mercredi 16 février 2011

Nos amis les animaux

Le printemps qui arrive m'a incité à faire des rangements et du tri. Dans mon grenier dorment des monceaux de livres que je ne relirai sûrement jamais. Alors j'ai déniché sur le marché un vendeur de livres d'occasion à qui je vais donner tout le superflu.
En faisant mon tri, j'ai retrouvé un livre qui s'intitule "Cent vingt histoires de bêtes". Je l'ai feuilleté et découvert des histoires bien sympas. 
Bon, chiche que j'en poste quelques-unes sur le BBB ? Oui.
Alors j'ouvre une autre rubrique régulière qui vous permettra de sourire, rire ou simplement connaître un peu mieux nos petits frères. Je ne choisirai que des histoires courtes, car évidemment, je transcris manuellement.
Les non-intéressés passeront leur chemin...

Aujourd'hui je débute avec une histoire racontée par Théophile Gautier.
 *

LA CHATTE ET LE PERROQUET

Par Théophile Gautier

On sait l'amour que portait aux chats l'éminent poète et romancier romantique. Parmi les nombreux félins qui hantaient la villa de Neuilly de l'écrivain, Madame-Théophile, nous dit-il « est une chatte rousse à poitrail blanc, à prunelles bleues et à nez rose, ainsi nommée parce qu'elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait conjugale ».

*
* *
Un jour, un de nos amis, partant pour quelques jours, nous confia son perroquet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L'oiseau se sentant dépaysé était monté, à l'aide de son bec, jusqu'au haut de son perchoir et roulait autour de lui, d'un air passablement effaré, ses yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes blanches qui lui servaient de paupières. Madame-Théophile, notre chatte, n'avait jamais vu de perroquet ; et cet animal, nouveau pour elle, lui causait une surprise évidente.
Aussi immobile qu'un chat embaumé d'Egypte dans son lacis de bandelettes, elle regardait l'oiseau avec un air de méditation profonde, rassemblant toutes les notions d'histoire naturelle qu'elle avait pu recueillir sur les toits, dans la cour et le jardin. L'ombre de ses pensées passait par ses prunelles changeantes et nous pûmes y lire ce résumé de son examen : « Décidément, c'est un poulet vert. »

Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude fébrile ; il hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, levait une de ses pattes en agitant les doigts, et repassait son bec sur le bord de la mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque mauvais coup.
Quant aux yeux de la chatte, fixés sur l'oiseau avec une intensité fascinatrice, ils disaient dans un langage que le perroquet entendait fort bien et qui n'avait rien d'ambigu : « Quoique vert, ce poulet doit être bon à manger. »
Nous suivions cette scène avec intérêt, prêt à intervenir quand besoin serait. Madame-Théophile s'était insensiblement rapprochée : son nez rose frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes contractiles. De petits frissons lui couraient sur l'échine, comme à un gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée ; elle se délectait à l'idée du repas succulent et rare qu'elle allait faire. Ce mets exotique chatouillait sa sensualité.
Tout à coup son dos s'arrondit comme un arc qu'on tend, et un bond d'une vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet voyant le péril, d'une voix de basse, grave et profonde comme celle de M. Joseph Prudhomme, cria soudain : « As-tu déjeûné, Jacquot ? »
Cette phrase causa une indicible frayeur à la chatte, qui fit un saut en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles, n'eussent pas causé à l'animal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées ornithologiques étaient renversées.
« Et de quoi - de rôti du roi », continua le perroquet.
La physionomie de la chatte exprima clairement : « Ce n'est pas un oiseau, c'est un monsieur, il parle ! »
Quand j'ai bu du vin clairet,
Tout tourne, tout tourne au cabaret.

chanta l'oiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait compris que l'effroi causé par sa parole était son meilleur moyen de défense. La chatte nous jeta un coup d'oeil plein d'interrogation, et, notre réponse ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir sous le lit, d'où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Les gens qui n'ont pas l'habitude de vivre avec les bêtes, et qui ne voient en elles, comme Descartes, que de pures machines, croiront sans doute que nous prêtons des intentions au volatile et au quadrupède. Nous n'avons fait que traduire fidèlement leurs idées en langage humain. Le lendemain, Madame-Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée de même. Elle se le tint pour dit, acceptant l'oiseau pour un homme...


6 commentaires:

  1. Excellent, j'ai raconté l'histoire a un de mes enfants qui souhaite avoir un perroquet, alors que nous avons déjà un chat. Pour ma part, j'ai bien rigolé.

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  2. Bonsoir,


    Merci Hélios, c'est toujours agréable de passer du temps a lire les aventures de nos amies les bêtes.

    Gros bisous, bises a vous, Léa.

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  3. Vraiment formidable ce texte!!
    Les chats ne sont pas bete du tout, et plus ils sont vieux, plus ils comprennent clairement ce qu'on leurs dit...

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  4. Merci Hélios, j'adore les belles histoires.
    Bonne journée
    Cassandre

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  5. Voilà bien le genre de bouquin qui ne sera jamais poussiéreux.
    Une autre page pour demain ?

    Korrigan

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  6. Génial, Théophile. A lire et savourer : le Capitaine Fracasse. Merci. Bonne journée. Super aussi le texte de Labruyère sur l'argent. Evident.

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