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Un savoureux passage du livre de Iain
Pears, "Le cercle de la croix", publié en 1997, que je suis en train de lire.
Le récit se passe en 1663. Le héros
du livre, qui a étudié la médecine, est un italien qui débarque
bien malgré lui en Angleterre à Oxford et on l'invite un soir à
aller assister à une pièce de théâtre, comme le dit son ami "au
régal que je vous ai promis".
"Assister à une pièce en
Angleterre, pour toute personne qui a connu les raffinements du
théâtre italien ou français, occasionne un certain choc ; et
plus que tout, cela rappelle que cette race d'insulaires a émergé
de la barbarie il y a peu.
Il ne s'agit pas tant de leur
comportement, bien que les plus vulgaires des spectateurs aient fait
constamment du bruit ; il faut ajouter que certains parmi les
mieux nés étaient loin d'être calmes. Cela était dû au fol
enthousiasme suscité par la troupe de comédiens. Il n'y avait que
quelques années que ce genre d'événements était à nouveau
autorisé, et toute la ville était prise de frénésie joyeuse à la
pensée de pouvoir être témoin d'une telle nouveauté. Même les
étudiants, paraît-il, avaient vendu leurs livres et leurs
couvertures pour acheter des billets, excessivement chers,
d'ailleurs.
Non que la mise en scène ait été
affreuse, même si elle était terriblement grossière et plus proche
du carnaval burlesque que du théâtre à proprement parler. Mais
c'est le genre de pièces qu'admirent les anglais qui révèle à
quel point ce peuple est fruste et violent. Elle était écrite par
un homme qui avait vécu dans les environs d'Oxford, mais qui,
hélas ! n'avait de toute évidence ni voyagé, ni étudié les
meilleurs auteurs, car il ne possédait aucune technique, aucun sens
de l'intrigue, et certainement pas celui de la bienséance.
Ainsi les unités [la règle des 3
unités, de lieu, de temps et d'action] qu'Aristote préconise à
juste titre pour s'assurer que la pièce reste compréhensible
étaient bafouées presque dès la première scène. Loin de se
passer dans un seul lieu, la pièce commençait dans un château (me
semble-t-il), se déplaçait ensuite sur quelque lande, puis sur un
champ de bataille ou deux. Enfin, on avait l'impression que l'auteur
cherchait à placer une scène dans la moindre ville du pays. Il
avait aggravé sa faute en faisant fi de l'unité de temps ;
entre les différentes scènes, il pouvait s'écouler une minute, une
heure, un mois ou (autant que je pus en juger) quinze ans, sans que
l'auditoire en fût informé. Il manquait également l'unité
d'action, l'intrigue principale étant oubliée pendant de longues
périodes, tandis que des récits secondaires apparaissaient, un peu
comme si l'auteur avait arraché des pages à une demi-douzaine de
pièces et les avait jetées en l'air avant de les recoudre ensemble
selon l'ordre où elles étaient retombées par terre.
La langue était pire : je ne
compris pas tout. Les acteurs ne possédaient aucun sens de la
déclamation, parlant comme s'ils bavardaient avec des amis dans une
taverne. Naturellement, le véritable jeu de l'acteur qui consiste à
rester immobile, face à l'auditoire, et à séduire celui-ci par le
pouvoir d'une belle rhétorique n'eût pas été adéquat puisqu'il
n'y avait guère de beauté à mettre en valeur. Bien au contraire,
les acteurs ne proposaient qu'une langue d'une vulgarité à couper
le souffle. Pendant une scène en particulier, où le fils d'un noble
fait semblant d'être fou et folâtre en pleine lande sous la pluie,
avant de rencontrer le roi, qui, devenu fou lui aussi, s'est couronné
la tête de fleurs (croyez-moi, je ne plaisante pas!), je m'attendais
vraiment à ce que les dames fussent rapidement évacuées par des
maris prévenants. Pas du tout ! Elles restèrent assises, l'air
absolument ravi, et la seule chose qui causa un frisson de
stupéfaction fut la présence d'actrices sur la scène, fait inouï
jusque-là.
Finalement il y avait la violence. Dieu
seul sait combien furent tués ; à mon avis, cela explique très
bien pourquoi les anglais sont notoirement si brutaux : comment
pourrait-il en être autrement si ces spectacles répugnants sont
présentés comme des distractions ? Par exemple un noble se
fait crever les yeux sur la scène, devant les spectateurs et d'une
façon qui ne laisse rien à l'imagination. À quoi peut bien servir
cette épaisse et inutile vulgarité, sinon à offenser et à
choquer ?
En fait, le seul intérêt véritable
que je trouvai à cette manifestation – qui traîna si longtemps
que les dernières scènes furent jouées, Dieu merci ! dans le
noir – fut qu'elle m'offrit un panorama de la société locale."
La pièce
s'interrompt ("une des nombreuses interruptions") puis
reprend.
(…) "en effet les acteurs
revenaient sur scène, pour le dénouement, heureusement. J'aurais pu
faire mieux moi-même : au lieu que la morale de l’œuvre soit
agréable, le roi et sa fille meurent juste au moment où n'importe
quel dramaturge sensé se serait attaché à les faire vivre afin
qu'on puisse en tirer une leçon de morale. Mais, bien sûr, à ce
stade de la pièce, tous les autres personnages sont déjà morts,
et, à la fin, la scène est un véritable charnier, aussi ont-ils
probablement décidé de faire comme les autres puisqu'ils n'ont plus
personne à qui parler.
Je sortis de là tout abasourdi, je
n'avais pas vu autant de sang depuis ma dernière classe d'anatomie à
Leyde...."
To be or not to be
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