19 mars 2012

La "culture de la pauvreté"

À la redécouverte de la pauvreté. Comment nous avons guéri la “culture de la pauvreté”, mais pas la pauvreté elle-même.

Par Barbara Ehrenreich

Il y a exactement 50 ans que les Américains, ou tout du moins les “non-pauvres”, ont “découvert” la pauvreté, grâce au charmant livre de Michael Harrington  « L’autre Amérique ». Si cette découverte semble maintenant un peu surestimée, comme la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb, c’est parce que les pauvres, d’après Harrington, étaient si « cachés », et si « invisibles » qu’il a fallu la croisade d'un journaliste de gauche pour les débusquer.

Le livre de Harrington a secoué une nation qui se félicitait alors d’être sans classe et qui s’inquiétait même des effets décapants d'un ''excès de biens''. Il estimait qu’un quart de la population vivait dans la pauvreté – les noirs des centre ville, les blancs des Appalaches, les ouvriers agricoles, et aussi les américains âgés entre autres. Nous ne pouvons plus nous vanter, comme l’a fait le Président Nixon dans son débat avec le premier soviétique Nikita Khrouchtchev à Moscou juste 3 ans auparavant, des splendeurs du capitalisme américain.

En même temps qu’il assénait un coup bas, « L’autre Amérique » a aussi offert une vision de la pauvreté qui semblait sur mesure pour conforter le point de vue de ceux qui étaient déjà dans le confort. Les pauvres étaient différents de nous, argumentait-il, radicalement différents et pas seulement dans le sens où ils vivaient des privations, étaient désavantagés, mal logés, ou mal nourris. Ils se sentaient différents aussi, pensaient différemment et avaient des styles de vie caractérisés par l’imprévoyance et l’intempérance. Comme Harrington l’a écrit, ''Il y a …un langage du pauvre, une psychologie du pauvre, une vision mondiale du pauvre. Être pauvre, c’est être à l'intérieur un extraterrestre, c’est grandir dans une culture radicalement différente de celle qui domine la société.''

Harrrington a fait un tellement “bon boulot” en faisant passer les pauvres pour différents que après avoir lu son livre en 1963, je n’y ai pas reconnu mes propres ancêtres ni ma famille élargie. D’accord, certains d’entre eux menaient des vies dissolues selon les normes de la classe moyenne, ils buvaient, se bagarraient, et avaient des enfants hors mariage. Mais ils travaillaient dur aussi, farouchement ambitieux dans certains cas---qualités qui semblaient pour Harrington réservées aux économiquement privilégiés.

D’après lui, ce qui distinguait les pauvres était leur incomparable culture de la pauvreté, concept emprunté à l’anthropologiste Oscar Lewis, qui l’avait dérivé de son étude sur les mexicains vivant dans des taudis. La culture de la pauvreté a donné à « L’autre Amérique » une tendance académique, mais aussi un double message conflictuel : « Nous »---les lecteurs présumés riches— avions besoin de trouver une manière d’aider les pauvres, mais aussi de comprendre que quelque chose clochait chez eux, quelque chose qui ne pouvait être guéri par une redistribution directe de la richesse. Imaginez un libéral sérieux qui rencontre un mendiant, il est pris de pitié par la misère évidente de l'homme mais s'empêche de lui donner un sou, car le clochard pourrait après tout aller le boire.

Pour sa défense, Harrington ne voulait pas dire que la pauvreté était due à ce qu’il appelait les penchants ''tordus'' des pauvres. Mais il a certainement été le déclencheur de cette interprétation. En 1965 , Daniel Patrick Moynihan--- un homme tantôt libéral et l'un des compagnons de boisson de Harrington à la célèbre taverne du cheval Blanc de Greenwich Village – a mis la pauvreté des centre ville sur le compte de ce qu’il considérait comme la structure vacillante de la ''famille nègre'', ouvrant la voie à des décennies de condamnation des victimes. Quelques années après le Rapport Moynihan, Edward C. Banfield, urbaniste d’Harvard qui deviendra conseiller de Ronald Reagan, se sentit libre de déclarer que :

''L’individu des basses couches sociales vit au jour le jour…Il est gouverné par ses impulsions…Il est de ce fait radicalement imprévoyant : ce qu’il ne peut consommer immédiatement, il le considère comme sans valeur…(il) a une notion dévalorisée de lui-même.''

Pour les cas les plus difficiles, ''Banfield était d'accord que le pauvre pourrait avoir besoin qu’on prenne soin de lui dans des sortes d'institutions… et qu'il accepte un certain niveau de surveillance et de supervision par un homme à moitié travailleur social, à moitié policier.''

A l’époque de Reagan, la “culture de la pauvreté” était devenue la pierre d’angle de l’idéologie conservatrice: la pauvreté était causée, non par de bas salaires ou un manque de travail, mais par des mauvais comportements et des modes de vie erronés. Les pauvres étaient dissolus, vivaient dans la promiscuité, enclins aux addictions et au crime, incapables de différer sa satisfaction ou de mettre un réveil à sonner. Là où on peut le moins leur faire confiance c’est avec l’argent. En fait, Charles Murray a écrit dans son livre de 1984 Perdre du terrain que toute tentative pour aider les pauvres au niveau matériel n’aurait que la conséquence inattendue d’aggraver leur dépravation.

Alors c’est dans un esprit de vertu et même de compassion que Démocrates et Républicains se sont unis pour reconfigurer les programmes sociaux afin de guérir, non pas la pauvreté, mais la ''culture de la pauvreté''. En 1996, l’administration Clinton a promulgué le règlement One Strike (un seul mauvais coup) interdisant à quiconque commettait un forfait d’avoir un logement social. Quelques mois plus tard, l’aide sociale a été remplacé par le TANF = assistance temporaire aux familles dans le besoin, qui dans sa forme actuelle rend une assistance financière possible juste pour ceux ayant un emploi ou qui peuvent rentrer dans le cadre des contrats aidés par l’état.

En clin d’œil supplémentaire à la théorie de la ''culture de la pauvreté'', le projet de loi initial de la réforme du régime social, allouait 250 millions de dollars sur 5 ans pour un ''entraînement à la chasteté'' pour les mères célibataires pauvres. (Ce projet de loi, cela mérite d’être souligné, a été signé par Bill Clinton)

NdT : le texte ne dit pas si Monica a eu droit aussi à un ''entraînement à la chasteté'' ; il n’est pas précisé non plus ce qui était prévu pour les mères célibataires riches)

Même aujourd’hui, plus de quatorze ans et une chute économique sévère après, alors que les gens des classes moyennes continuent leur descente vers la pauvreté, cette théorie persiste. Si vous êtes dans le besoin, vous avez besoin d’une amélioration, suppose-t-on, alors les bénéficiaires des aides sont régulièrement instruits sur la façon d’améliorer leur comportement et ceux qui suivent les programmes de réinsertion sont soumis à un dépistage de drogue. Dans 23 états les législateurs songent à tester les gens qui veulent suivre une formation, qui demandent des bons alimentaires, un logement social, une aide sociale ou une aide pour le chauffage. Et selon la théorie que les pauvres ont de probables tendances criminelles, les demandeurs de programmes de réinsertion sont de plus en plus soumis à des prises d’empreintes digitales et des recherches informatiques comme garantie.

Le chômage, avec ses immenses opportunités de relâchement, est un autre état suspect, et l’an dernier 12 états ont songé à demander des tests urinaires comme condition pour recevoir les allocations chômage. Mitt Romney et Newt Gingrich ont tous deux suggéré que le dépistage de drogue fasse partie des conditions pour toute aide gouvernementale, dont certainement la sécurité sociale. Si une grand-mère insiste pour soigner son arthrite avec de la marijuana, elle sera peut être obligée de mourir de faim.

Que conclurait Michael Harrington de l’utilisation actuelle de sa théorie sur la culture de la pauvreté, qu’il a tellement contribué à populariser ?J’ai travaillé avec lui dans les années 1980, quand nous étions co-présidents des socialistes démocrates d’Amérique, et j’espère qu’il aura la décence d’être chagriné, sinon mortifié. Dans toutes les discussions et débats que j’ai eu avec lui, il n’a jamais dit un mot désobligeant sur les SDF ou, d’ailleurs, prononcé les mots ''culture de la pauvreté''. Maurice Isserman, le biographe de Harrington, m’a dit qu’il s’est probablement bloqué dès le début sur ce terme-là, parce qu’''il ne voulait pas avoir l’air d’un agitateur marxiste stéréotypé coincé dans les années 30.''

La ruse – si on peut l’appeler ainsi – a fonctionné. Michael Harrington avait tapé juste. En fait, son livre est devenu un best-seller et fut une source d'inspiration pour la guerre contre la pauvreté du Président Lyndon Johnson. Mais il avait fatalement bâclé la ''découverte'' de la pauvreté. Ce que les riches américains ont découvert dans son livre, et dans toutes les grossières diatribes conservatrices qui ont suivi, ce ne fut pas les pauvres, mais une façon nouvelle et flatteuse de penser à eux-mêmes, disciplinés, respectueux de la loi, sobres et bien axés. En d’autres termes : pas pauvres.

Cinquante ans plus tard, une nouvelle découverte de la pauvreté est attendue depuis longtemps. Cette fois-ci, il faudra prendre en compte non seulement les habitants stéréotypés des quartiers de clochards et les habitants des Appalaches, mais aussi les banlieusards victimes de la récession, les techniciens licenciés, et l’armée croissante des « travailleurs pauvres » d’Amérique. Et si nous regardons d’assez près, nous devrons conclure que la pauvreté n’est pas, après tout, une aberration culturelle ou un trait de caractère défaillant. La pauvreté, c’est le manque d’argent.


Traduit par Chantalouette et Hélios

13 commentaires:

  1. Clin d’œil à Hélios et Chantalouette :
    « Connaissez-vous des femmes qui aiment les pauvres ? »
    M.Pagnol

    Au moins aussi important et destiné à alimenter la rubrique « La vie des animaux » publiée tous les deux jours par BBB, cet article :

    « Les mouches privées de sexe compensent par l’alcool.

    Publiant leur étude dans Science, des chercheurs américains ont montré expérimentalement que des mouches drosophiles mâles en manque de sexe, contrairement à leurs congénères plus chanceux, montraient une préférence pour les aliments mêlés à de l’alcool. Un constat qui pourrait intéresser les spécialistes des addictions.

    (Suite dans Maxisciences) »

    Bizarre, j’entends des bzzzzzzzz et des tchin-tchin au fond de la salle.

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    1. " Chère monsieur Pagnol,
      Je suis au regret de vous annoncer que ma femme m'aime.
      Je connais donc au moins une femme qui aime un homme pauvre.
      Je partage votre douleur mais les mots me manquent pour l’exprimer pleinement.
      Sachez tout de même, que j'ai vue tous vos films et que pour rien au monde, je maquerai de voir le prochain.
      Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de ma parfaite considération. "

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    2. Monsieur Pariss20 mars 2012 à 05:50


      Té, Peuchère,
      Tu me fends le cœur!

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  2. Moi non plus, j'en connais pas...
    Mardcel Pignole

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  3. Le mot autour duquel tourne tout le pot... Assez !

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  4. L'intervention vidéo d'A. Gundersen est remarquable de clarté, de recul sur les faits, de pertinence et de clairvoyance.

    Il pose en fait le devenir de l'industrie mondiale de l'énergie en tant que conception centralisatrice.

    Il réaffirme l'explosion nucléaire (et non chimique hydrogène) du réacteur 3.

    Il prévoit un million de cancers dans les 30 ans à venir (à différencier de la notion de cancers mortels, sur laquelle s'appuient les normes officielles CIPR ).

    Delphin

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    1. Je crois que tu t'es trompé d'article pour ton comm, Delphin, mais ce n'est pas grave. Oui, heureusement qu'on a des gens comme Arnie.

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    2. Mais l'article de Barbara Ehrenreich est également remarquable de clarté et de pertinence...

      L'américain du nord riche ou s'échinant à le devenir ne pouvait que tordre vers son idéologie à lui - individualiste et conquérante - un livre se voulant probablement sincèrement explication de la pauvreté.

      Précédemment, une certaine aristocratie en France et une certaine grande bourgeoisie en Grande Bretagne (et vice versa) expliquaient que le pauvre l'était par vice (Zola, Dickens).

      Ca permet surtout de ne pas avoir d'états d'âme.

      "Autrefois, les femmes étaient bêtes, la preuve il n'y avait pratiquement pas de femmes écrivain(es) ou compositrices et les personnes homosexuelles étaient dépravées, la preuve elles allaient souvent chercher à assouvir leurs coupables penchants dans les bas fonds..."

      Delphin distrait

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  5. Prenons donc l'habitude d'écrire "il PRÉ - VOIE" et cessons de "croire" qu'un cancer est mortel !

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  6. Hello,

    "Connaissez-vous des femmes qui aiment les pauvres ?"
    M.Pagnol

    Il a débloqué ou quoi? Faut cesser de dire des horreurs pareilles!

    La couleur des pièces sonnantes est comme celle du soleil. Celui qui l'a dans son coeur, n'a pas besoin du bruit qu'elles font.

    Bisous, Léa.

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  7. http://realinfos.wordpress.com/2012/04/12/le-message-comprenons-le-diffusons-le-reprenons-le-pouvoir/

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  8. http://www.wikistrike.com/article-nevada-les-personnes-sans-abri-112651220.html

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  9. https://www.youtube.com/watch?v=jPiCfCcc5fE#t=35

    Les sans abris d'hollywood

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