En fouillant dans la sélection de e-books, j'ai cliqué sur des écrits de Colette (1873-1954), auteur que j'apprécie particulièrement et dont je vous propose une série de nouvelles rédigées au début des années 1920, à l'époque des "Années Folles" qui ont suivi la première guerre. Colette a l’œil aiguisé, un sens de l'humour souvent corrosif et l'art de transformer de simples événements en petits bijoux de littérature. Voici des descriptions des mœurs et modes de cette époque aujourd'hui révolue. Aujourd'hui les "Fards".
Fards
Je rencontrai mon ami Z., un matin, au
moment où il poussait la porte – lourdes glaces et ferronnerie –
d’un marchand de parfums coté. – Je vous y prends, lui dis-je.
Vous venez acheter un coûteux flacon de ces
essences que la mode réserve aux hommes et baptise en conséquence: «La chaussette de
Monsieur» ou « Lâchez les fauves ! »
– Non, répondit Z. Entrez avec moi,
je n’ai pas de secrets.
Nous avançâmes sur une mosaïque
vertigineuse qui nous réfléchissait comme un lac, pour nous aller échouer entre deux
gracieux môles : une vendeuse blonde et une autre vendeuse blonde. Point jolies, mais
amènes, elles représentaient dignement un vieux commerce français, luxueux, qui veut des
thuriféraires vêtus de serge noire, aux mains pieuses et sans
joyaux.
– Donnez-moi, demanda Z., du rouge
pour les lèvres.
– Quel rouge ? Le clair, le foncé ?
Le capucine, le créole ? Nous avons aussi notre rouge liquide,
L’Éternelle Blessure, qui plaît beaucoup.
Z. s’assit d’un air résolu.
– Je les veux tous. Du moins, je
prétends les essayer tous.
La moins jolie des deux blondes baissa
les yeux.
– L’essai n’est pas possible,
monsieur. Vous devez comprendre...
– Je comprends, interrompit Z.
J’achète donc tous vos rouges, et je les essaie.
Cinq ou six petits cylindres de métal
doré, un flacon minuscule furent présentés à mon ami, sur une haute table de vente nappée de
daim. Avec un grand sérieux, et un cynisme qui me consterna, il se
farda consciencieusement les lèvres.
Il passa sa langue sur ses lèvres, les
mordit, les essuya de son mouchoir, et ce fut le tour d’un rouge capucine, dont je perçus de loin
l’odeur de banane aigre.
Un rouge sombre de bigarreau mûr le
retint un moment. Rêveur, il clappait des lèvres d’une manière gourmande, et murmurait :
– Pas mauvais... pas mauvais...
Une des deux vendeuses, impassible,
donna son avis :
– Je me permettrai de dire que le
rouge capucine, pour votre teint, monsieur, est celui qui...
Je n’en voulus pas entendre
davantage.
– Mon cher ami, dis-je sèchement à
Z., j’en ai vu assez. Je vous laisse.
– Attendez donc une minute, chère
amie, je n’ai pas encore essayé le rouge liquide...Mademoiselle, quels sont les
ingrédients qui composent le rouge liquide ?
– Il est à base de roses d’Orient,
monsieur, additionné d’un soupçon d’essence de girofle...
– De girofle ? Curieux. Le girofle me
tente...Veuillez m’envelopper aussi ce bâtonnet, Cerises volées, si je ne me trompe. Merci. Ma
chère Colette, je suis à vous, nous allons à pied jusqu’au bout
de l’avenue ?
La curiosité l’emportant sur le
scandale, j’attendis Z., et je souffris qu’il marchât à mes
côtés.
– Joli temps, dit-il avec innocence.
Et je suis assez content de mes achats. Ma femme sera ravie.
– C’est pour elle ? Il fallait donc
le dire !
– Non, ma chère. C’est pour moi.
Ces fards qui changent la bouche de ma femme en piment rouge, en
fraise, en pomme d’amour, réjouissent les yeux de ceux qui la
regardent, mais...
– Mais ?...
– Mais c’est moi qui les mange,
révérence parler. Je suis amoureux de ma femme. Elle m’aime à la
folie, tout de même pas au point de m’offrir un épiderme sans
poudre, une bouche d’un rose naturel. Jeune marié, j’ai enduré
le double caprice de la mode et de ma femme. La fraîche fleur que je
baisais, enduite toute une saison d’un rouge-violet décomposé,
exhalait la fadeur des tisanes à la violette. Un hiver, je broutai –
pouah ! – un cold-cream rosâtre, rance, préconisé contre les
gerçures. Que dire de la saveur nocive d’un certain rouge-feu,
couleur d’urticaire exaspéré, réservé aux fêtes sous les
lustres et aux répétitions générales ?... J’ai pris le meilleur
parti : je ruse avec mon malheur.
Puisque notre amour conjugal ne languit
point, je veux choisir les verges qui me fouettent, et j’achète
moi-même le rouge à lèvres de ma femme.
Il soupira, et reprit :
– Que ne puis-je aussi, mordant à
même ses belles joues, enlever la poudre, nuance maladie de foie,
qui les couvre ! Sous ce jaune bilieux, rehaussé d’une tache
hectique artificielle, ma dent retrouverait une carnation
insoupçonnée de blonde – vous en doutiez-vous ? – que je
finirai par oublier...
– Mais la nuit, Marcelle vous montre
un véridique visage, bien lavé ?
Z. leva un bras et sa canne au ciel.
– Lavé ! ce n’est pas assez dire !
Récuré, fourbi, gratté au couteau d’ivoire, massé, passé au
tampon d’éther, à l’eau bouillante – enfin délicatement
enduit d’une pommade au camphre qui prévient de la ride...
– Au camphre ? interrompis-je. Ce
n’est donc plus cette mousse de glycérine, souveraine, dont Marcelle chantait l’efficacité ?
– Hélas, non...
Z. me prit le bras d’une manière
complice :
– Faites pour moi, ma chère amie,
quelque chose de très gentil. Ramenez Marcelle à la mousse de
glycérine, que je connais sucrée, même un peu vanillée. Il n’est
que temps. Car j’ai peur. J’ai peur du masque de boue, cette
gadoue noirâtre dont les femmes, sans trembler ni vomir de dégoût,
s’enduisent le cou et le visage. Le grand collecteur chez soi,
entre deux draps de linon incrustés de dentelle, ah ! si vous
saviez...
– Épandage, produit de
beauté.
Sur ce mot, qu’il accueillit avec une
grimace amère, nous arrivâmes devant le logis des Z.
– Montez, me dit brusquement le mari
inquiet.
Ma femme se lève tard, nous la
surprendrons à sa toilette. Je crains bien qu’en mon absence...
Il avait raison de craindre. Sa
charmante femme, méconnaissable, laissait sécher sur son visage le
résidu d’un cloaque, en couche égale scrupuleusement appliquée.
Mais elle n’eut pas le loisir d’en paraître confuse, occupée
qu’elle était à gronder vertement sa petite chienne :
– Allez, vilaine ! Cachez-vous,
horreur ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous donner, de vous envoyer à la campagne ! Je vous
pardonne tout, mais pas ça, vous entendez, pas ça !...
La justicière tourna vers nous une
face encroûtée de vase, où ses yeux bleus riaient, lotus des étangs fétides, et m’expliqua,
désignant la chienne :
– Croyez-vous, ma chère ? Une petite
bête que j’aime tant... Elle s’est roulée dans quelque chose de sale !
Extrait du recueil de nouvelles "Le voyage égoïste" par Colette.
À suivre.
Le purgatoire de l'homme ce trouve bien sur cette terre
RépondreSupprimerFB
Le purgatoire ? Parfois pire l'enfer dit Dante ! ! ! !
RépondreSupprimerHé Hé Hé - j'hésite ... je vais me faire engueuler !!! Tant pis, je me lance....!
RépondreSupprimer.... Mais si les hommes (de l'époque ) n'avaient pas tant le besoin de "léchage", "grignotage"..... vu que les fars ne sont ni glaces, ni douceurs..point d'histoire de goût ! Ceci n'enlève pas la saveur... truculente de ce texte !