Bistro Bar Blog

mardi 1 septembre 2015

À quoi Jésus ressemblait-il vraiment ?

Étant donné la diversité des apparences données à Jésus, on en arrive à se demander s'il a réellement existé, comme l'affirment certains auteurs. On ne trouve d'ailleurs aucune trace de lui dans les chroniques des historiens de l'époque...



Comment Jésus est-il devenu aussi 
populaire ? Qui a réellement servi de 
modèle pour le représenter ?


Par Valerie Tarico

Traduit par Hélios

Les paroles de la chanson de rap, B.I.B.L.E. (Basic Instructions Before Leaving Earth) [Instructions de base avant de quitter la Terre, chanson de Killah Priest, note d'Hélios] incluent la phrase suivante : "L'image du Christ de race blanche est en fait celle de César Borgia". L'idée d'une représentation moderne de Jésus basée sur le fils illégitime, impitoyable et avide de pouvoir, d'un pape, semble incongrue et tirée par les cheveux. Mais elle n'est pas plus bizarre ou fantaisiste que bon nombre d'idées qu'on a sur l'identité de Jésus ou de ce à quoi il ressemblait. Et derrière se trouve un récit intéressant.

Portrait de César Borgia

Comprendre l'affaire Borgia nécessite un peu de contexte.



Tout n'est que conjectures

Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, nous n'avons aucun artéfact matériel authentique qui confirme le récit des évangiles, ni de descriptions de Jésus par ses contemporains. Les évangiles eux-mêmes ne se prétendent nullement être des témoignages visuels. Les spécialistes pensent aujourd'hui que les récits de la vie et du ministère de Jésus qui nous ont été transmis – tant dans la Bible qu'ailleurs – ont été écrits des dizaines d'années au moins après le passage de Jésus sur terre, par des auteurs inconnus. Ce qui veut dire que les chrétiens ont eu pendant presque deux millénaires la liberté de représenter Jésus sous la forme qui correspond le mieux à leurs cultures et à leurs buts, ce qu'ils ont fait.



Il y a peu, une photo d'un Jésus angélique aux cheveux dorés a circulé sur Facebook avec la légende suivante, "Maman, pourquoi sommes-nous les seules personnes de race blanche du Moyen-Orient ?" Il est clair que la réponse réside plus dans une psychologie du racisme que dans une quelconque réalité historique.

En 2002, un anthropologue spécialisé en médecine légale, Richard Neave, a analysé les squelettes de sémites du premier siècle et s'est servi des instruments de son art pour construire un modèle dépeignant la tête "la plus probable" qu'aurait pu avoir Jésus. Son modèle présente des traits marqués et une peau basanée, avec un visage large encadré d'une barbe, et des cheveux bouclés coupés court, caractéristiques des juifs de l'époque. La tête est dimensionnée pour un homme trapu mesurant 1,55 m environ, taille moyenne pour l'époque et le lieu.

La reconstitution faite du visage de Jésus par Richard Neave
 
Comme l'a écrit l'auteur Mike Fillon, "En Amérique du nord, il est le plus souvent représenté comme plus grand que ses disciples, mince, avec de longs cheveux châtain clair détachés, une peau pâle et des yeux de teinte claire. Quelque familière cette image soit-elle, elle est intrinsèquement erronée. Une personne avec ces caractéristiques et cette allure aurait vraiment détonné parmi tous les gens vivant dans la région où Jésus a vécu et accompli son ministère."

L'évolution de Jésus

Fillon aurait pu ajouter un autre mot dans sa description du Jésus américain standard : séducteur. Les yeux du Jésus américain standard, qu'ils soient bruns ou bleus, expriment un regard profond ; sa peau est sans défaut ; ses traits sont soit aristocratiques ou classiquement masculins. Même sur la croix, ses muscles sont bien dessinés. Dans une culture qui tient énormément compte de la jeunesse et de la beauté, Jésus est un bon spécimen d'humanité.

Mais ce ne fut pas toujours le cas.

Les premiers chrétiens ont représenté Jésus par des symboles tels que l'ancre, le paon ou le toujours populaire poisson. Le culte dédié à Jésus à l'époque était furtif mais imprégné aussi de l'aversion juive pour les "images gravées", et les chefs des premiers chrétiens cherchaient à différencier leur nouvelle religion des traditions païennes qui employaient des statues et autres arts pour symboliser les dieux. Les pères de l'église, Irénée et Clément notamment, désapprouvaient toute image représentant Jésus et le synode d'Elvire de 306 en interdit l'usage.

Certains parmi les premiers chrétiens pensaient que Jésus avait une apparence tout à fait ordinaire. Justin et Tertullien citaient des phrases qu'ils pensaient être une prophétie dans le livre d'Isaïe (53:2) : "Il n'avait ni forme ni beauté pour attirer nos regards". Dans le Coran, Mohammed part à Jérusalem où il rencontre Abraham, Moïse et Jésus et Jésus est le plus petit des trois. D'autres écrivains du début de notre ère décrivent Jésus comme mince, ordinaire et pas spécialement attirant. Ces écrits ne sont pas supposés donner une image d'un quelconque réel Jésus historique, mais ils reflètent celles qui circulaient au moment où ils ont été rédigés.

Au fil du temps et avec l'adaptation du judaïsme et du christianisme à l'empire romain, ces deux traditions donnèrent dans l'art religieux avec des figures humaines. Des peintures du troisième siècle montrent Jésus enfant et ensuite en tant que jeune homme imberbe, habillé et coiffé selon la mode de l'époque. Après que Constantin ait déclaré le christianisme comme religion officielle de l'empire romain au 4ème siècle, les artistes associèrent Jésus au Sol Invictus royal, le soleil invaincu, tout comme la célébration de la naissance du Sol Invictus fin décembre devint le moment de la naissance de Jésus.

Jésus représenté en "Sol Invictus"

Jésus grandit et embellit au fil du temps

Il faut attendre le début du Moyen-Âge pour que l'iconographie chrétienne converge vers le Jésus barbu et mûr qui nous est familier aujourd'hui. À peu près au même moment, écrivains et artistes cherchèrent à montrer que Jésus possédait une beauté et une stature extérieures correspondant à sa beauté spirituelle et à ses origines divines. Des écrits falsifiés et de faux artéfacts furent courants tout au long de l'histoire du christianisme – depuis les livres du Nouveau Testament écrits au nom de Paul jusqu'aux fragments de manuscrits modernes laissant entendre un Jésus marié ou menant une vie sexuelle – et aux reliques fabriquées qui aidèrent à créer l'image actuelle de Jésus au Moyen-Âge. 
 
Le Suaire de Turin, qui ne fut qu'un des nombreux suaires de Jésus en circulation à l'époque où il apparut au 14ème siècle, "révélait" un Jésus de grande taille (entre 1,82 m et 1,85m), avec des cheveux longs et une barbe entourant un visage allongé. Au 15ème siècle, apparut tout d'un coup une lettre du gouverneur romain de Judée, Publius Lentulus, adressée à l'empereur Tibère. Cette lettre fabriquée de toutes pièces, qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque Geranini de Rome, fait ressortir la présence de Jésus et sa beauté :
Des cheveux de la couleur de la noix de pécan mûre recouvrent ses oreilles et tombent ensuite en gracieuses boucles brillantes aux reflets rouges sur ses épaules. Ils se séparent en deux au milieu depuis le haut du crâne à la façon des Nazaréens. Son front est pur et serein, son visage ne comporte aucune ride ou tache, son nez et sa bouche sont dessinés avec une exquise symétrie. Sa barbe est abondante, de la couleur des cheveux, et séparée au milieu. Son regard est exceptionnellement doux et paisible. Son air est sérieux et inspire la peur, ses yeux ont la puissance des rayons du soleil. Personne ne peut le regarder en face… Son corps est le plus parfait au monde. C'est un homme d'une extraordinaire beauté et d'une perfection divine et il dépasse en beauté tous les fils des hommes, comme sa mère qui est la plus belle femme jamais vue dans ces contrées.

La lettre de Lentulus telle qu'elle fut publiée dans les médias religieux
Retour à Borgia
Dans ce contexte – absence de preuve matérielle ou de témoignage oculaire, évolution du christianisme, fusion du christianisme et du pouvoir politique de Rome et convergence d'un Jésus beau et royal – nous pouvons revenir à l'histoire des Borgia.

Selon l'histoire, les croisés européens étaient ennuyés à l'idée de tuer des habitants du Moyen-Orient ressemblant à Jésus et les pouvoirs ecclésiastiques de la hiérarchie catholique voulaient persuader les croisés que Jésus ne ressemblait pas du tout aux gens qu'ils massacraient. César Borgia avait le parfait visage pour offrir une alternative.

Le conte dérive probablement des portraits des Borgia et de sa ressemblance avec de nombreuses représentations de Jésus, comme dans cette vue des deux côte à côte (photo ci-dessous). On dit aussi que Borgia a employé Léonard de Vinci en tant qu'ingénieur militaire de 1502 à 1503, ce qui a conduit à supposer que le visage de Borgia avait pu influencer l'art religieux de De Vinci.


En revanche, les croisades qui se focalisaient sur la Terre Sainte, celles qui avaient obligé les croisés à massacrer essentiellement les civils de descendance moyen-orientale, eurent lieu des siècles avant l'existence des Borgia ou de Léonard de Vinci.

Les croisades du 14ème et du 15ème siècles partirent combattre pour défendre ou réclamer d'anciens territoires chrétiens à l'empire ottoman en expansion, dans des régions faisant partie aujourd'hui de l'Europe ou de la Turquie.

On peut attribuer les ressemblances entre les tableaux de Borgia et de Jésus au fait que les peintres étaient influencés par les préférences esthétiques européennes et l'idée qu'on se faisait d'hommes puissants – ce qui en dit long sur cette histoire.

La réalité profonde derrière le récit Borgia-Jésus

Le lien Borgia-Jésus, bien qu'apocryphe, a eu un écho chez de nombreuses personnes, en partie parce qu'il est aligné sur des aspects de l'histoire chrétienne fondés sur de bien meilleures preuves. Nous savons que les images populaires de Jésus étaient adaptées aux cultures où le christianisme avait été encouragé ou avait été largement accepté. Nous savons que ces images ont été modifiées et améliorées pour des buts autant politiques que cultuels (par exemple les représentations de Jésus en tant que Sol Invictus). Et nous savons sans l'ombre d'un doute que les chrétiens du Moyen-Âge cherchaient à se distancer de la judéité de Jésus.

L'Europe médiévale a fait entrer les juifs de force dans des ghettos, inventé les brassards repris ensuite par les nazis, caricaturé les traits physiques des juifs dans l'art et la littérature et inventé "l'appel au meurtre" qui sévit toujours parmi les islamistes et sur les sites conspirationnistes. Pas étonnant qu'un récit sur une église cherchant à blanchir Jésus pour déshumaniser plus tard les sémites ait quelque résonance.

De manière plus générale, l'histoire parle de la tendance de chacun à créer Dieu à sa propre image et selon les mots du théologien anglican Charles D. Hackett, "à se l'approprier pour qu'il serve nos valeurs culturelles".

Sous sa forme la plus bénigne, cette tendance est illustrée dans un chant de Noël :
Il y a des enfants qui Le voient avec un teint de lys
Le petit Jésus qui est né cette nuit
Il y a des enfants qui Le voient avec un teint de lys
Avec de belles boucles blondes
Il y a des enfants qui le voient basané et brun
Le Seigneur qui descend du Ciel
Il y a des enfants qui Le voient basané et brun
Avec d'épais cheveux noirs
[Le "Christmas Carol" original en anglais est ICI]

Le chant est tout mignon et parle de la grande séduction de ce bébé spécial envoyé par un Dieu qui nous aime. L'idée de petits enfants illustrant un Jésus bébé de cette manière est gentillette.

Mais l'incapacité des adultes à penser au-delà des contraintes de leur propre race et culture est moins réconfortante. Et dépeindre Jésus simplement sous différentes couleurs de peau comme le fait le chant de Noël ou comme l'ont fait certains artistes ces derniers temps ne résout pas le problème. Comme l'observait un commentateur africain :
Si la couleur de Jésus importait peu, alors les images postées partout correspondraient à la description de la Bible… mais dans une optique historique, un Jésus blanc a un effet néfaste sur les populations noires… Le question à se poser est "combien de blancs accepteraient un Jésus de race noire ? – Bongo Bmenzo
Combien de gens l'accepteraient même en tant que rabbin juif du 1er siècle ?

Ce n'est que depuis quelques dizaines d'années que les érudits ont commencé à explorer ce que signifierait vraiment d'envisager le personnage de Jésus en tant qu'homme de son époque et de son pays, aussi bien physiquement que spirituellement. Des douzaines de livres ont été écrits ces dernières années sur le sujet par des chrétiens, des érudits laïques et des juifs.

Malgré tout, l'animosité des chrétiens envers les juifs persiste sans désemparer dans certains secteurs. Dans l'effort de se distancer de l'image d'un Jésus sémite certains chrétiens conservateurs ont même avancé l'argument (clairement intéressé) suivant : du fait que Dieu a fécondé Marie, il a dû "nécessairement fabriquer les gènes et chromosomes qui allaient pouvoir servir de véhicule au Christ en les associant avec ceux du corps de la Vierge". Ce qui veut dire que Jésus aurait possédé une variété inconnue d'ADN venant en direct de Dieu, et il aurait pu ainsi avoir n'importe quel aspect de visage, couleur d'yeux, teint de peau, carrure ou taille. Donc, il n'y a aucune raison de supposer qu'il ressemblait à un juif palestinien typique.

Ouf. Nous pouvons maintenant de nouveau exprimer notre dévotion spirituelle – ou charnelle envers Jésus, sous les traits d'un Mark Ryder ou d'un Diogo Morgado.
L'acteur Mark Ryder dans le film "César Borgia"


L'acteur Diogo Morgado dans le film "Son of God"

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires sont validés après acceptation. Tout commentaire qui se veut une publicité cachée est refusé.