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vendredi 10 juillet 2015

Restauration d'un tableau de maître, pas à pas (épisodes 3 et 4)

Épisode 3 de la restauration du tableau de Charles Le Brun, la famille Jabach, par le Metropolitan Museum of Art de New York.

Traduit par Hélios

Épisode 3, 13 août 2014 (LIEN)




La famille Jabach par Le Brun : qui possède le meilleur tableau ?

Par Keith Christiansen


À gauche, le tableau du musée américain et à droite la version recomposée qui se trouvait au musée de Berlin en Allemagne et qui a été détruite pendant la 2ème guerre mondiale


Eh bien, si vous vivez à New York et travaillez au Metropolitan Museum, il n'existe qu'une seule réponse acceptable à cette question ! Mais que se passe-t-il quand existent deux versions d'un tableau, comme c'est le cas pour la nouvelle acquisition du Met ? Je me suis fait du souci à ce sujet au moment de l'ouverture des négociations pour l'achat du tableau.

Habituellement, le meilleur moyen de résoudre ce genre de question est d'examiner les deux peintures et d'en arriver à une conclusion sur la supériorité de l'une sur l'autre. Mais il y avait une complication : dans le cas présent l'autre version, qui appartenait au musée Kaiser-Friedrich de Berlin, a été détruite pendant la seconde guerre mondiale. Par bonheur, le négatif sur verre d'une photo en noir et blanc lui a survécu.

Le tableau qui se trouvait au musée Kaiser-Friedrich de Berlin


Comme dans tout bon roman policier populaire, nous avons commencé à rassembler les faits connus de chacun des tableaux. Il s'avère qu'une version – celle acquise par le Met – a été peinte pour Jabach lui-même. La peinture était accrochée dans sa grande demeure parisienne et fut emporté dans la maison de famille de Cologne après son décès. L'autre version était manifestement destinée à son beau-frère et a été renvoyée à la maison familiale de son épouse, également à Cologne. Il est évident que celle pour Jabach a dû être la première et la meilleure version, d'accord ? Pas si vite.

Il existe des différences entre les deux tableaux et si vous comparez les photos de chacun, vous verrez très clairement qu'un buste différent de Minerve – l'élément de sculpture de couleur ocre qui préside l'assortiment des autres objets – figure dans chaque peinture. Les livres sont également disposés différemment. Et il y a d'autres différences, moins évidentes au premier abord, que vous trouverez par vous-même.

Le buste de Minerve et la disposition des livres diffèrent

Les deux peintures étaient donc chacune des variantes et non des répliques exactes. Très intrigant. Mais qu'en est-il de leur qualité respective ? À ce point de notre recherche, je me suis tourné vers mes confrères de Berlin pour obtenir une meilleure vision de la peinture berlinoise. Ils m'ont aimablement scanné le négatif sur verre du tableau détruit et m'ont envoyé l'image en haute résolution qu'on peut voir ci-dessus.

Notez l'attitude vivante mais posée de la jeune Anna Maria (onze ans) sur le tableau du Met, alors que sur la version berlinoise elle apparaît mièvre et fade

Si vous faites les mêmes comparaisons que moi entre les deux œuvres, je pense que vous serez d'accord que la qualité de la peinture de Berlin est largement inférieure : les personnages présentent une fadeur, ils manquent de l'expressive vivacité de ceux de la version du Met. Pas étonnant qu'au 18ème siècle, la version américaine soit devenue la plus courue à Cologne – elle est notée dans les guides de la ville et a été admirée par le grand philosophe Goethe. En revanche la version berlinoise avait la réputation d'avoir été peinte en partie par un atelier.

Mais ce n'est pas la fin de l'histoire. Pendant le nettoyage de la peinture, le lien entre les deux tableaux et l'ordre dans lequel ils ont été peints sont devenus de plus en plus intrigants. La suite plus tard...



Épisode 4, 27 août 2014 (LIEN)


Sauvegarde, suite : Anna Maria, la fille de Jabach, révélée


Par Michael Gallagher



Michael Gallagher enlève le vieux vernis sur le portrait de la fille de Jabach, Anna Maria


Le nettoyage se passe bien et l'équipe de sauvegarde des peintures est subjuguée par l'exceptionnelle qualité de la peinture. Une zone dont j'attendais particulièrement beaucoup après enlèvement du vernis jaunâtre était le beau visage de la fille de Jabach, Anna Maria. Elle ancre littéralement la partie droite de la composition et son regard direct et clair nous introduit dans le monde fermé de la famille Jabach. Ci-dessous des photos prises durant le nettoyage.

à gauche : Anna Maria avant nettoyage. Les taches grisâtres sur son visage sont des zones de vernis blanchi causées par une ancienne condensation. À droite : le nettoyage commence. Le premier changement visible est la disparition du vernis blanchâtre.
 
À gauche : le vernis est enlevé graduellement du côté droit du visage. À droite : la complexion nacrée d'Anna Maria commence à apparaître.
Un aspect intéressant qui est ressorti est la manière dont l'artiste a capturé la chevelure blond-roux d'Anna Maria et l'a assortie au choix de couleurs de ses bijoux et de son costume. Ce qui n'était que partiellement discernable avant le nettoyage.
Une photo prise sur le vif avec mon téléphone portable après l'enlèvement total du vernis. Ceux parmi vous qui avez un œil d'aigle verrez qu'il subsiste toujours de petites taches d'anciennes retouches décolorées sur certaines craquelures. Je les enlèverai à une autre étape maintenant que le vernis est parti.

À gauche : Détail du chien d'Anna Maria pendant le nettoyage. À droite : Détail de la nature morte aux pieds de Jabach. (Il existe quelques absences de peinture le long de la couture d'origine et sur le buste en marbre, mais je m'en occuperai au stade du retouchage dans plusieurs mois d'ici.

Des discussions sur le nettoyage des peintures mettent fréquemment l'accent sur la manière dont les couleurs changent à l'enlèvement du vernis décoloré, mais tout aussi important est la récupération des gammes de tons. Équilibrer correctement les valeurs de tons est l'un des défis les plus ardus du peintre figuratif. Ce tableau est une fiction soigneusement orchestrée : l'artiste devait créer et mélanger chaque élément de la composition. Le Brun a exprimé son talent en dépeignant les qualités uniques de chaque élément et en les faisant répondre à l'incidence de la lumière, tout en combinant simultanément l'ensemble dans un tout élégant et harmonieux.


Notez sur la photo où figure le fidèle lévrier d'Anna Maria la manière dont le vernis jaunâtre a étouffé tous les tons de gris du pelage du chien, sans parler de ceux de la fabuleuse robe à brocards d'Anna Maria. De même, en ôtant le vernis sur la nature morte au pied de Jabach se révèle la compétence de Le Brun dans l'équilibrage de la valeur des teintes.



À SUIVRE...




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