Bistro Bar Blog

jeudi 9 juillet 2015

Restauration d'un tableau de maître, pas à pas (épisodes 1 et 2)

Amateurs de peinture classique, cette série d'articles, dont l'idée de traduction m'a été donnée en allant sur la Boîte Verte, est faite pour vous.

Le Metropolitan Museum of Art de New York (le "Met" en abrégé) a acquis il y a un an un immense tableau du peintre français Charles Le Brun (1619-1690), l'un des peintres attitrés du roi Louis XIV. Ce tableau a été commandé au peintre par un banquier allemand naturalisé français, Everhard Jabach, qui vivait à Paris avec sa famille dans un hôtel particulier (aujourd'hui disparu) près de l'actuel Centre Pompidou.

Charles Le Brun

Ce tableau avait besoin d'une restauration avant d'être exposé au musée et ce sont les étapes très documentées de ce processus, fruit de 10 mois de travail, que je vous propose en plusieurs épisodes, avec de nombreuses photos et vidéos. 

Les articles sont rédigés soit par le conservateur en chef du musée, Michael Gallagher, soit par le directeur du département des peintures européennes du musée, Keith Christiansen. 

Traduction par Hélios

************************

Présentation du tableau (LIEN)




Ce tableau combine l'intimité familiale et la richesse descriptive de l'art hollandais et flamand, que Jabach collectionnait et admirait, avec l'organisation formelle mesurée et les allusions allégoriques caractéristiques de l'art français du portrait. Everhard Jabach (1618-1695), habillé de noir, est assis en compagnie de son épouse, Anna Maria de Groote (décédée en 1701) et de ses quatre enfants (de gauche à droite) : Everhard junior (1656-1721), Hélène (1654-1701), Heinrich (1658-1703), et Anna Maria (1649-1706). Le tableau a dû être exécuté autour de 1660 à en juger par l'âge des enfants, ce qui coïncide avec la construction de sa grande maison parisienne pour laquelle cette peinture a été commandée.

1er épisode, 15 juillet 2014 (LIEN)



Une scène parisienne du temps de Louis XIV

Par Keith Christiansen
 

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi pouvait ressembler la vie à Paris à l'âge d'or de la monarchie française avec les finances nécessaires pour le faire avec style ? C'est ce qu'a fait le banquier allemand Everhard Jabach. Il est parti à Paris en 1638, a fait construire un luxueux hôtel particulier (malheureusement détruit) près de l'actuel centre Pompidou et a constitué l'une des plus importantes collections de peintures et de dessins de son époque. La plupart de ses œuvres se sont retrouvées au Musée du Louvre – mais pas le tableau que vient d'acquérir le Metropolitan !

Le tableau montre Jabach et sa famille dans leur grande demeure, en compagnie d'objets symbolisant ses intérêts culturels et, reflété dans un miroir, l'artiste Charles Le Brun à son chevalet. La famille a vendu le tableau en 1791 ; depuis 1832, il se trouvait dans une résidence dans la campagne anglaise, le haut de la toile repliée en raison de sa très grande taille [2,80 m x 3,28 m]. La récupération du tableau fut un sacré travail pour le Metropolitan.

Nous avons pris des photos à son arrivée au centre Sherman Fairchild de conservation des peintures, sa demeure pour les mois à venir. 
 






2ème épisode, 30 juillet 2014 (LIEN)


Le démarrage : commencer par la sauvegarde du tableau 


Par Michael Gallagher

Le photographe du "Met" prend des clichés du tableau. Les morceaux blancs sur la peinture sont des endroits fragiles, protégés pendant le transport entre l'Angleterre et New York

J'avais découvert il y a un an le portrait de la famille Jabach dans un magasin de Londres et j'ai eu un coup de cœur, mais je dois admettre que lors de son arrivée en juin dernier dans notre studio de conservation des peintures au musée, j'ai été un peu accablé – il est immense ! Fort heureusement, l'état actuel de l’œuvre nécessite une complète documentation avant de pouvoir démarrer le travail de sauvegarde. Ce qui aide le conservateur à bien comprendre la peinture et ses problèmes mais fournit aussi un répit et du temps pour réfléchir.

Après la prise minutieuse de clichés de l'endroit et de l'envers du tableau effectuée par le photographe du Met, Juan Trujillo, j'ai commencé l'examen de la couche de vernis qui recouvre la peinture. Il montre une importante décoloration et n'est manifestement pas d'origine ; il a été probablement appliqué soit à la fin du 19ème siècle ou au tout début du 20ème. Le vernis est un composant majeur des tableaux de cette période car il sature complètement les couleurs et révèle la gamme des teintes, ce qui est vital pour tous les effets picturaux d'espace et de volume créés par l'artiste. Quand le vernis s'oxyde et se décolore – comme c'est le cas ici – il fait exactement le contraire, en déformant et assourdissant les couleurs ce qui réduit substantiellement la gamme des teintes. C'est pourquoi nous l'avons enlevé.

Ce gros plan de la draperie blanche figurant sous le bébé Heinrich montre l'état du vernis. Photo avant nettoyage

À la suite de tests afin d'établir une manière sûre et efficace d'ôter le vieux vernis décoloré, j'ai commencé le nettoyage du tableau. Il est extraordinairement bien peint et en assez bon état général, c'est donc tout à fait passionnant et gratifiant. Les photos à suivre montrent qu'en enlevant le sombre vernis jaunâtre se révèle le rose des orteils de Heinrich et la technique picturale assurée de Le Brun.

Le pied d'Heinrich avant nettoyage

Le solvant, appliqué à l'aide d'un bâtonnet ouaté commence à dissoudre le vernis oxydé. La couche de peinture n'en est pas affectée.

Le bâtonnet est roulé pour enlever le vernis

Les couleurs d'origine commencent à ressortir.

Le pied et une partie de la cheville ne sont plus recouverts de vernis, révélant la teinte rose chair de la peau contre le riche ton orange du tissu.

À suivre...

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Tout commentaire qui se veut une publicité cachée est refusé.