moi et les fils et le plateau de backgammon allèrent au lit. L'assistante brancha le plateau dans un appareil enregistreur de données et attacha deux autres fils à chaque ceinture. Elle me souhaita ensuite une bonne nuit.

L'un des grands mystères du sommeil est pourquoi nous dormons. À l'évidence tout animal qui pourrait devenir une proie a avantage à rester alerte et même les prédateurs, quand ils sommeillent, perdent un temps qui pourrait autrement servir à rechercher des victimes. Pourtant le sommeil est une très longue histoire d'évolution. Il est difficile de mesurer les ondes cérébrales d'une mouche, mais même des insectes sur terre depuis 400 millions d'années semblent avoir besoin de fermer l'oeil. Dans les années 80, Allan Rechtschaffen et Bernard Bergmann, comme Kleitman et les chercheurs spécialistes en sommeil de l'université de Chicago, réalisèrent ce qu'on considère aujourd'hui comme l'une des expériences classiques dans le domaine. Elle montrait que des rats, quand on les privait totalement de sommeil, mouraient au bout de deux ou trois semaines. Mais Rechtschaffen et Bergmann ne pouvaient jamais réussir à comprendre la cause précise de la mort des rats et ils écrivirent donc en 2002 dans un article complémentaire, ''que ce symptôme dramatique ne nous a pas appris grand-chose sur la raison d'un besoin de sommeil''. Rechtschaffen a observé que ''si dormir n'est utile à absolument aucune fonction vitale, c'est la plus grande erreur d'évolution jamais réalisée''.

Ce qui a suivi l'extinction des lumières au Centre des troubles du sommeil a été, de manière assez prévisible, de ne pas dormir. (imaginez pendant un moment d'aller vous coucher dans une boîte à fusibles.) À chaque fois que je bougeais, je m'emmêlais dans un fil. Mes jambes me démangeaient à l'endroit d'attache des électrodes. À un moment, j'en ai arraché une ; l'assistante, qui enregistrait les nombreux flux de mes données se pointa pour la rebrancher. Je décidais que faisant ceci plus par curiosité que par besoin médical, je pouvais enlever le tube de mon nez. L'assistante ne fut pas d'accord. Elle se repointa et me dit de le remettre. J'imaginais quelqu'un regardant une vidéo de moi me tournant et me retournant dans une chambre obscure. Je me demandais comment même on pouvait faire une vidéo de quelqu'un dans une chambre sombre : qu'y avait-il à voir dans le noir ? Je tombais dans la routine familière de me faire du souci de ne pouvoir dormir, ce qui faisait encore plus fuir le sommeil.

Finalement, après ce qu'il m'a paru être plusieurs heures, je m'écroulais de sommeil. Ce qui arriva ensuite fut le retour de l'assistante, me disant qu'il était l'heure de me lever. Il était 6 h. J'avais un besoin désespéré de café, mais apparemment les centres de sommeil ne pensent pas à fournir de la caféine aux insomniaques. Je savais qu'il y avait une caféteria près de l'aéroport d'Albany, à environ 10 minutes de voiture. En y allant, encore en plein cirage, je pensais à la brochure dans mon sac sur la ''somnolence au volant''. ''Il n'y a pas de substitut au sommeil'', avertissait-elle. Quelques semaines plus tard, je retournais au centre pour chercher les résultats. Le Dr David Palat, un pneumologue qui travaille sur les troubles du sommeil, me dit que l'assistante avait scanné les données obtenues pendant la nuit – de nos jours, bien sûr, les données sont enregistrées par ordinateur, plutôt que sur des bandes de papier – et avait analysé les informations de manière à ce qu'elles puissent être présentées dans une séries de tableaux. Il me tendit un imprimé de 6 pages. Les tableaux indiquaient que la nuit ne s'était pas aussi mal passée que je pouvais le penser. Cela aurait pu être bien pire.

Le premier tableau montrait que j'avais passé 6 heures et 42 minutes dans le lit, et que j'avais dormi pendant 4 heures et 2 minutes. Mais je n'étais pas resté éveillée pendant presque trois heures et ensuite endormie d'un coup comme je l'avais imaginé. Un graphique, qu'on appelle un hypnogramme, retraçait mes cycles d'insomnie en passant par les stades de sommeil – 1, 2, 3 et celui du sommeil paradoxal. L'hypnogramme d'un bon dormeur ressemble à des marches d'escalier. Il dessine une descente régulière depuis l'état de veille jusqu'au sommeil paradoxal, puis une ascension vers un stade de sommeil plus léger, puis une autre descente régulière, schéma qui se répète trois ou quatre fois dans la nuit.

Mon hypnogramme ressemblait à la ligne d'horizon de Manhattan. Il s'avéra que je m'étais endormie dans les dix minutes après avoir été dans le lit. Mais après seulement une minute ou deux, je suis resté éveillée pendant environ 15 minutes. Je me suis endormie de nouveau et me suis réveillée, endormie de nouveau et réveillée, endormie une quatrième fois et ensuite suis resté éveillée pendant presque une heure. Même quand j'ai senti que j'avais enfin lâché, je m'étais encore réveillée un nombre ahurissant de fois, exactement 141 fois. La plupart de ces réveils étaient brefs, moins de 15 secondes. Les tableaux montraient aussi que j'avais arrêté de respirer 8 fois, ce qui, m'assura Palat, n'était pas inhabituel et que j'avais exécuté 17 ''mouvements périodiques des membres'', également non inhabituels. Dans ses commentaires, Palat avait écrit que mon ''architecture de sommeil'' suggérait '' une difficulté dans le maintien du sommeil''. Il me conseilla de ne pas me coucher avant d'être sûre que j'étais fatiguée ; de ne pas rester au lit quand je ne pouvais dormir mais d'aller lire dans une autre pièce ; et d'éliminer l'alcool.

Dans les semaines qui ont suivi, j'ai essayé de suivre les recommandations de Palat dans la mesure du possible – je me dis que deux sur trois recommandations n'était pas mal – et que ce serait sympa de pouvoir annoncer que je dormais mieux. En fait maintenant que j'ai vu mon hypnogramme, les nuits sont, au contraire, plus difficiles. Le sommeil est vital et c'est un mystère. Comme l'écrit Randall vers la fin de ''Pays des rêves'', plus vous en savez là-dessus, ''plus son étrangeté vous perturbe''.

SOURCE

Traduction originale par Hélios pour le BBB.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Tout commentaire qui se veut une publicité cachée est refusé.