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samedi 16 août 2014

Une rencontre extraordinaire : Coeurvaillant (3/5)


CHAPITRE 9

Rat du désert


Il est connu comme le rat du désert. Le seul nom qu'il porte depuis des années est Dan du Mojave, et c'est le seul dont il ait besoin. Il aime le désert et le désert lui révèle sans cesse ses secrets les plus profonds. Sa "famille" consiste en un assortiment de chiens et d'ânes, auxquels viennent souvent s'ajouter, en hôtes temporaires, des animaux sauvages. Dan n'a pratiquement aucun standing social ou économique, mais il est riche de choses qui ne pourront jamais lui être enlevées, ni à présent ni dans l'éternité.

C'est un des hommes les plus libres que j'aie jamais connus. Il n'a ni obligations, ni responsabilités, ni soucis, ni craintes et point d'ennuis. Lorsqu'il a des besoins pour sa "famille" ou pour lui-même, il sait où puiser assez d'or pour y subvenir. Jamais il ne tire de la terre plus d'or qu'il n'en faut à ses modestes nécessités. Il va où il veut, quand il veut, et il fait ce qu'il lui plaît comme il lui plaît.

A cause de son habitude d'imprévisibles errances, il est souvent difficile de trouver Dan. Le désert dans lequel il vit est immense et l'on ne sait en quel endroit il se trouve. Je souhaitais beaucoup entrer en contact avec lui parce que, jusqu'à ce moment-là, il était le seul humain que j'eus connu, capable de tenir des conversations réciproques avec les animaux et de partager avec eux des idées. Dan ne lit jamais de livres, de magazines ou de journaux, il n'écoute jamais la radio, ne regarde jamais la télévision et pose rarement des questions aux humains ; cependant, il est à tout moment extraordinairement bien informé sur tout ce qui, pratiquement, l'intéresse, que ce soient choses proches ou lointaines. Ces informations lui viennent de ses chiens et de ses ânes, d'animaux sauvages, de serpents, d'insectes, d'oiseaux, en fait de tout ce qui traverse sa piste. Le vrai mystère, ce n'est pas seulement la capacité qu'a Dan de communiquer silencieusement ses pensées à l'animal, mais celle de comprendre lorsque l'animal lui parle.

A plusieurs reprises j'avais essayé d'obtenir de Dan qu'il me dise comment il s'y prenait pour établir une correspondance pratique avec les formes non humaines de la vie, mais il s'y refusait. Aucun de ses autres amis n'avait obtenu de lui qu'il lui livrât son secret.

Sa réponse à ces requêtes était que de telles choses étaient trop intimes pour qu'on en parle et ne pouvaient s'acquérir que par l'effort personnel et l'humilité véritable.

Je n'emmenai pas Cœurvaillant, bien que je souhaitasse vivement que Dan et lui fissent connaissance. A cette époque de l'année le désert était beaucoup trop chaud pour le grand chien ; avec beaucoup de réticences je le laissai donc, ce qu'il n'approuva point du tout.


Arrivé à la petite ville du désert où, de temps à autre il venait se ravitailler, je vis que j'avais de la chance. Il était passé dans cet endroit au début de la journée et je devinai sans peine dans quel endroit du désert il était susceptible de passer la nuit. Quelques heures plus tard, nous soupions ensemble, Dan et moi, en compagnie de ses chiens et de ses ânes, sous sa vieille tente, devant un feu de camp, dans le désert. La vaisselle étant faite et rangée, nous nous couchâmes sur le dos, Dan et moi, pour communier avec les étoiles ; dans cette claire atmosphère, celles-ci semblaient toutes proches. Nous avions peu parlé pendant la préparation et l'ingestion du repas ; Dan tient peu de conversation, même avec ses amis, le moins possible. Il pense que la conversation inutile est non seulement cause de perte d'énergie mais qu'elle pollue l'atmosphère. Il est un observateur strict de l'antique règle du désert qui veut que, si l'on ne peut améliorer son silence, on se taise.

Mais il me sembla qu'en cette occasion, il y avait de bonnes raisons pour rompre le silence, j'avais un problème majeur sur les rapports des humains et des bêtes et j'avais parcouru une grande distance pour demander à Dan son avis là-dessus. Je lui dis donc comment nous nous trouvions à vivre ensemble, Cœurvaillant et moi, et je lui fis part de la difficulté à laquelle je me heurtais pour parvenir à l'exacte vérité au sujet du grand chien, puis je lui demandai ce qu'à son avis je devais faire.

Je n'obtins aucune réponse. Seul, le silence du désert me répondit, un silence si intense, qu'il sembla plutôt effrayant à mes oreilles accoutumées aux bruits de la ville.

Patiemment, j'attendis... j'attendis... j'attendis.

Mais mon ami n'émit aucun son, ne fit aucun mouvement. De deux choses l'une, pensai-je : ou bien ce que j'ai dit ne l'intéresse point, ou bien il s'est endormi. Le temps passa. Enfin Dan bâilla et s'étira. Puis il parla, s'adressant aux étoiles.

"Il y a des faits relatifs aux chiens, et puis il y a des opinions sur eux. Les chiens savent les faits et les humains ont des opinions. Si vous voulez savoir les faits au sujet d'un chien, demandez-les au chien. Si vous voulez des opinions, demandez-les aux humains."

Un véritable expert en rapports entre humains et animaux avait parlé. L'ayant fait, il roula sur son côté et cette fois s'endormit pour de bon. En quelques mots, Dan m'avait donné précisément l'aide dont j'avais besoin. Il m'avait clairement montré où j'avais commis, à propos de Cœurvaillant, mon erreur fondamentale. J'avais consulté toutes sortes d'autorités à son sujet, toutes, si ce n'était Cœurvaillant lui-même.

Lorsque le soleil se leva sur la lointaine ligne d'horizon du désert, le lendemain, je me mis en marche vers Hollywood et Cœurvaillant.

Coeurvaillant (à gauche) et sa compagne "Julie". Leur lignée perdure jusqu'à aujourd'hui


CHAPITRE 10

Interview de chien


Je me mis en devoir de suivre les conseils de Dan. Je voulais tirer de Cœurvaillant lui-même les faits plutôt que de dépendre des opinions humaines. Je savais que Cœurvaillant aurait peu de difficulté à suivre la plupart des choses que je dirais. Mais, comment allais-je pouvoir le comprendre ?

Pour notre première expérience, je fis asseoir Cœurvaillant près de moi sur le sol de la salle de séjour, de manière que nous puissions nous regarder dans les yeux et aussi, espérais-je, dans nos esprits et dans nos cœurs. Puis je commençai à lui parler comme s'il avait été un être humain très intelligent. Je lui racontai mon voyage au désert, lui disant pourquoi j'y étais allé et ce que Dan m'avait conseillé, d'écarter les opinions des humains et de demander au chien les faits à son sujet.

"Et voilà pourquoi nous sommes assis ensemble ici", ajoutai-je, "je t'interviewe à ton sujet et à notre sujet à tous les deux. Il y a beaucoup de choses en toi qui me déconcertent, des choses qu'il faut résoudre afin que nous soyons de meilleurs compagnons. J'ai lu toutes sortes de livres et consulté toutes sortes d'autorités, mais aucun n'a été capable de m'aider à te mieux comprendre. Et puis, dans le désert, j'ai appris que c'est toi que je dois consulter. Tu sais quels sont les faits à ton sujet, Je serais heureux que tu me dévoiles quelques-uns de ces faits pour le plus grand bien de nous deux. Je ne sais comment tu vas t'y prendre, c'est ton affaire."

Cœurvaillant se tenait comme s'il posait pour une photographie pour un de ses films. Très attentif, il avait légèrement incliné la tête, ses oreilles étaient toutes droites et orientées vers moi, et ses yeux suivaient chaque mouvement de mes lèvres.

Je lui posai question sur question ; sur les rapports entre humains et animaux en général ; je lui posai beaucoup de questions sur lui-même en particulier. J'énonçais chaque question très lentement, puis je m'arrêtais, souvent pendant plusieurs minutes, afin d'obtenir une réponse, mais il n'en vint point. Il ne fit rien du tout autant que je pus voir, si ce n'est de se tenir là, comme s'il eut été de pierre et de me fixer avec une expression impossible à déchiffrer.

Enfin je fus à court de questions. Patiemment j'attendis, mais Cœurvaillant n'apporta aucune contribution apparente à la situation. De temps en temps, il clignait des yeux et remuait l'extrémité de son nez. Le silence était profond. Je pris la résolution de rester là, fixant ce chien aussi longtemps qu'il resterait lui-même à me fixer, dussé-je y passer la nuit. Enfin Cœurvaillant bâilla, se leva, se secoua, se retourna, marcha de son pas militaire vers l'autre bout de la pièce, ouvrit la porte et disparut dans la nuit. L'interview était terminée.

C'était décourageant ; pourtant, il restait une lueur d'espoir. Au moment où la queue de Cœurvaillant disparaissait par la porte de service, j'eus soudain l'intuition de la raison pour laquelle cette interview avait échoué. Cœurvaillant me murmurait cette intuition, comme si quelqu'un me la disait, Cœurvaillant avait essayé d'entrer en communication avec moi tandis que nous étions assis par terre, mais je n'avais pas su comprendre ce que, silencieusement, il me disait. De sorte que, finalement, il avait été contraint d'ajourner la séance jusqu'à ce que je sois mieux préparé à être en correspondance rationnelle avec un chien.

Faire en sorte d'établir un moyen d'intercommunication pratique entre le chien et moi devint pour moi une préoccupation majeure. Je me mis à suivre toutes les suggestions qui se présentaient à mon esprit, si fantastiques qu'elles soient. C'était à la fois déconcertant et exaltant, comme de voir un objectif auquel on aspire à travers un brouillard intense et tourbillonnant. Je ne parvenais pas à comprendre comment le chien pouvait établir un contact exact avec mes processus mentaux, tandis que j'étais dans l'impossibilité de lire les siens, si ce n'est de la façon la plus grossière et la plus évidente.

Chaque jour je continuais à surveiller Cœurvaillant, le plus étroitement possible, observant chacun de ses gestes et m'efforçant d'en trouver la correspondance mentale. Chaque jour, pour remplir mes devoirs de Bonhomme Vendredi, je lui faisais la lecture. Bien entendu, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi il fallait faire la lecture à un chien, même aussi illustre que l'était Cœurvaillant, ni quel bien pouvait en résulter. Je pensais même que cela pouvait bien être quelque "gag". Mais je n'en continuais pas moins, en partie parce que cela m'avait été prescrit, en partie par curiosité, pour voir ce que cela donnerait, et aussi parce que cela ajoutait à l'aventure une certaine cocasserie.

Chaque matin donc, Cœurvaillant et moi, nous nous trouvions face à face, soit sur le sol de la salle de séjour, soit à l'extérieur et je lui lisais le contenu de livres, de magazines et de journaux, prenant soin de ne lui donner que ce qui était le meilleur, tant pour le fond que pour le style. Il écoutait toujours avec une attention polie, comme s'il comprenait et goûtait tout ce qui lui était dit. Mais dès qu'il détournait de mes lèvres son attentif regard et bâillait, c'était toujours signe d'ennui ; et automatiquement, la séance de lecture s'arrêtait.

Un matin, après que je lui eusse lu de la poésie particulièrement belle, nous regardâmes au loin, vers les distances que notre point d'altitude nous permettait de découvrir et je compris tout à coup pourquoi j'avais reçu l'ordre de lire chaque jour à Cœurvaillant quelque chose de qualité. Plus je lui faisais la lecture, plus je l'élevais au-dessus de toutes les classifications par lesquelles on limite les chiens, le plaçant sur le plan d'un compagnon intelligent, d'un semblable ayant droit à autant de bonnes choses de toute nature que moi. A mesure que nous partagions les jours, les aventures et l'enseignement réciproque, je fis une autre découverte intéressante et révélatrice : plus je m'abstenais de traiter Cœurvaillant "en chien" au sens conventionnel du terme, plus il cessait de se comporter "en chien", du moins à mon égard. Et plus cet état de choses fascinant durait, plus nous vivions en compagnons rationnels et plus les barrières entre nous s'écroulaient.



CHAPITRE 11

Programme


Un jour, j'entrai, vis-à-vis de Cœurvaillant, dans une impasse où il redevenait pour moi une énigme absolue. Quelque chose obstruait nos rapports. A ma confusion, je finis par trouver que c'était : MOI ! Malgré tous mes efforts bien intentionnés, j'avais commis l'erreur, commune à tout ego, d'essayer de penser et de parvenir aux conclusions finales pour nous deux.

Et cela ne se pouvait pas, même avec un chien. La seule solution était dans le fait de suivre intégralement les conseils précieux que Dan du Mojave m'avait donnés.

Je ne les avais mis que partiellement à l'épreuve. Je m'étais mis beaucoup trop en avant, je n'avais pas assez prêté attention à ce que Cœurvaillant, en tant qu'expression intelligente de la vie, pouvait me communiquer. Sans me rendre compte de l'injustice dont je m'étais rendu coupable, je m'étais mentalement dévolu la priorité dans nos rapports. J'étais un "humain", et j'avais mentalement attribué à Cœurvaillant le rôle inférieur, parce qu'il était "un chien".

Je décidai d'opérer une volte-face complète. J'enverrais par dessus bord toutes les traditions et les conventions des rapports entre humains et animaux, je reverrais la procédure ordinaire : "L'homme dresse le chien" et je ferais en sorte que "le chien dresse l'homme". Je m'efforcerais d'écarter tout orgueil personnel ou d'espèce, de cesser toute résistance intellectuelle, de devenir aussi humble et aussi réceptif que je le pourrais afin de permettre au chien de m'instruire à sa guise. Ce serait bien de suivre les conseils de Dan du Mojave qui m'avait dit de m'adresser directement à un chien pour savoir ce qu'il en est de ce chien.

Cœurvaillant donc, devint "le professeur" et moi "l'élève", et l'endroit où nous nous trouvions, à la maison ou au-dehors, était "la classe".

Et c'est le programme que nous suivîmes aussi longtemps que le corps physique de Cœurvaillant alla, bondissant, sur la scène terrestre. Et cela continue, il est toujours mon maître et je suis toujours son élève. A travers les brumes illusoires du temps et de la mort elle-même, il continue de partager avec moi, grâce à la bonté éternelle, des choses qu'il m'est extrêmement important de connaître et de mettre en pratique.

C'était là un programme si extraordinaire et si éloigné de toutes normes académiques que, tant que les résultats ne furent point concluants, il me fallut garder le secret profond. Je sais combien rigides et jalouses sont les opinions que la plupart des humains nourrissent à l'égard de tout ce qui touche à l'éducation, lorsqu'il s'agit de déterminer quelles sont les qualités dont doit faire preuve celui qui a la tâche "de transmettre les connaissances, le savoir-faire et la discipline du caractère à un autre
être humain".

Et j'imaginais sans peine ce qui se produirait si l'on tentait de recommander sérieusement un animal comme professeur bien accrédité pour enseigner des humains.

Le seul bagage dont nous nous servîmes, le Professeur Cœurvaillant et moi dans notre système éducatif, fut un livre de synonymes, un dictionnaire, un carnet de notes et un crayon. Ces objets, bien entendu, étaient pour moi.

Mon professeur n'avait besoin que de lui-même, d'un peu d'encouragement de ma part, de mon attention complète et d'assez d'espace pour opérer. Mes études, tant que Cœurvaillant fut parmi les visibles, furent pratiquement continuelles ; l'école ne fermait point, mon éducation suivait son cours.

Cependant, notre programme était flexible, imprévisible, pratique et plein de gaieté. Ce n'était pourtant pas un cours facile. J'étais gêné par tout un assortiment de faux concepts au sujet des chiens et autres animaux, ces notions devaient être chassées pour faire place aux faits. Il a fallu de la discipline... un sentiment d'émerveillement et d'appréciation... de la souplesse intérieure et extérieure... une foi illimitée... et la bonne volonté nécessaire pour suivre les faits, où qu'ils me conduisent.

Tout ce que Cœurvaillant avait à faire pour m'instruire, c'était d'être lui-même.

Mon rôle était d'observer attentivement tout ce qu'il faisait et de rechercher les qualités de son caractère. Mon livre de synonymes m'aidait à trouver le nom des qualités et le dictionnaire me donnait une signification plus approfondie de ces qualités. Je dressais ensuite la liste de ces qualités dans mon carnet et j'étudiais ce que mon chien en faisait dans sa vie de tous les instants.

Je ne recherchais pas les "qualités d'un bon chien" telles qu'elles sont énoncées par les arbitres des expositions canines et autres professionnels. Je cherchais les meilleures qualités, aux valeurs éternelles, celles que nous honorons et respectons toujours, nous les humains, chaque fois que nous les trouvons chez les membres de notre propre espèce, qualités que tous les grands éducateurs s'accordent à déclarer essentielles à une existence supérieure.

Je trouvais des centaines et des centaines de ces qualités en Cœurvaillant. Elles surgissaient dans toute leur pureté et toute leur gloire des profondeurs de son être. Et il les diffusait aussi naturellement et aussi irrésistiblement qu'une fleur dispense son parfum, un oiseau son chant, un enfant son rire.

Je le répète, notre programme était, et reste encore, en dehors des normes académiques ; pourtant je vous le recommande, particulièrement si vos rapports avec autrui, qu'il soit humain ou animal, sont restreints, ennuyeux, sans signification ou autrement dépourvus de profit.

Si vous décidez de le mettre à l'épreuve, soit avec votre propre chien ou avec quelque animal d'une autre espèce, vous êtes assuré de résultats enrichissants. Il n'est point nécessaire de posséder un chien aussi accompli et aussi célèbre que l'était Cœurvaillant pour tirer profit de ce programme inhabituel. Il n'est pas non plus obligatoire que ce soit un chien spécialement élevé ou dressé.

N'importe quel chien fera l'affaire, à condition qu'il agite la queue à votre approche. N'excluez pas même ce "sale petit corniaud" que vous avez surpris en train de dérober une parcelle du repas dont il avait grand besoin, dans une poubelle renversée. Tôt ou tard l'humain qui sait observer découvre que, pratiquement, chaque chien est pourvu, d'une façon innée, de connaissances et de sagesse et qu'il est maître dans l'art d'enseigner les humains au moyen de l'irrésistible puissance d'un bon exemple silencieux.


CHAPITRE 12

Regarder et voir


Par un merveilleux matin d'été où tout semblait proclamer partout la sagesse, la bienveillance et la gloire du Créateur de toutes choses, nous longions en voiture la côte de la Californie Sud, le professeur Cœurvaillant et moi, et je vis enfin ce que nous cherchions ; une plage à notre goût. Elle était de sable dur et déserte, les oiseaux de mer exceptés. Il fallait qu'il en soit ainsi, mon maître à quatre pattes représentait une valeur commerciale beaucoup trop considérable pour courir le risque de se rencontrer avec d'autres chiens ou avec certains humains dont il jugeait qu'ils n'étaient pas
fréquentables, même par un beau jour d'été.

Sortant de la voiture notre déjeuner, une couverture, des livres et quelques autres objets, nous établîmes la classe au sommet d'une dune d'où nous avions une vue illimitée dans toutes les directions. Ayant pris l'habitude de tout mettre en commun avec Cœurvaillant, même le travail, au cours de ces randonnées, je le laissai m'aider à sortir les objets de la voiture et à les placer. Il le fit avec beaucoup d'adresse, compte tenu du fait qu'il n'avait point de mains. Lorsque tout fut en place et que je fus assis, les jambes croisées, au centre de la couverture, je lui donnai sa nourriture qu'il
attendait avec impatience, puis il se mit à courir aussi vite que ses pattes pouvaient le porter. A ce moment précis l'école commençait pour moi.

Ses yeux pleins de lointains, pleins d'énergie, avec, sous ses pattes, du sable dur et un océan dans lequel il pouvait se précipiter à volonté, sans que personne ne le commandât, Cœurvaillant était magnifique à regarder, bien plus encore dans ces moments-là que dans ses films, si beaux qu'ils aient été. Car, lorsqu'il tournait, il était contraint de se soumettre à certaines restrictions, à certaines règles déterminées afin de synchroniser son action à celle des acteurs humains, en vue de l'harmonieux déroulement du scénario. Mais, sur une plage déserte, personne ne s'opposant à son
action mentale et physique, il présentait à chaque seconde un divertissement hors classe. Parfois il entrait en représentation sur la plage, parfois dans la mer, et le reste du temps il se détendait et préparait de nouveaux ébats.

Je ne me lassais jamais d'être son élève-auditoire pendant ses promenades. Sa joie de vivre... sa vitalité... son agilité puissante, presque digne d'un chat... son enthousiasme... son étonnement et son appréciation des choses... sa façon de s'absorber entièrement dans ce qu'il faisait... tout cela était d'un merveilleux intérêt éducatif et divertissant. Il possédait le don de tirer du plaisir, du bonheur et de la satisfaction de chaque seconde, et il ne permettrait jamais à la vie de devenir ennuyeuse, que ce fut pour lui-même ou pour ceux qui l'entouraient.

En le contemplant ce jour-là avec, pour toile de fond parfaite, l'Océan Pacifique, je me dis que je ne me souvenais pas avoir vu composition plus majestueuse, ni plus parfaite coordination en action. C'était comme si un poème avait pris la forme d'un chien pour exprimer, par sa signification et son rythme, ce qui ne pouvait absolument pas être dit par des mots. Tout ce que Cœurvaillant exprimait en forme physique et en action, là sur cette plage, c'était tout simplement l'expression de son magnifique caractère, l'irradiation en des combinaisons infinies de ses grandes qualités intérieures, ces qualités que je découvrais en lui chaque jour avec l'aide de mon livre de synonymes et de mon dictionnaire.

C'est alors que je compris que ce que j'avais le privilège de regarder, ce n'était pas un chien exprimant de nobles qualités, mais bien plutôt de nobles qualités exprimant un chien. Ces qualités, il les irradiait des profondeurs de son être, il les projetait aussi généreusement que le soleil projette ses rayons, il ne cherchait à obtenir aucun effet, il les laissait tout simplement faire.

Enfin, assez fatigué par ses violents ébats, Cœurvaillant revint vers moi et se jeta à terre. Il ne ferma pas ses yeux comme il avait l'habitude de le faire en pareil cas, il leva son regard plein de tendresse vers mon visage et frappa le sable de sa queue. Il semblait avoir quelque chose en tête qu'il aurait bien voulu me faire entendre, et il faisait de son mieux pour me le communiquer, mais je ne comprenais absolument pas.

Doucement le jour glissa vers une nuit toute brillante d'étoiles, toute pleine des senteurs de la mer et de la terre. A présent, nous étions côte à côte, Cœurvaillant et moi, fixant les ténèbres, partageant notre émerveillement et notre joie. Je cessai d'essayer de découvrir ce que pensait mon compagnon à quatre pattes, nous nous détendîmes tous les deux et nous nous perdîmes dans la nuit, les oiseaux de mer, les étoiles, l'océan et le sable.

C'est alors que j'eus une de ces révélations, qui devenaient de plus en plus fréquentes, sur mes rapports avec Cœurvaillant. Sans le moindre effort conscient de ma part, j'entrai soudain en possession de faits importants qui m'étaient jusqu'alors restés inconnus. Ce soir-là, la révélation qui se fit jour dans mon esprit ne laissa pas de me confondre. Je compris tout à coup que, bien que j'aie eu des contacts avec d'innombrables chiens, toutes espèces de chiens dans différentes parties du monde, en fait, malgré toutes ces occasions de les observer intelligemment, je n'avais jamais vu un chien ! Je m'étais contenté de regarder les chiens, sans être capable d'en voir vraiment un seul.

Lentement, je pris conscience de ce qui s'était produit tandis que je regardais Cœurvaillant jouer sur la plage, plus tôt dans la journée... de ce qui s'était passé tandis qu'il était étendu près de moi sur le sable, contemplant mon visage et agitant la queue... de ce qui se passait en ce moment tandis que nous regardions la nuit. A sa façon simple, Cœurvaillant opérait en moi un puissant miracle. Le miracle d'ouvrir mes aveugles yeux intérieurs pour me permettre de voir le chien que je regardais.

À suivre...

1 commentaire:

  1. Un très grand merci pour ce partage profond ...

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