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jeudi 16 juillet 2015

Restauration d'un tableau de maître, pas à pas (épisodes 15 et 16)


Épisode 15, 4 février 2015 (LIEN)

Surface, profondeur et description du portrait d'Everhard Jabach avec sa famille


Par Keith Christiansen


Traduit par Hélios

Le tableau à mi-restauration



Nous imaginons parfois que personne, avant le 20ème siècle, n'a envisagé la peinture en termes de lignes et de couleurs et de jeu entre la surface et la profondeur – et qu'avant l'arrivée du cubisme, la peinture était une pure affaire de figuration. Faux.

Nous trouvons en fait ces éléments de base exprimés dans le tout premier traité sur la peinture post-antique, écrit en 1435 par l'humaniste florentin Leon Battista Alberti. La différence était que les artistes de la Renaissance et du Baroque visaient à créer une profondeur simulée plutôt que conceptuelle comme dans la peinture moderne et leur but était d'imiter le monde qui nous entoure – la parfaite ressemblance était l'élément critique en jeu. Ils utilisaient trois moyens principaux pour réaliser l'effet de profondeur recherché : le modelage des formes individuelles afin qu'elles acquièrent une apparence tri-dimensionnelle ; l'imbrication d'objets dans la composition ; et la mise en œuvre de la perspective, qui se basait sur la théorie de la vision et de la perception de l'espace.

Quand on me demande ce que je recherche dans les tableaux – je veux dire au-delà du thème et du contenu expressif – je me retrouve à revenir à ces mêmes qualités : la distribution et l'équilibre des couleurs et des formes, le jeu entre la surface et la profondeur et la manière dont l'artiste imite et transforme le monde de l'expérience visuelle. Toutes ces caractéristiques sont magistralement évidentes dans le grand portrait Jabach et grâce au travail de Michael Gallagher, le tableau semble maintenant étonnamment frais et vibrant. Vous voyez, Michael a appliqué la couche initiale de vernis en préparation du retouchage des divers petits manques. L'effet est toujours un peu inégal, mais il est aujourd'hui évident que lorsque la peinture sera achevée, la richesse des couleurs, le jeu entre la surface et la profondeur et l'illusion rendue des détails sera extraordinaire.

Détail du reflet de l'artiste dans le miroir à gauche et Everhard Jabach à droite

Le mur du fond – défini par les formes géométriques des cadres du tableau, la cannelure verticale du pilastre (juxtaposé aux formes courbes d'une statue antique vue seulement en partie), et en contraste la forme irrégulière du magnifique rideau en retrait – est éclairé plus faiblement que la zone de premier plan. (la source de lumière théorique est à l'avant de la peinture, venant de la gauche en haut) Ces caractéristiques servent de brillant faire-valoir pour les diverses poses des personnages, avec l'angle de leur tête arrangé pour former une séquence rythmique. Les intervalles entre les têtes sont merveilleusement variés, avec un large hiatus entre les têtes des membres de la famille et celui de la statue de Minerve ingénieusement comblé par le visage de l'artiste qui se reflète dans un miroir posé sur une table. Le miroir a autorisé l'artiste à créer un jeu entre l'illusion de profondeur du tableau qu'il a fait fait naître sous son pinceau et l'illusion que nous expérimentons tous les jours quand nous nous regardons dans un miroir.

Détail du tapis, peint avec une bonne dose de pigment



Ce reflet s'inscrit en fait comme une image en miroir, ce qui, je pense, souligne le désir de Le Brun d'affirmer la réalité fictionnelle de sa peinture et l'Art comme quelque chose de plus durable et de plus réel qu'une simple image en miroir. Et il y a ensuite ces formes qui définissent l'avant-plan à l'allure de scène de théâtre avec sa solidité presque tri-dimensionnelle, tactile. Le tapis – sa forme irrégulière, plissé rappelant celle du rideau – est peint avec une bonne dose de pigment. On aurait envie d'enfoncer les doigts dans l'épaisseur de ses poils. L'accent porté sur les franges rend cette partie de la peinture presque aussi puissante dans son intention de mimétisme que le sol en marbre veiné, où Le Brun a introduit une merveilleuse comparaison des effets du temps en accentuant l'aspect ébréché sur les bords des carreaux. Quel coup de génie, le contraste entre le moelleux des franges de laine du tapis et la dureté du pavage en marbre !

Détail des irrégularités du sol en marbre





Épisode 16, 4 mars 2015 (LIEN)



Restauration du portrait Jabach : les premières retouches



Par Michael Gallagher



Traduit par Hélios



Vidéo (allez la voir ICI, durée 20 secondes) : Michael Gallagher utilise de la gouache pour retoucher les manques du portrait, en cours de restauration depuis déjà huit mois.



À l'exception du dommage inévitable causé par le retournement du haut de la toile pour la fixer sur un châssis plus petit, le grand portrait de la famille Jabach est dans un état exceptionnel. Il existe néanmoins plusieurs petits manques et des éraflures, habituels pour un tableau de cet âge et taille et qui a été suspendu dans des domiciles pendant des siècles. La prochaine étape est donc de retoucher ces zones.

Le but du retouchage, ou "repeint", est essentiellement de supprimer des dommages gênants ou qui amoindrirait la qualité d'un tableau en le réduisant à un artefact rapiécé au lieu d'une œuvre d'art. Il existe de nombreuses approches pour cette étape importante de restauration et autant de philosophies de mise en œuvre. Je dirais, cependant, que les approches partagent toutes aujourd'hui le désir de respecter le travail de l'artiste et ses intentions de départ et qu'elles visent à limiter l'intervention au minimum nécessaire. Le retouchage devrait finalement être aussi stable que possible et – ce qui est crucial – réversible, de sorte qu'on puisse l'enlever facilement et en toute sécurité à n'importe quel moment dans l'avenir.

J'ai tendance à utiliser une approche en deux phases. À la suite du vernissage initial et du rebouchage des manques de peinture, je retouche les manques réels avec de la gouache. C'est ce qu'on peut me voir faire dans le court film ci-dessus.

Le but de cette étape n'est pas de coller parfaitement avec la peinture alentour – ce qui se fera dans la seconde phase – mais de créer plutôt une sous-couche qui est en général moins vive et plus claire de ton que l'original autour. En d'autres mots, on est loin d'avoir fini !

Après une seconde application de vernis à la brosse, je passerai à la deuxième phase. Avec la progression des retouches, les petits dégâts, je l'espère, "disparaîtront", de sorte que ce tableau extraordinairement bien préservé retiendra 100 % de l'attention du visiteur.

À suivre

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