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dimanche 17 août 2014

Une rencontre extraordinaire : Coeurvaillant (4/5)



CHAPITRE 13

Globes oculaires

La découverte humiliante du fait que j'avais été parfaitement incapable de voir un chien que je regardais fit tomber entre Cœurvaillant et moi toutes sortes de barrières et donna à nos rapports une impulsion, une direction et un but nouveaux.

Lorsque nous avions commencé à vivre ensemble, mon attitude envers Cœurvaillant était tout à fait conventionnelle. Je m'assignais une place élevée dans l'échelle des valeurs parce que j'étais "un humain" et je lui donnais une place très inférieure parce qu'il se trouvait qu'il était "un chien". Et cela en dépit de ses talents exceptionnels, de sa célébrité mondiale et des importantes sommes d'argent qu'il gagnait pour les autres. Pendant longtemps j'avais eu l'impression que, tandis que je vivais sur les plans élevés de l'existence, tous les animaux, sans même exclure Cœurvaillant, étaient contraints de vivre sur un plan beaucoup plus bas, à des niveaux mentaux et physiques relativement sans importance, et que, entre eux et moi, il pouvait y avoir certains liens de service assez limités, mais pas grand-chose de plus.

Ces idées devaient être radicalement changées.

Lorsque je commençai à me faire instruire par Cœurvaillant, je fus contraint d'admettre que, si je voulais parvenir à le bien comprendre, lui ou tout autre être vivant, il me faudrait me servir de quelque chose qui soit autrement pénétrant et perspicace pour voir que les deux globes oculaires qui, logés dans mon crâne, scrutaient entre mes paupières gens et choses.

Il me fallut pour ainsi dire écarter mes yeux en tant que moyens d'observation et commencer à me servir, pour voir, de mon penser. Cette pratique n'est point si fantastique qu'il semblerait de prime abord. Elle a un long précédent, établi par les hommes et les femmes les plus distingués et les plus sages à travers l'histoire. Il est intéressant de noter que presque tous se mirent d'accord sur les principes de base suivants : nos cinq organes sensitifs nous donnent un certain sens de l'univers et des différentes choses qu'il contient, mais ne nous aident point à faire l'expérience des choses telles qu'elles sont en réalité. Les organes des sens déforment plutôt, en fait, la réalité ; tout se passe comme si nous essayions de voir et de comprendre un merveilleux panorama au travers d'un appareil photographique dont la lentille ne serait pas bien ajustée. Les grands explorateurs spirituels qui ont recherché les faits véritables au-delà des apparences nous ont dit que l'univers est sans défaut dans sa conception, dans son dessein et dans son opération. Mais ils ont fait remarquer que la
plupart des humains ont de la difficulté à voir et à comprendre cet univers véritable à cause de leur vision intérieure défectueuse et de leur répugnance à corriger cette vision intérieure.



Étant descendus au plus profond des mystères de toutes sortes de phénomènes, au cours de leurs recherches pour découvrir les vraies réponses à leurs questions, ces explorateurs émergèrent, ayant fait des découvertes de nature à faire éclater les traditions conventionnelles. Et l'une de ces découvertes les plus percutantes fut celle-ci : que l'objet soit humain, animal, arbre, montagne, plante ou de quelque nature que ce soit, là où cet objet paraît être il y a le fait mental et spirituel fonctionnant dans toute son intégrité et sa perfection. Ce fait spirituel ne peut être reconnu par la vue humaine ordinaire, mais il est toujours apparent à la claire vision intérieure.

Ces pionniers spirituels, avec leur sagesse éclairée, et leur habilité à définir les choses telles qu'elles sont en réalité, ont établi des distinctions très nettes entre la réalité et la non-réalité de l'existence. Du haut des sommets de leur discernement ils virent que les phénomènes physiques ne sont pas des faits réels mais seulement la contrefaçon du divin : un concept humain illusoire et temporaire, déformation provoquée par une hypnose collective. "Du tissu dont sont faits nos rêves" comme le dit Shakespeare. Ils avaient plusieurs noms pour désigner la capacité intérieure au moyen de laquelle ils étaient à même de distinguer le réel de l'irréel. Certains d'entre eux l'appelaient "l'œil parfait de la Vérité". D'autres préféraient dire "l'œil de l'âme", ou "l'œil de l'Entendement" ou bien encore "l'œil de l'Esprit". L'Indien d'Amérique, avec son attitude simple et directe envers les grandes vérités de l'être, appelle cette précieuse faculté "voir du dedans" ou "entendre du dedans" ou "savoir du dedans".

C'est cette faculté dont j'eus à me servir, en fin de compte, afin de commencer à voir et à connaître Cœurvaillant tel qu'il était réellement dans le plan suprême, le dessein de la vie. Mes contacts avec son seul aspect biologique, tout en étant pleins d'intérêt, ne nous avaient menés, ni l'un ni l'autre à rien, en tant qu'expressions intelligentes et expansives de la vie. Au contraire, ils nous avaient limités à ces ornières et à ces routines conventionnelles dans lesquelles les humains et les chiens s'embourbent depuis des siècles.

Mais lorsque je commençai à sortir de ces ornières et de ces routines, et à en sortir mentalement Cœurvaillant lui aussi, nous nous mîmes à déborder de nos rives, pour ainsi dire, et à partager une existence de laquelle je n'avais jamais ouï parler.

Notre fuite dans ces plus grandes certitudes commença le jour où je me mis à rechercher les qualités de son caractère, armé du livre de synonymes et du dictionnaire.

Plus je continuais cette recherche plus j'élevais mon concept de Cœurvaillant hors du domaine physique pour pénétrer dans le mental, passant ensuite hors du domaine mental pour entrer dans le spirituel. Ainsi je le transposais constamment dans ce qui était sa réalité au-delà de son apparence physique - une idée illimitée.

Ainsi, avec l'aide conductrice du chien et le prenant pour point focal de mon expérience, je reçus des leçons élémentaires sans prix, dans l'art cosmique de voir les choses telles qu'elles sont - à travers les brumes et les barrières qui semblent nous séparer tous les uns des autres.

Le seul élément de film qui subsiste montrant Coeurvaillant au cinéma. Il date de 1927.



CHAPITRE 14

Chien des sommets


Chaque fois que cela était possible, nous quittions la maison de bonne heure le matin, Cœurvaillant et moi, pour aller parcourir la campagne californienne, recherchant l'aventure et le plaisir pour nous deux et l'accroissement de mon éducation. Au cours de ces sorties nous n'observions qu'une seule règle : le processus démocratique de l'autorité par roulement. Un jour c'était moi qui commandais l'expédition et Cœurvaillant avait à se conformer à mes projets dans tous leurs détails. La fois suivante, c'était son tour de décider où nous irions et ce que nous ferions ; alors je lui obéissais comme s'il avait été l'humain et moi le chien.

Comme j'ai toujours au cœur l'appel des vagues salées, privilège de ceux qui grandirent sur une côte rocheuse baignée par l'Océan, je nous conduisais généralement en direction de l'Océan Pacifique lorsque j'étais le commandant du jour.

Mais, bien que Cœurvaillant aimât les plages et la natation, il préférait la campagne, et plus cette campagne était élevée, plus il était content. C'était bien un chien des sommets.

Un jour que je chargeais la voiture de notre équipement pour partir vers une plage lointaine, car j'étais commandant ce jour-là, Cœurvaillant se mit à faire comme s'il ne voulait pas partir. Jamais je ne l'avais vu agir ainsi. De toute évidence, quelque chose d'important le préoccupait qu'il s'efforçait de me communiquer par ses aboiements et une vive pantomime. Je compris qu'au lieu de partir avec moi en voiture, il voulait que j'aille avec lui et sans voiture. Je décidai de lui remettre la direction des jeux du jour ; c'était bien ce qu'il souhaitait.

Je devinai que quelque chose dans le voisinage immédiat l'intéressait particulièrement et qu'il voulait me le montrer. Il me conduisit à travers la campagne colorée pendant des kilomètres, jusqu'à ce que nous atteignions l'une de ses montagnes favorites. Pendant un moment nous restâmes étendus sur la douce terre chaude, nous reposant et nous rechargeant. Puis il appliqua son museau sur ma joue un certain nombre de fois pour m'avertir que la promenade devait se poursuivre, et nous continuâmes d'avancer et de grimper.

Nous n'allions pas sans peine ; la plupart du temps nous étions hors des routes, des chemins et même des pistes, car c'est ainsi que Cœurvaillant aimait voyager.

Mais le dur effort en valait bien la peine à cause du panorama, du sentiment de camaraderie qui nous liait et du privilège qu'il y avait à regarder ce grand chien de guerre, en action sur un tel terrain.

Une vue d'une surprenante beauté nous attendait, à la fin de l'après-midi, en haut de la montagne. En bas, plus loin, la ville et la campagne parsemée d'autres villes s'étendaient jusqu'au lointain Océan Pacifique, aussi immobile qu'un grand panneau de verre. Tout était saturé de couleurs ; un soleil flambant rouge s'enfonçait dans la mer.

Pendant quelques minutes, Cœurvaillant et moi nous contemplâmes cette splendeur. Puis, sans que j'aie dit un mot, il avança vers un promontoire tout proche, s'assit et reprit sa contemplation du couchant comme si c'était uniquement pour cela qu'il avait gravi avec moi la montagne. Je trouvai, non loin de lui, un endroit où je m'assis, jambes croisées, pour regarder, moi aussi, le soleil couchant. Chose plus importante encore, j'y étais à même d'observer le grand chien et tout ce qu'il ferait.

Cette expérience n'était point une nouveauté. J'ai déjà dit que Cœurvaillant était un chien des sommets, que, lorsque c'était son tour de diriger nos randonnées, il me conduisait souvent vers une colline ou une montagne, tout comme aujourd'hui.

Parvenu en haut, il ne perdait que rarement le temps de reconnaître le paysage comme l'auraient fait la plupart des chiens. Au lieu de cela, il cherchait un lieu d'observation et, l'ayant trouvé, il s'asseyait assez solennellement et restait là pendant de longs moments. Quand il en avait assez, il venait vers l'endroit où j'étais assis et aboyait jusqu'à ce que je me sois mis debout ; alors, nous descendions la montagne et rentrions à la maison.

Chaque fois qu'il agissait ainsi je me perdais dans un labyrinthe de spéculations. Pourquoi un chien ayant reçu une formation militaire et policière, un chien possédant cette vitalité exceptionnelle, épris d'action, aimait-il à rester assis si tranquillement, alors qu'aux alentours il y avait tant de choses et de lieux intéressants ? Se pouvait-il que, comme nous autres humains il se lassât par moments des routines et des restrictions de la vie quotidienne et éprouvât l'impérieux besoin de s'élever en un lieu où il pût se tenir au-dessus de toutes choses pendant un temps, afin de se mouvoir
mentalement dans de plus larges espaces et se renouveler ? Était-ce que, rompu aux disciplines militaires et policières, il se figurât, étant là, qu'il montait la garde ? Ou bien avait-il le sentiment d'être une sorte d'Atlas, portant sur ses épaules les fardeaux du monde ? Observait-il les mouvants objets en bas, d'un œil scrutateur, s'efforçant de savoir s'ils étaient amis ou ennemis ?

Cœurvaillant se tenait sur son promontoire comme s'il eut été taillé dans la pierre, immobile mais intensément attentif, ses oreilles dressées en position d'écoute, ses yeux et son museau pointés en avant. Pendant un moment je l'observai, lui et la campagne en bas, essayant de découvrir le point focal de son intérêt. Qu'est-ce qui pouvait bien retenir ainsi complètement son attention ? Je décidai de manœuvrer de manière à me trouver dans une position de laquelle je pourrais voir mieux tout ce qui se passait. Centimètre par centimètre j'atteignis, dans la position assise, un endroit d'où je fus à même de le voir de face et d'observer le champ de sa vision.

A ma stupéfaction je m'aperçus que Cœurvaillant ne regardait rien en bas. Son regard était fixé sur un point dans le ciel très au-dessus de la ligne d'horizon. Il fixait l'espace insondable. Dans cet espace, quelque chose, que mes sens humains ne parvenaient pas à identifier, retenait l'attention du grand chien comme le fer attire l'aimant ! Et ce quelque chose lui donnait grande satisfaction, grand contentement, grande paix de l'esprit. Non seulement cela était patent dans toute sa personne, mais
l'atmosphère en était comme parfumée.

J'avais observé des pèlerins humains en de telles poses, méditant sur les cimes sacrées en Orient. Je me mis à rêver... à rêver... à rêver...


CHAPITRE 15

Un chien répond


En un sens nous menions une rêverie en tandem, Cœurvaillant occupant la position de pilote, pour ainsi dire, et moi à l'arrière, faisant de mon mieux mentalement pour pédaler avec lui dans la direction étrange qu'il avait prise.

Où donc était parti le chien dans ses processus mentaux tandis que son corps physique actif, tout chargé d'une énergie peu commune reposait si tranquillement sur ce promontoire ? Cœurvaillant était en contact réciproque avec quelque chose de très sage et de très amical, cela tout observateur attentif l'aurait vu ; mais ce qui aurait probablement déconcerté cet observateur, comme je l'étais moi-même, c'était la nature et le lieu de ce quelque chose.

Je me mis à explorer toutes les directions, écoutant attentivement afin d'entendre chaque murmure intuitif et suivant soigneusement chaque directive. Je m'appuyais toujours pour cela sur deux faits solides : d'abord le fait que la véritable identité de Cœurvaillant s'étendait bien au-delà de son apparence physique. Ensuite, bien que classifié comme étant "un chien" portant l'étiquette que nous accrochons aux chiens, nous autres humains, de toutes les limitations, il n'en était pas moins une très intelligente entité pensante. De cela, je l'avais vu donner tous les jours la preuve, le voyant raisonner et parvenir à ses propres conclusions pour les traduire en une action effective.

"Si l'identité de Cœurvaillant s'étend au-delà de son apparence biologique, me disais-je "jusqu'où s'étend-elle ? Où sont placées ses limites ? Cœurvaillant est vraiment intelligent, des millions de personnes à travers le monde l'attesteront. Mais qui est qualifié pour juger de l'étendue réelle de son intelligence ? Pour cela, il faudrait changer de point de vue, mettre Cœurvaillant sur un niveau de compréhension mutuelle ; ce n'est que de cette façon que l'on pourrait découvrir ce que ce chien sait, mentalement et spirituellement."

Ayant écarté toutes limitations de mon imagination, je me demandais si Cœurvaillant, assis là sur le promontoire, n'essayait pas, à sa manière, de pénétrer les réalités invisibles au-delà de l'apparence matérielle des choses. Je me demandais s'il ne faisait pas effort pour parvenir aux dimensions les plus vastes de lui-même, pour découvrir ce qu'était son être réel, comme l'aurait fait tout humain sensible au milieu de tant de beautés naturelles. Mais, mes spéculations ne me menèrent à rien, le brouillard intellectuel était trop intense.

Enfin, pour m'amuser, je décidai d'interviewer le chien comme s'il eut été un étranger distingué mais dont je ne comprendrais que difficilement la langue, et je fis comme un journaliste, lui parlant mentalement pour ne pas troubler le silence de sanctuaire dans lequel nous nous trouvions, projetant ce que je disais sans le secours des sons vers le derrière de sa tête. Et je lui posais les questions les plus intimes ayant trait à sa vie avec moi, entre nous, dans nos rapports d'homme à animal. Ces questions étaient sans ordre logique ; je demandais ce qui me venait à l'esprit et je n'attendais point les réponses, en fait, je n'en attendais pas.

À court de questions, je me détendis enfin dans un état d'agréable animation suspendue, l'esprit vide. Soudain, et sans que j'eusse émis le moindre son pour attirer son attention, Cœurvaillant tourna vers moi sa tête et se mit à me fixer, à regarder à travers moi, me sembla-t-il, avec ses grands yeux. Ce fut inattendu - et surprenant.

Je ne sais combien de temps il demeura, ses yeux semblables à des rayons X fixés sur moi. Il se peut que ce fût quelques minutes ou beaucoup plus longtemps.

Cela me sembla être comme l'histoire fabuleuse de cet antique moine, que vous savez peut-être. Il sortit par un beau matin de printemps pour écouter chanter une alouette qui se trouvait dans un pré, lorsqu'il revint, tous ses condisciples étaient morts ; trois cents ans s'étaient écoulés. En présence des grandes réalités, le temps et l'espace disparaissent.

Enfin Cœurvaillant ramena sa tête à sa position première et se remit calmement à contempler l'espace. Alors - aussi facilement et aussi naturellement que si de telles choses eussent fait partie de l'expérience quotidienne - je compris que Cœurvaillant venait de me répondre silencieusement. Et j'avais pu comprendre ce qu'il disait ! La preuve en était que j'étais en possession de presque toutes les réponses aux questions que j'avais posées, des réponses qui, par la suite, furent vérifiées en tous
leurs détails.

Assis là, le dos tourné vers moi, Cœurvaillant avait entendu les questions que je lui posais mentalement. Lorsque je m'étais complètement détendu mentalement j'étais devenu réceptif, alors, tournant la tête dans ma direction, il leur avait silencieusement répondu. J'avais parlé à Cœurvaillant en une langue qui n'a point besoin d'être articulée ni écrite, et il m'avait répondu dans le même langage. Sans un échange de sons, sans un geste, chacun avait parfaitement compris l'autre. Et j'avais enfin établi le contact avec ce silencieux langage universel, apparemment perdu, que, comme l'ont indiqué il y a si longtemps les anciens sages, tout être vivant a la capacité innée de parler à tout autre être vivant, lorsque les esprits et les cœurs sont convenablement accordés.

En suivant Cœurvaillant, ce soir-là, pour rentrer à la maison, notre penser et nos actes synchronisés comme jamais auparavant et agissant consciemment au rythme de l'Intelligence et de l'Energie infinie dont procèdent toutes choses, je compris soudain pourquoi les barrières du langage avaient disparu entre le chien et moi. J'avais plaqué un accord harmonieux dans la parenté universelle - le reste était venu par surcroît.


CHAPITRE 16

Ponts mentaux


II n'est pas facile d'expliquer en termes clairs la technique exacte qui permet d'échanger des idées avec un chien au moyen d'une communication silencieuse. Le premier obstacle à cette compréhension mutuelle est l'attitude généralement adoptée qui s'oppose à tout ce qui n'est pas habituel, particulièrement dans ce qui a trait aux animaux.

Une autre difficulté vient du fait qu'établir des rapports rationnels de cette manière avec un chien doit nécessairement être une aventure de pionnier. On est forcé d'être son propre navigateur mental, de parvenir à ses propres conclusions et d'en faire soi-même la preuve. On est donc contraint d'agir à l'inverse de toutes les notions conventionnelles sur les rapports entre les humains et les bêtes.

Mon handicap le plus grand, lorsque je voulus apprendre à converser avec Cœurvaillant, me vint de l'assortiment de faux concepts dont j'avais hérité, des erreurs accumulées pendant des siècles au sujet des chiens. Et l'une de ces plus arrogantes idées était l'orgueil qui me faisait penser qu'à cause de "ma supériorité" divinement attribuée, j'étais, moi, qualifié pour communiquer de haut certaines idées importantes aux animaux, mais que ceux-ci, à cause de leur "infériorité divinement attribuée", n'étaient capables que de communications de peu de valeur. Et même lorsque de telles communications étaient possibles, elles ne pouvaient être exprimées que grossièrement et d'une façon très limitée, comme il convenait à une "créature muette, fonctionnant sur un plan d'intelligence inférieure".

Cœurvaillant me débarrassa de ces sottises. Pas tout d'un coup, mais jour après jour, tandis que je le suivais, en l'observant attentivement, à travers la campagne et assis, figurativement, à ses pieds, chez moi, lui permettant de m'enseigner des choses que j'avais grand besoin de connaître afin de devenir un meilleur compagnon pour lui, un meilleur citoyen de l'univers aussi. Lorsque je consentis à être instruit par un chien, Cœurvaillant m'impartit une sagesse précieuse, des secrets merveilleux se rapportant à l'art qu'ont les chiens de vivre pleinement et joyeusement dans le présent, sans souci des circonstances.

Il me fit perdre la mauvaise habitude de mépriser les autres entités vivantes, les autres formes de vie, comme m'étant inférieures, limitées ou sans rapport avec moi. Il me fit définitivement comprendre que si je voulais vivre avec lui d'une façon intelligente, il me faudrait faire en sorte que tous mes contacts mentaux avec lui soient aussi élevés, aussi horizontaux et aussi étendus que possible. Il m'apprit que je devrais toujours le considérer comme un semblable inconditionné plutôt que comme "un chien" dans le sens conventionnel et restrictif de ce terme.

De cet enseignement, un pont mental, pour ainsi dire, s'établit entre nous. Ce pont était à double sens, et non point à sens unique. Il s'étendit de là où je paraissais fonctionner en tant qu' "humain" jusque-là où Cœurvaillant semblait exister en tant que "chien". Ce pont invisible nous reliant, il fut possible à mes pensées de le traverser librement pour pénétrer le champ de son penser, et à ses pensées de parvenir aux miennes. A cela, cependant, il y avait une obligation stricte ; il me fallut apprendre à ne laisser traverser dans sa direction que mes pensées les meilleures ; je savais que de
son côté il en était de même.

Quand je maintenais mon extrémité du pont assez haute, assez horizontale et assez largement ouverte pour recevoir ou pour émettre, le trafic de la pensée coulait entre nous d'une façon naturelle et de manière à nous entraider. Cœurvaillant ne semblait avoir que rarement de la difficulté à comprendre les pensées que je lui envoyais, qu'il s'agisse de nouvelles, de suggestions, d'opinions, de questions ou d'expressions d'appréciation. Et plus je m'y appliquais, plus il me devenait facile de comprendre ce que silencieusement, il me disait.

Parfois, cependant, j'oubliais le rôle que j'avais à jouer dans notre parenté.

J'élevais alors l'extrémité du pont de telle sorte que celui-ci s'abaissait dans sa direction comme d'un supérieur à un inférieur. Lorsque ceci se produisait, l'invisible courant entre nous souffrait d'un court-circuit et, de manière automatique, je retombais au niveau relativement bas d'un de ces humains bornés qui essayent de faire l'important dans l'ombre d'un chien intelligent.

Celui qui nous aurait rencontrés, le chien et moi, assis tranquillement côte à côte dans quelque coin pittoresque de la campagne, et auquel on aurait dit très sérieusement que nous étions en train d'échanger, au moyen du langage silencieux, de stimulants points de vue, aurait sans doute eu bien du mal à le croire. Pourtant c'eut été la vérité. Si cet homme avait voulu se joindre à nous, s'il avait consenti à être suffisamment souple et assez réceptif, il aurait partagé avec nous le simple langage universel dont nous nous servions, ce langage qui s'exprime de cœur à cœur ["Le langage est source de malentendus." - Antoine de St-Exupéry] sans qu'il y ait besoin de sons.

Ce qui rendait si faciles et enrichissantes nos conversations, c'était l'invisible Facteur Primordial responsable de toute cette activité. Pour comprendre ce profond secret, il est important de savoir que ce que nous échangions, au cours de ces moments de communion, ce n'était point ces échanges maladroits qui ont lieu entre "le cerveau plus vaste et plus important d'un humain" et le "cerveau plus petit et point important d'un chien". Pas du tout. Les cerveaux, en tant que tels, n'y avaient pas plus d'importance que des côtes. Il s'agissait de quelque chose d'infiniment plus puissant.

Et ce quelque chose avait toute l'immensité, toute la puissance, toute l'intelligence, tout l'amour de l'Entendement sans bornes de l'Univers qui est en tout, à travers tout, et au-dessus de tout.

Ni Cœurvaillant ni moi n'opérions ces communications de nous-mêmes. Ni l'un ni l'autre ne s'exprimait en tant que penseur original, en tant que source indépendante. Au contraire, c'était l'Entendement de l'Univers qui communiquait à travers nous. Nous servions d'instruments à son bon plaisir. Cet entendement primordial, sans limites et éternel se mouvait à travers moi vers Cœurvaillant et à travers Cœurvaillant vers moi.

C'est ainsi que j'en vins à comprendre qu'il se meut à travers tout, partout, en un incessant rythme d'harmonieuse parenté.

J'eus le privilège d'apprendre de mon maître chien comment me débarrasser de mon ego et de mon intellect humain, comment fondre le meilleur de mon être au meilleur du sien, et comment permettre à l'Univers de s'exprimer à travers nous, comme cet Univers, dans sa sagesse et sa longue expérience, sait si bien le faire. 

À suivre... 

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