Bistro Bar Blog

mardi 21 octobre 2014

Champignons


(Photo Alain Champagne)


Pendant ma semaine de vacances, j'ai passé la fin de mon séjour chez l'une de mes filles en Haute-Corrèze. Je choisis tous les ans cette date, ce qui nous permet d'aller à la cueillette des champignons, une de mes passions d'automne. À la fin de la deuxième guerre mondiale, une bonne partie des versants de cette région du Limousin ont été plantés de conifères en monoculture, et selon les endroits on se promène soit dans une parcelle de Douglas, de mélèzes, d'épicéas ou de grandis, qui partiront à un âge variable pour la scierie. La monoculture de conifères est une erreur écologique, car elle acidifie le sol et le rend fortement stérile. Elle coûte également cher en cas de tempête comme en décembre 1999, mais elle favorise sous certaines essences la prolifération des mycorhizes de divers champignons. Imaginez une étendue dont le sol est une "moquette" de mousses variées de couleur vert fluo, avec un alignement d'arbres séparé par des talus artificiels constitués des branches élaguées compostées, eux-mêmes recouverts de mousse. Je peux vous dire que la moindre girolle, le moindre pied de mouton ou le moindre cèpe (de Bordeaux, boletus edulis, le seul vrai champignon pour les corréziens) ressort magnifiquement de loin.



Là-bas, il n'est pas rare que lors d'une "pousse" par conditions favorables, on trouve de l'absentéisme dans les entreprises. Le ramassage des cèpes est une activité régionale plus ou moins lucrative, les habitants des départements limitrophes (Haute-Vienne, Cantal, Creuse) viennent même coloniser les forêts du Limousin, ce qui est très mal vu par les indigènes, bien évidemment. Lors des bonnes années, il est possible, avec de bonnes jambes et plusieurs heures de recherche journalière de doubler son salaire en allant vendre sa récolte (uniquement girolles et cèpes dits "blancs", les tout frais sortis, les tubes sous le chapeau doivent être blancs) dans les nombreux centres de collecte, surtout en tout début de saison, au moment où ils sont cotés. Le touriste de passage a intérêt à utiliser un véhicule immatriculé "19" s'il ne veut pas se retrouver avec les pneus crevés au retour d'une cueillette... J'exagère à peine.



Ma fille m'a offert un livre écrit par une anglaise (Kathleen Fourches) qui a épousé un corrézien dans les années 50 et est venue vivre avec lui en Limousin. Elle raconte avec beaucoup d'humour dans le chapitre 3 intitulé "les saisons" sa découverte des produits locaux – dont les champignons. Voici le passage concernant ce fleuron local, mémoire d'une époque où les forêts n'étaient pas en monoculture de conifères. J'émaille le récit avec quelques photos personnelles de mon séjour là-bas, même si elles n'ont pas de rapport direct.


"Les saisons différentes, je devais l'apprendre, n'offrent pas seulement des produits variés, mais aussi des récoltes gratuites dans les bois et les prés. Et bien sûr, le plus important est sans aucun doute, le champignon. Nous avons l'habitude en Angleterre d'appeler "mushrooms" (champignons) surtout les champignons de Paris qu'on cultive, et maintenant quelques autres espèces vendues dans les magasins. (Je ne connaissais personne qui en avait cueilli dehors, dans la nature, mais je sais aujourd'hui que même là-bas quelques heureux savent en trouver.) Toutes les autres espèces étaient désignées sous le nom charmant mais peu précis de "toadstools", qui veut dire littéralement "tabouret à crapauds". Personnellement, je n'ai jamais vu un crapaud assis même sur une grosse amanite tue-mouche, mais le nom perdure. Après tant d'années en Corrèze, j'ai fini par savoir trouver les cèpes, coulemelles et autres girolles, bien qu'il m'ait fallu près de quinze ans pour devenir une ramasseuse confirmée. Il faut croire que mes gènes n'étaient pas à la hauteur depuis des générations à la différence des corréziens grand-teint. Mais maintenant je sais les chercher, et les trouver, même dans les bois près de chez nous qui donnent l'impression d'avoir été traversés par un troupeau d'éléphant. Il faut vraiment être très lié avec un français pour qu'il vous dise où il trouve les précieux champignons. Nous avons vécu quatorze longues années en Auvergne sans qu'on nous révèle exactement où l'on peut en trouver. Nous avons fini par en trouver tout seuls au bout des quatorze ans...


La belle moquette de mousse (photo personnelle)





J'ai donc appris que quand un corrézien dit "champignon", il veut dire "cèpe", ignorant allègrement les subtilités de la langue française. "Oui, on a bien trouvé des girolles et quelques coulemelles, mais pas de champignons", me disait-on, et j'ai fini par comprendre. Au bout de mes cinquante années ici, je sais à peu près où et quand j'aurai l'espoir de faire une cueillette, en tenant compte de la lune et d'autres considérations vaguement météorologiques. Je me suis aperçue qu'un corrézien, quand on l'emmène faire une promenade en voiture, admirera peut-être les magnifiques paysages de son pays natal, s'extasiera sans doute sur les rivières à truites, mais repérera très certainement les bois à champignons...


Première cueillette, 15 octobre, surtout des girolles, quelques pieds de mouton, des laqués améthyste et 3 jeunes cèpes (photo perso)

Les 3 petits cèpes de plus près (photo perso)




Mais il y a maintes règles non écrites que le bon chercheur se doit de respecter. En voici quelques-unes que j'ai apprises au cours de mes années en Corrèze. Tout d'abord si vous êtes venu en voiture, vous la garez dans un endroit bien caché pour que les passants ne la voient pas et devinent donc vos intentions. Deuxièmement, si vous êtes obligé de la laisser en vue, vous la garez du côté de la route opposée à celui du bois choisi, vous sortez rapidement et vous mettez vos bottes aussi discrètement que possible. Si par malheur une autre voiture arrive avant que vous puissiez vous dissimuler sous les branchages, vous faites semblant de vous appuyer sur votre bâton pour soulager vos vieux os (difficile si vous n'avez que vingt ans), vous faites comme si vos bottes en caoutchouc sont ce qu'il y a de plus confortable pour une promenade sur la route, et que vous portez dans votre panier tout simplement votre casse-croûte substantiel, indispensable avant le prochain repas copieux. Si vous avez le temps avant que les occupants de la voiture ne vous remarquent, vous pivotez lestement à 180° et partez dans l'autre direction. Une fois bien abrité dans la forêt, vous ne parlez plus à vos compagnons, si vous n'êtes pas seul, mais vous communiquez uniquement par gestes, et, s'il est absolument nécessaire de les appeler à vos côtés, vous imitez quelque bête sauvage, de préférence pas une chouette à midi, pour des raisons évidentes, et certainement pas les grognements du sanglier si la chasse est ouverte. Vous essayez de ne pas marcher sur des brindilles sèches, et vous devez examiner chaque champignon soigneusement avant de le cueillir ; personne ne doit soupçonner que les mauvais ont été vus, révélant donc que le bois a été visité. Les promeneurs éventuels doivent croire qu'aucun champignon comestible n'y pousse, parce que personne n'a abîmé le sol ; ceci protège votre coin pour de futures expéditions. De même vous devez couvrir les traces de votre passage ; après avoir coupé un champignon, vous replacez la mousse, vous lissez l'herbe, et vous jetez quelques branches pour dissimuler l'endroit. Si tout cela est impossible, vous pouvez toujours gratter la terre pour faire croire au passage de quelque sanglier affamé. 


2ème cueillette, 16 octobre, un meilleur coin pour les cèpes (photo perso)



3ème cueillette, la veille de mon départ, on a ramené aussi un bon kilo de pieds de mouton énormes. Le dicton local dit que les années sans beaucoup de guêpes ni abeilles pendant l'été, la saison des cèpes sera mauvaise (photo perso)


Si, malheureusement, vous rencontrez un autre "chasseur" qui se révèle aussi discret que vous, vous dissimulez votre sac nonchalamment derrière votre dos en échangeant un "bonjour !" affable, essentiel à la campagne, et vous vous lamentez, haussant les épaules d'une façon très, très française, en disant "Il n'y a rien dans ce coin, n'est-ce pas ?", ce qui vous donne à tous les deux l'occasion de danser un pas de deux très élégant pendant que vous essayez de voir combien il en cache dans son panier. En arrivant chez vous, après avoir évité les branches qui vous frappent perfidement la figure lorsque vous marchez les yeux collés au sol, après avoir couru comme un dératé poursuivi par les guêpes dont vous avez détruit le nid caché dans le trou que vous preniez pour un terrier de lapin, après avoir rampé à quatre pattes sous les ronces pour récupérer l'énorme cèpe qui devait absolument s'y trouver, vous examinez votre cueillette pour constater que vous en avez peut-être juste assez pour une toute petite omelette. Mais vous n'avez pas perdu votre temps. Même si la recherche des précieux champignons ne se révèle pas très profitable, vous avez pris de l'exercice, et un bon bol d'air."


Ma fille élève des poules de race moins courantes, ici une petite troupe avec des "nègre soie" blanches (photo perso)

Une mignonne poulette (photo perso)

Un petit coq qui s'apprête à pousser son cri bien aigu (photo perso)

Une "Sussex", une des meilleures pondeuses avec les "Marans", qui fait sa sieste dans l'herbe du pré (photo perso)

Les brebis qui se régalent de châtaignes (photo perso)

Le houx a fait très tôt ses boules rouges (photo perso)


20 commentaires:

  1. Génial ce post... les explications m'ont fait sourire... ayant vécu la "rencontre" discrète, et d'autres, dans les Basses Alpes... Photos superbes. Merci
    La cueillette des champignons était ma passion aussi... maintenant, les plus beaux lieux et coins à champignons ont fait place aux promoteurs, qui même, à une certaine époque, faisaient des incendies pour pouvoir construire des lotissements de standings... Heureusement une loi - bien trop tardive à mon goût - est enfin passée, mail le pire est existant, plus de forêt, plus de pinède... coins à champignons restreints. :-(
    Donc je passe commande de champignons ;) ....

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    1. Tu habites trop loin, Dany, les champis ne supporteraient pas le voyage. En déshydratés, éventuellement si la saison est bonne.

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  2. :)

    Merci Hélios,

    Magnifique.

    C'est fou ce monde! Ne pas divulguer les places ou sont les champignons et tout faire dans la discrétion! Alors que rien n'est plus beau que le partage.

    Bien a vous toustes,

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    1. Merci, Léa-qui-a-encore-oublié-d'inscrire-son-nom... :)

      Les gens du coin partagent tout, sauf les coins à champignons, surtout quand ils peuvent rapporter un peu d'argent.

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    2. c'est normal : jamais personne ne m'a dit où ils étaient en Livradois.

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  3. Pardon Hélios,

    Ai oublié de mettre le pseudo. Donc .... Léa. Bisous. :)

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  4. Hors sujet info : Masaru Emoto, l'auteur des messages cachés de l'eau, est décédé le 17 octobre au Japon.

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  5. Coucou... Une année à trompettes de la mort, ici, en Normandie. Une dizaine de kilos ramassée. Etant du Périgord, je connais bien le monde des champignons et la connerie inhérente ( ceux qui y vont avec des rateaux, ceux qui ne peuvent s'empêcher d'arracher ou de piétiner les "mauvais" champignons et j'en passe ).

    Je n'ai jamais vendu un seul champignon.

    Ici, il y a beaucoup de forêts domaniales. C'est génial car il n'y a que quelques journées de chasse dans la saison et il est interdit de vendre les champignons qui y sont récoltés. D'ailleurs, un seul panier par personne y est autorisé.

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    1. Coucou Ferlin, je sens que je vais faire un petit tour vers la Normandie, qui n'est finalement pas si loin, car pas de trompettes par chez moi. Et puis la presque absence de chasseurs, génial ! Dis-moi, ton panier est grand pour contenir 10 kilos de champignons...

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    2. Bonsoir Pimpim Soleil,

      Heureuse de voir donner signe de vie. :) Bises a toi.

      Les gardes machins. Laisser les tousser grave! Ils sont encore au plumard si
      vous y aller tôt!

      Léa, avec une corbeille pleine de poutoux, ;) ;)

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    3. J'aimerais bien que l'on n'utilise pas mon pseudo. Merci.

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    4. Et pour les 10 kg, c'est en 6 ou 7 fois....

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    5. Le perturbateur a sévi une deuxième fois en empruntant ton pseudo cette fois-ci.
      Je vais bientôt sévir de mon côté...

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    6. Faut toujours un con. Croire qu'ils n'ont que ça à faire...

      Bisous.

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    7. Oui, un con qui n'a que ça à faire et qui ne cherche qu'à se venger en cherchant comment polluer le blog parce que j'ai décidé de ne plus publier ses commentaires désagréables, ni répondre à ses courriers.

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  6. Je poste le commentaire de mon amie Mimi Inca qui n'a pas assez de réseau pour envoyer :

    Coucou ! Oui c'est vrai tout ça, à deux détails près, beaucoup de limousins
    vont aux champignons pour le plaisir, et après en offrent, mes parents ont
    toujours refusé ce rapport à l'argent, mais avoir le plaisir d'en offrir
    quand après on t'offrira une bouteille d'eau de vie, ça c'est très
    limousin...
    le deuxième détail, là je ramène ma fraise Helios, c'est que la
    Haute-Vienne et la Creuse font partie du Limousin,
    gros bisous
    (Tu es rentrée avec une CME et avant une éclipse du Soleil hé hé)
    Et j'ajoute, tes photos sont magnifiques !

    miminca

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    1. J'y réponds en disant que même si la Haute-Vienne et la Creuse font partie du Limousin, les corréziens voient d'un mauvais œil l'envahissement de "leurs" forêts !
      Bon, certains font un échange de bons procédés, c'est quand même mieux.

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  7. Merci Hélios, de ton offre pour les champis... si tu peux, et que la saison est bonne, j'accepterai ravie les 20 kg de champis séchés que tu m'enverras , comme il y a 4 ans ;-)
    à charge de "revanche"

    En ce qui concerne la personne "con " , il serait judicieux que tous ceux dont cette personne s'est octroyée arbitrairement la personnalité "pseudo" en leurs faisant dire des ignominies, en plus écrites, portent plainte.

    Pas de tolérance envers les actions infamantes, avilissant et déshonorant les "pseudos" des personnes usurpées .

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  8. Le pseudonyme

    C’est, a contrario du surnom une appellation volontairement choisie par une personne.
    Un tiers peut refuser que son nom soit utilisé comme pseudonyme.
    Il permet de garder l’anonymat, et nous pouvons remarquer qu’il est tout à fait possible de faire figurer sur sa carte d’identité son pseudonyme, s’il accompagne le vrai nom (à certaines conditions). Le pseudonyme est très utilisé chez les auteurs notamment.

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  9. Bisous Léa, j'avais zappé ton commentaire.

    J'espère que tout va bien pour toi.

    Smack!

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