Bistro Bar Blog

lundi 13 juillet 2015

Restauration d'un tableau de maître, pas à pas (épisodes 9 et 10)

Encore quelques épisodes de la saga Jabach. J'espère que vous n'êtes pas lassés...

Traduction par Hélios

Épisode 9, 19 novembre 2014 (LIEN)


Changement de programme

Par Michael Gallagher


Détail de l'avant de la toile du tableau Jabach en lumière rasante avant traitement structurel, montrant les déformations d'aplat de la surface


Une chose qu'on apprend rapidement en tant que conservateur, c'est que ce sont les objets dont vous vous occupez qui dictent les règles ! Il est fréquent que des plans ou des stratégies d'approche de traitement bien étudiées doivent être ajustés ou complètement repensés.

Quand j'ai découvert le grand portrait de Le Brun dans un entrepôt de Londres en 2013, j'étais persuadé qu'un ré-entoilage serait nécessaire. Des déformations prononcées avaient été faites à l'endroit où les 40 cm supérieurs de la composition avaient été repliés sur un châssis plus petit pendant plus d'un siècle. En me familiarisant avec le tableau, ici à New York, j'ai cependant décidé qu'une approche plus localisée du problème serait appropriée. Mon idée était de me servir d'un grand cylindre de 2 mètres de diamètre pour rouler la partie du haut du tableau et travailler sur les déformations directement sur l'endroit.

J'ai expliqué dans un précédent article le processus de désolidarisation du châssis du tableau et de l'enlèvement des bandes de renfort cirées et des accumulations de cire sur l'envers. Ces étapes m'ont donné une meilleure idée des propriétés physiques du tableau ; en bref, j'ai réalisé que mon plan initial n'allait pas fonctionner. Le tableau, avec ses deux renforts, ressemblait à du linoléum et aurait clairement besoin d'un procédé plus complexe en utilisant l'humidité, la chaleur, l'étirage et une pression pour détendre la structure et lui redonner son aplat.

Détail de l'envers de la toile montrant les déformations


Comme précédemment, j'inclus des petits films qui aident à expliquer la séquence. Ces vidéos ramènent un processus long et répétitif – exécuté sur plusieurs semaines – à deux digestes minutes. (Note : humidité, chaleur et pression peuvent entraîner des résultats bénéfiques extraordinaires ou, infliger carrément de sérieux dommages. Encore une fois, la différence réside dans la connaissance et l'expérience du praticien, donc le vieil adage "N'essayez pas de faire cela chez vous" est particulièrement pertinent ici.)

Commentaire de Michael Gallagher de la première vidéo (allez les voir sur l'article original) :

"J'applique temporairement sur l'envers un morceau de tissu de polyester avec un collant appliqué à chaud. Le tissu est fixé sur une barre de bois à une extrémité. Ce qui servira à faciliter l'étirement de la déformation dans la zone à traiter. (Cette "rustine" peut s'enlever facilement une fois le traitement terminé)"

Commentaire de la deuxième vidéo :

"Une section de l'envers est masquée et ensuite humidifiée par brumisation. La zone est recouverte et légèrement alourdie pour permettre à l'humidité de pénétrer les renforts."

Commentaire de la troisième vidéo :

"Des serre-joints et une plaque de contreplaqué servent à serrer la barre de bois sous laquelle la pièce de tissu est maintenue, dans l'alignement de la table. D'autres serre-joints appliquent la barre à un morceau de moulure en bois qui a été vissée à la surface de la table."

Commentaire de la quatrième vidéo :

"Pendant que la zone humidifiée de l'envers est lentement chauffée avec un fer à repasser à réglage thermostatique, une pression est appliquée graduellement par dessus et sur le côté avec le fer à repasser et les serre-joints. Le bord inférieur du tableau a été auparavant fixé sur le dessus de la table permettant d'appliquer une pression horizontale sur la pièce de tissu, ce qui élimine localement la déformation."

Commentaire de la cinquième vidéo :


"Les poids sont laissés en place sur la zone qui est maintenant aplatie."

Le procédé a été une réussite et je suis très content du résultat – la surface est de nouveau plane. Les prochaines étapes seront d'appliquer de nouvelles bandes de doublage, retourner le tableau, effectuer une nouvelle consolidation selon les besoins et retendre.




Épisode 10, 3 décembre 2014 (LIEN)

Le visage de Charles Le Brun se reflète dans un miroir du portrait Jabach

Par Keith Christiansen

Au milieu, le reflet du peintre Charles Le Brun



Pendant que Michael Gallagher s'affaire à gérer les problèmes structuraux du grand portrait de famille de Charles Le Brun, je me suis senti privilégié dans mon rôle d'observateur attentif. Mais je pense aussi à l'une des nombreuses particularités qui rendent ce tableau si fascinant – le fait que Le Brun ait inclus son propre reflet dans un miroir encadré de noir posé sur une table.

La présence d'un grand miroir à l'encadrement d'ébène dans une œuvre n'est pas surprenante ; ils étaient coûteux et on les exposait dans les pièces publiques de la maison – à Versailles, ils devinrent un étalage ostentatoire de richesse et de pouvoir – mais la décision d'un miroir dans un portrait de famille qui reflète l'image de l'artiste au travail n'a pu être prise à la légère. Elle a dû être approuvée, sinon exigée, par le patron natif d'Allemagne, Everhard Jabach, banquier, marchand, collectionneur et vendeur d'art tout à la fois.

Certains se souviendront peut-être du portrait célèbre de Jan van Eyck de 1434 montrant Jean Arnolfini et sa femme.

Jean Arnolfini et son épouse, Jan van Eyck, 1434


Dans cette œuvre est peint un miroir circulaire qui reflète à sa surface convexe le dos des deux principaux personnages, ainsi que deux autres hommes qui entrent apparemment dans la pièce. (à cette époque, la technique pour fabriquer de grands miroirs plats n'existe pas) Introduire un miroir était un moyen ingénieux d'augmenter l'espace théorique du tableau pour qu'il semble y englober le spectateur.

Détail du miroir


L'idée a été immédiatement reprise par d'autres : voir au Met les tableaux de Petrus Christus (L'orfèvre dans son échoppe)

L'orfèvre dans son échoppe, de Peter Christus (collection du Met)

 et Juan de Flandes (Les noces de Cana)

Les noces de Cana, Juan de Flandes


Entre le milieu du 16ème siècle et jusqu'au début du 19ème, le tableau de Van Eyck fut la propriété des collections royales espagnoles, et il ne fait aucun doute que Velasquez le connaissait et l'avait réellement en tête quand il peignit sa grande toile, Les Menines, dans lequel, encore une fois, un miroir au cadre sombre décore le mur du fond. Nous y voyons reflétés le roi et la reine qui rendent visite à l'artiste dans son atelier. Ou bien posent-ils pour le tableau qu'il est en train de peindre ? Ou quelque chose d'autre est-il à l’œuvre ici ? L’ambiguïté – sûrement voulue par Velasquez – a fait couler beaucoup d'encre.

Las Meninas, de Velasquez

Le Brun ne pouvait pas ne pas être au fait de cette œuvre. Mais l'idée d'incorporer un miroir reflétant quelqu'un se tenant en dehors du champ du tableau ne dépend pas de quelque chose d'aussi simple qu'une dépendance copiée sur une œuvre ou sur une autre. Parce que, vous voyez, le reflet dans un miroir est une idée – une notion qui inclut une conception de la relation de l'art à la nature et à la réalité, ce qui était un élément qui a engagé de nombreux artistes entre la Renaissance et aujourd'hui. L'art comme miroir de la Nature. C'est une idée qui peut et qui a pu emprunter de nombreuses directions.

Voici simplement quelques exemples bien connus que j'ai choisi, presque au hasard, de peintres utilisant des reflets sur diverses surfaces pour susciter notre admiration – et encourager la discussion parmi les cognoscenti [ceux qui savent], une part de plus en plus importante de la créativité artistique qui démarre à la Renaissance.

St Georges et Donateur, Hans Memling

Dans ce détail d'une peinture de Hans Memling à la Alte Pinakothek de Munich, l'artiste montre non seulement les reflets de personnages de la Sainte Famille vers lesquels le saint fait un geste, mais une église située au-delà du champ du tableau, suggérant ainsi la vastitude de l'espace et le tableau en tant que fragment de la réalité.

Parmigianino, Auto-portrait dans un miroir convexe

Pour son auto-portrait, Parmigianino (ou "Le Parmesan"), âgé de 21 ans, se servit d'une pièce de bois convexe pour simuler un vrai miroir – parfait emblème de l'Art en tant que miroir de la Nature. Notez la manière employée par Parmigianino pour déformer la courbe du miroir afin de mettre en valeur sa main comme moyen de rendre son génie manifeste.


Andrea Solario, tête de St Jean-Baptiste, 1507


Dans La tête de St Jean-Baptiste, Andrea Solario montre sa propre image en reflet inversé sur le support du plat.


Pierre Paul Rubens, Vénus au miroir, 1613


Dans l'étonnante peinture de Pierre Paul Rubens, Vénus à sa toilette, on établit un contact visuel avec la déesse par son reflet – qui, bien sûr, est lui-même une fiction. Nous regardons Vénus et, grâce au miroir, elle nous regarde la regarder.

Georges de La Tour, Marie-Madeleine pénitente, 1640, collection du Met

Détail du tableau avec la bougie reflétée dans le miroir


Dans La Madeleine Pénitente de Georges de La Tour, Marie-Madeleine contemple le reflet d'une flamme de bougie dans un miroir luxueusement encadré : une métaphore pour la brièveté et la vanité de la vie.

Que penser de ce que Le Brun et son patron voulaient transmettre ? Le reflet de l'artiste travaillant sur la toile suggérerait-il que Jabach ait employé Le Brun dans une position socialement dépendante ? Ou au contraire, commémore-t-il l'amitié du patron et du peintre, qui, selon le biographe de Le Brun, existait entre les deux ? La présence reflétée de Le Brun représente-t-elle l'intérêt dévorant de Jabach pour la peinture ? Ou est-ce plutôt l'interprétation d'une idée de Le Brun sur l'art du portrait en tant que mimèsis [représentation de la nature] – quelque chose de différent de la recréation imaginaire d'un récit mythologique, d'une allégorie, ou d'un événement historique, pour lesquels il était célèbre ? Cela suggère-t-il, en dehors du fait que le tableau est un exercice magistral de l'art du portrait, une allégorie sur l'art de la peinture – dans une veine semblable à ce que de nombreux érudits ont avancé pour le chef-d’œuvre de Vélasquez ?

Dans une traduction de 2002 de son livre sur l'histoire du miroir, Sabine Melchior-Bonnet note : "Un instrument de réflexion [le reflet du miroir] offert également comme modèle de réflexion. Au 17ème siècle, l'expérience de soi prenait racine dans un regard clairvoyant affûté par le miroir et l'exercice d'une pensée réfléchie." Fantastique !

J'aime imaginer des discussions de ce genre se passant devant le tableau lui-même dès que Michael [Gallagher] aura achevé son travail et que le cadre sera arrivé de Paris. Parce que ce tableau est un travail d'une extraordinaire richesse.

À suivre...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Tout commentaire qui se veut une publicité cachée est refusé.