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samedi 11 juillet 2015

Restauration d'un tableau de maître, pas à pas (épisodes 5 et 6)

Les épisodes 5 et 6 de l’œuvre de restauration du tableau de Le Brun par le Metropolitan Museum of Art de New York.

Traduction par Hélios


5ème épisode : 11 septembre 2014 (LIEN)


Qu'est ceci ? Un regard approfondi sur les objets du portrait des Jabach

Par Keith Christiansen

Détail du tableau, le lévrier d'Anna Maria (avant restauration)


Ceux qui travaillent dans les musées sont aussi curieux que les visiteurs pour en savoir plus sur les objets qui figurent sur une peinture donnée. Dans le cas du portrait Jabach de Charles Le Brun, beaucoup de choses attirent l’œil ; nous voyons plusieurs éléments que la famille a dû posséder et aimer.

À gauche : Détail du lion en bronze attaquant un cheval sur le coin supérieur droit du tableau (avant restauration). À droite : Attribué à Antonio Susini. Photo du musée Paul Getty, Los Angeles.

Par exemple, le lion en bronze attaquant un cheval disposé sur une étagère tout en haut à droite. Il semblerait que ce soit une copie d'une pièce célèbre exécutée par le sculpteur florentin Susini.

Détail des deux tableaux accrochés au mur derrière la famille (avant restauration)

Je n'ai pas encore découvert qui a peint les deux tableaux qui décorent le mur derrière la famille – l'un ovale avec un encadrement typique à motif de feuillage de l'époque Louis XIII figurant un orage, l'autre rectangulaire avec une moulure plus simple et plus classique, figurant une nature morte. La juxtaposition de ces tableaux avec le lion en bronze fait-elle allusion aux forces incontrôlables de la Nature – thème qui deviendra central dans le courant intellectuel du 18ème siècle ?


À gauche : Détail du buste de Minerve (ou Athéna) sur le côté gauche du tableau (avant restauration). À droite : buste de Minerve, connu aussi comme l'Alexandre Mazarin, porphyre sur métal. Hauteur 84,5 cm. Musée du Louvre, Paris

Concernant le buste bien en vue de la déesse Minerve, se base-t-il sur un vrai buste, ou est-il imaginé ? J'ai passé en revue des exemples en provenance des collections royales françaises – le buste montré à droite appartenait au cardinal Mazarin – mais n'ai pas retrouvé jusqu'ici de modèle convaincant. Et, au fait, en quel matériau est-il supposé être ? En marbre coloré ? En bronze doré ?

Détail du livre ouvert aux pieds de Jabach (avant restauration)


Par bonheur, sur la page du livre ouvert avec des dessins, on lit "Sebastiano Serlio", c'est donc une copie du célèbre traité d'architecture de 1545 extrêmement influent en France, où se rendit Serlio en 1540. Mais Le Brun a rassemblé des dessins de différentes pages, en présentant un synopsis du chapitre d'introduction, comme vous pouvez le voir sur les pages d'une copie du musée, montrées ici.

Sebastiano Serlio (Italie, 1475-1554). Deux pages du Il Primo libro d'architettura, 1545. Metropolitan Museum of Art, New York.


Le globe céleste ressemble remarquablement à celui de la collection du Metropolitan, sauf que celui du musée est un modèle plus petit avec une tablette. Celui que possédait Jabach venait-il du fabricant hollandais connu, Willem Jansz Blaeu (1571-1638) ? Existe-t-il une raison pour que Le Brun représente ces constellations particulières ?


À gauche : Détail du globe sur le côté gauche de l’œuvre (avant restauration). À droite : Willem Jansz Blaeu (Hollande, 1571-1638). Le globe céleste, après 1621. Papier, cuivre, chêne teinté. Metropolitan Museum of Art, New York.


Et quand on arrive ensuite au splendide tapis, avec ses brins somptueux et ses franges épaisses, et aux tissus d'apparence luxueuse, je me suis tourné vers deux experts pour déterminer leur possible provenance.
[Résumé d'emails envoyés à Keith Christiansen :].


Le tapis pourrait provenir d'Anatolie (Turquie) ou d'Iran, comme on en voit dans beaucoup de tableaux français du 17ème siècle.
Le tissu de la robe d'Anna Maria pourrait être du satin de soie broché en raison de la répétition des motifs, en provenance d'Italie ou de France.
Le tissu des rideaux serait en soie damassée ; le motif était à la mode au milieu du 17ème siècle.




6ème épisode, 24 septembre 2014 (LIEN)

Restauration du tableau, étapes suivantes


Par Michael Gallagher

Une fois terminé l'enlèvement du vernis, il est temps de s'attaquer à un délicat problème : le travail de restauration de la structure.

La toile d'origine, dont le bon état est surprenant, est faite de 5 morceaux : un grand rectangle central ; deux bandes horizontales, une en haut et l'autre en bas ; et deux bandes verticales, de chaque côté. Les bandes horizontales s'étalent sur toute la largeur de la composition. Cette fabrication est entièrement d'origine, prévue dès le début pour s'adapter à la taille monumentale de la peinture tout en situant sagement les jonctions dans les zones périphériques de la composition.




Le tableau possède un double renfort collé. Le renfort est un procédé consistant à coller une toile supplémentaire (ou deux dans le cas présent) à l'arrière de celle d'origine pour obtenir un meilleur support. Jusqu'à récemment, la totalité du tableau au-dessus de la couture horizontale du haut – environ 40 cm – était repliée, avec des clous pointés directement à travers la surface de la peinture pour fixer le tableau sur un châssis plus petit. Nous n'avons aucun élément de l'époque où le tableau a reçu un double renfort ou quand s'est produit l'entoilage sur un châssis plus petit. 

On voit deux inscriptions au dos qui se réfèrent aux changements de propriétaires, en 1816 et en 1832. Il me semble pourtant que le renfort a été fait beaucoup plus tard et que l'inscription qui était probablement au dos de la toile originale, a été simplement transcrite sur le renfort pour éviter de perdre les informations.



Détails des inscriptions sur le renfort de la toile

En 2012, avant l'offre faite au Met de l'acheter, la peinture a été détachée du châssis réduit, la surface a été provisoirement aplatie, une bande de renfort a été fixée avec un adhésif à la résine (c'est à dire, des bandes de toile étaient juste fixées autour du périmètre) et le tableau entier fut ensuite retendu sur un nouveau châssis. C'était une méthode expéditive permettant de voir la composition toute entière. Malgré tout, il est nécessaire de s'occuper plus sérieusement des déformations causées par le repliage et le cloutage

Le tableau, du temps où il se trouvait en Angleterre. Le haut du tableau est replié.

État actuel de l'envers du tableau avec le châssis construit en 2012

Détail de la partie supérieure droite montrant le dommage causé par des clous traversant la surface peinte d'origine


Ayant eu du temps pour expertiser le tableau, je ne suis pas à l'aise à l'idée de remettre un renfort, c'est à dire d'enlever et de remplacer l'actuel double renfort. Dans l'idéal, quand on envisage d'enlever un renfort, on devrait s'assurer que le renfort est en fin de vie, que la colle est tellement desséchée qu'enlever le matériau de renfort ne fera pas prendre de risque à l'original. Ce n'est pas le cas ici, car l'adhérence entre les trois toiles semble correcte. Après en avoir discuté l'idée avec mes collègues plusieurs semaines, je propose d'étaler la peinture face dessous sur une surface pré-préparée. Le châssis sera alors enlevé avec la bande de renfort provisoire et son adhésif appliqué en 2012. À l'aide d'un tube cylindrique de deux mètres de diamètre un peu plus large que le tableau, je retournerai le bord supérieur pour travailler localement sur les graves déformations et les déchirures.

Ce qui impliquera un bon planning et un travail d'équipe, ce qui sera le sujet de mon prochain article d'ici quelques semaines.

À suivre...

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