Bistro Bar Blog

vendredi 15 août 2014

Une rencontre extraordinaire : Coeurvaillant (2/5)


CHAPITRE 5

Tenir compagnie

Il n'est point facile de savoir être le compagnon d'un chien qui est une célèbre vedette de cinéma. Ici la difficulté était Cœurvaillant lui-même. Il était trop mystérieux, trop sûr de soi, trop capable, trop "vache sacrée" pour moi dont la connaissance des chiens était limitée. Ce qui était à ma portée c'était un spécimen plus ordinaire, un chien, par exemple, venu de la fourrière qui, non seulement avait besoin d'un ami, mais qui se trouverait, sans cet ami, en danger de subir le sort des animaux perdus.

Cœurvaillant était l'animal le plus extraordinaire que j'eusse jamais vu. Il était particulièrement distingué par ses processus pensants, par la façon dont il raisonnait les choses, parvenait à ses propres conclusions et puis traduisait ses conclusions en action pratique sans le secours humain. Une telle indépendance, une telle sagesse chez un chien étaient difficiles à admettre, même pendant qu'on en observait l'opération.

Cœurvaillant recevait de nouveaux jouets que lui envoyaient ses admirateurs de toutes les parties du monde, et il aimait beaucoup jouer avec eux. Lorsqu'il en avait envie, il ouvrait le placard qui les contenait, les regardait pendant quelques instants, puis il en choisissait un avec ses dents, sortait du placard à reculons, fermait avec soin la porte, emmenait le jouet au jardin et s'en amusait. Lorsqu'il en avait assez, il rentrait son jouet, ouvrait la porte du placard, plaçait le jouet exactement à l'endroit où il l'avait pris et s'en allait, ayant soigneusement refermé la porte.

S'il me voyait commencer un travail - faire le lit, le ménage, bouger des meubles, laver la voiture ou jardiner - il insistait pour me venir en aide, se servant de ses mâchoires au lieu des mains et m'aidant toujours efficacement.

J'avais été autorisé à prendre complètement en charge Cœurvaillant et à diriger toutes ses activités privées ou publiques, mais il se mit en devoir de renverser cet ordre des choses quelques minutes après notre rencontre : il prit soin de moi comme s'il avait été l'humain et moi le chien. Sa formation, naturellement, avait comporté des travaux de police et de guerre, de sorte qu'il avait l'habitude de prendre en charge gens et choses. Et du fait de sa force physique et de ses records de combat, on n'était point tenté d'en disputer avec lui. Il m'accepta de bonne grâce en tant que compagnon provisoire, comme on le lui avait ordonné, mais il donna sans cesse l'impression de me prendre, en réalité, en charge et que l'acceptation de sa part de quelque autorité dont je fisse preuve, n'était que concession temporaire. 

 

J'avais toujours considéré que j'étais en droit de m'aller coucher et de me lever à l'heure qu'il me plaisait pourvu, bien entendu, que ce choix ne fut point contraire à mes devoirs, mais Cœurvaillant n'approuva pas cette attitude, probablement à cause de sa stricte formation militaire en Allemagne.

Il avait coutume de sauter hors du lit à six heures précises chaque matin, plein d'énergie, de spontanéité et d'enthousiasme. Il n'était pas besoin de le faire sortir ; il ouvrait lui-même toutes les portes et s'en allait. Il y avait, entre la chambre à coucher et la salle de séjour une vieille porte, qui, de temps à autre lui résistait. Il considérait cela de toute évidence comme un affront. Sa gorge émettait des sons menaçants, il refermait ses puissantes mâchoires sur la poignée et, jetant tout le poids de ses 125 livres dans son effort, il soulevait la vieille porte hors de ses gonds.

Avant qu'une heure ne passât il revenait à toute allure dans la chambre à coucher, surchargé d'air frais, de vitalité et d'énergie, puis il se mettait à aboyer dans ma direction pour m'aviser qu'il était l'heure de me lever et de m'agiter, particulièrement en vue de préparer le déjeuner. Si je ne répondais pas, il arrachait les draps et les couvertures du lit et les traînait à l'autre bout de la pièce. S'il n'obtenait pas de résultat, il s'emparait de mes pyjamas et tirait dessus jusqu'à ce que, soit moi, soit un fragment de pyjama le suive. Le soir, lorsqu'il avait décidé que j'avais assez veillé, il se mettait à aboyer et à tirer sur mes vêtements afin de m'informer officiellement qu'il était temps que je quitte ce que je faisais pour m'aller coucher. S'il se trouvait que j'eusse en main un livre, il me le retirait souvent, courait dans la pièce voisine et le laissait tomber sur le lit pour me faire comprendre que là était ma place, jusqu'à nouvel ordre de sa part.


Pendant le tournage de "Croc blanc"

Comme presque tous les chiens et aussi tous les enfants dont le développement naturel n'a pas été contrarié, Cœurvaillant était passé maître dans l'art de vivre pleinement et complètement dans le moment présent. Il savait tirer de l'occasion, de la circonstance immédiates, le maximum d'intérêt et de plaisir. Même lorsqu'il paraissait dormir, cette magie, de toute évidence, se poursuivait car son corps vibrait, sautait, frémissait tandis qu'il participait à toutes sortes d'aventures dans le royaume de sa propre imagination.

Il était clair que Cœurvaillant était persuadé que la vie est faite pour être vécue et partagée aussi pleinement que possible et que le monde n'est point une arène mais un terrain de jeux. Et il se mit en devoir de me montrer comment nos rapports pouvaient se transformer en de perpétuelles vacances. Une partie de ces vacances se déroulait à la maison, le reste se passait à explorer la campagne. Les vacances à la maison résultaient des devoirs que l'on ne pouvait éviter et, tandis que je m'en chargeais, Cœurvaillant se divertissait. Il avait compris que je ne devais pas être dérangé lorsque je travaillais à mon bureau et se gardait bien de le faire intentionnellement. Pourtant il m'interrompait sans cesse, parce que je ne résistais pas à la tentation de l'observer, lui et les choses intéressantes qu'il faisait de son propre chef.

Au cours de ses sessions à la maison, Cœurvaillant se donnait la comédie. Il en était le metteur en scène, le directeur, l'acteur, l'auteur et le public tout à la fois, et il ne s'ennuyait jamais. Si cela se produisait il passait à autre chose. Les seuls autres êtres vivants avec lesquels il partageait ses passe-temps étaient les insectes. Ceux-ci le fascinaient et l'enchantaient. Chaque fois qu'il en voyait un ramper le long du sol, il le suivait avec la plus intense et la plus amicale curiosité, essayant de découvrir où ce petit être se rendait et ce qu'il allait faire une fois arrivé.

Mais peut-être la plus inoubliable comédie qu'il se donnait était-elle celle pour laquelle il se servait d'un vieux soulier que nous avions trouvé au cours de nos promenades et qu'il affectionnait particulièrement. Il exécutait autour de ce soulier des figures de danse à quatre pattes comme si cet objet était une sorte de symbole que seul il savait interpréter ; et dans ces représentations dramatiques, le vieux soulier semblait représenter tout ce que Cœurvaillant aimait ou détestait. Et en jouant dans mon jardin avec cette vieille chaussure, avec moi pour seul spectateur, il donnait une
représentation aussi magnifique que devant les caméras ou les salles pleines d'admirateurs enthousiasmés.


CHAPITRE 6

Lecteur des pensées

Plus les jours se suivaient dans notre retraite au milieu des collines de Hollywood, loin des lieux de parade des dieux et des déesses du monde du cinéma, loin des renards de la publicité et des bruits incessants des sirènes de cette publicité, plus Cœurvaillant m'apparaissait merveilleux et incompréhensible. Cette partie de son individu avec laquelle je dormais, mangeais, marchais et jouais était relativement facile à comprendre. Il en était autrement de son individu mental, de cet invisible et mystérieux individu qui fonctionnait si efficacement derrière son apparence physique et
qui lui permettait d'accomplir des choses si extraordinaires.

Puis, un jour, il se produisit quelque chose qui donna à nos rapports un tour tout à fait nouveau, une signification nouvelle. Ce fut par un très beau matin de printemps qui faisait suite à plusieurs jours de pluie. Le vent qui venait de l'océan pacifique était chargé d'un vivifiant goût de sel tandis que du désert, en direction opposée, venait un chaud parfum de sauge. Ce n'était pas le jour de rester assis à un bureau pour frapper sur une machine à écrire ; il ne pouvait non plus être question de goûter un temps pareil à travers des portes et des fenêtres, même ouvertes.

"Aurai-je le courage de terminer mon travail ?" me demandai-je, "Ou bien ferai-je avec Cœurvaillant une escapade dans les collines pendant le reste de la journée ?"

Sans discuter plus longtemps, je pris ce dernier parti. Quelques secondes après que cette décision eut été prise, la porte d'entrée de service fut violemment ouverte et Cœurvaillant entra précipitamment, frénétiquement agité. Dérapant vers l'endroit où j'étais assis, il lécha brièvement une de mes mains, se précipita dans la chambre à coucher et en sortit presque immédiatement avec un vieux sweater que j'arborais pour nos randonnées. Puis il repartit pour la chambre à coucher et revint avec mes blue-jeans. Vinrent ensuite un de mes souliers de marche, puis l'autre et enfin ma canne irlandaise. Il déposa soigneusement tous ces objets à mes pieds. En cinq incursions dans la chambre, rapidement exécutées, il m'avait apporté tout ce dont j'avais besoin pour notre promenade. Puis, sortant, tournant et aboyant de toutes ses forces, il me fit comprendre qu'il convenait de se mettre immédiatement en route, et plus vite encore si possible.

Je le regardais stupéfait. Comment ce chien savait-il que j'avais changé mes projets et que je me disposais à l'emmener faire une promenade ? Aucune communication extérieure n'avait eu lieu entre nous. En fait, je ne savais pas exactement où il était depuis plusieurs heures. Dans ce que je croyais être le secret de mon esprit, j'avais subitement changé d'intention et voilà qu'il apparaissait, de toute évidence, au courant de ce changement.

Tard dans la nuit, Cœurvaillant et moi nous errâmes dans la campagne ; il cherchait l'aventure et je le suivais, aussi étourdi intellectuellement et déconcerté que je ne l'avais jamais été de ma vie.

Tandis que nous nous rapprochions de la maison, il me vint à l'esprit que Cœurvaillant lisait mes pensées depuis notre rencontre, mais que je n'avais eu ni la sagesse ni assez de vivacité d'esprit pour m'en rendre compte auparavant. Et je me souvins des très nombreuses fois où Cœurvaillant avait, sans aucun doute, compris mes intentions et mes projets avant que je n'aie pu les mettre à exécution.

"Comment s'y prend-il ?" me demandai-je à maintes et maintes reprises tout en le suivant sur la piste. Cette capacité pour lire les pensées est-elle innée et naturelle à tous les chiens, peut-être à tous les animaux, ou bien est-ce un don spécial à un chien comme Cœurvaillant et que quelqu'un lui a appris à exprimer ? Je retournais tout cela en mon esprit sans trouver de réponse satisfaisante ; je ne trouvais rien, si ce n'était la preuve indéniable que ce chien pénétrait mon esprit et y lisait avec aisance et exactitude quand il le voulait.

Je me mis à lire d'innombrables livres sur les chiens. J'y appris bien des choses relatives à la sélection, à l'élevage, à l'entraînement et aux soins à donner, aux expositions canines, à la vente des chiens aux meilleures conditions, mais aucun de ces ouvrages ne m'apprit comment Cœurvaillant était capable de lire ma pensée. Ici et là, un auteur semblait se diriger dans cette voie d'une manière générale, mais il ne tardait pas à dévier pour étudier le chien comme un spécimen biologique et citer sa valeur marchande telle qu'elle est fixée par les professionnels de la question.

Ces livres ne parlaient que des effets physiques plutôt que des causes mentales provoquant ces effets. Ce que je recherchais, c'était quelqu'un qui puisse m'expliquer la mentalité du chien, qui m'enseigne ce que c'est que ce charme invisible et mystérieux qui nous les rend si attachants.

Aucun des auteurs que j'avais consultés ne semblait penser que cela fut si important. Alors, je me mis à consulter en personne toutes sortes d'experts, amateurs et professionnels, depuis les voleurs de chiens jusqu'aux juges des expositions internationales. Presque tous avaient eu des expériences au cours desquelles des chiens avaient lu dans leurs pensées aussi facilement, aussi correctement que Cœurvaillant dans la mienne. Tous avaient connu des chiens capables de prévoir et, en quelque sorte, de prédire des événements avant que ces événements se manifestent. Mais aucun ne s'était assez intéressé à ce phénomène pour l'étudier.

Chaque fois que je demandais à l'un de ces experts de m'expliquer ce qui permet à un chien de lire dans le penser humain, comme tous les chiens paraissent capables de le faire, de voir ou de pressentir des choses invisibles, il parlait d'abondance pour finir par me dire que c'était là un "instinct naturel" que presque tous les chiens possèdent dans une certaine mesure.

Je lui demandais alors ce qu'il entendait par le terme "instinct naturel" et comment il se faisait que cet instinct fonctionnât non seulement entre chiens mais entre un chien et un être humain, alors il reprenait son flot de paroles, se lançait dans des termes techniques pour se perdre dans un salmigondis professionnel, me laissant très exactement au point d'où j'étais parti.


CHAPITRE 7

Maître détective


Un jour, un étranger à l'allure distinguée, à l'accent doux et plein de charme vint nous rendre visite, à Cœurvaillant et moi. Il se présenta comme un écrivain qui avait été spécialement envoyé en Californie par un célèbre éditeur européen afin d'écrire une série d'articles au sujet de Cœurvaillant, articles qui devaient paraître sous la forme d'un livre. Il se mit à me poser de nombreuses questions au sujet du grand chien, tout comme s'il eut été un procureur général. Il voulait savoir comment Cœurvaillant avait été dressé pour faire du cinéma, comment il se comportait devant les caméras et comment certains effets dans certains films avaient été obtenus.

Lorsqu'il comprit que je ne m'occupais en aucune façon de l'entraînement et des films de notre chien, que je ne faisais qu'en prendre soin durant que son maître, ses producteurs et metteur en scène étaient absents, l'intérêt que me témoignait cet homme disparut et il se montra assez désagréable. Je ne parvenais pas à comprendre ce changement subit d'attitude. Pour faire diversion, je lui suggérai de m'accompagner dehors où je serais heureux, lui dis-je, de lui présenter Cœurvaillant qu'il pourrait alors observer, pour écrire ensuite ce qu'il lui plairait.

Cœurvaillant marchait tranquillement sur la pelouse ; en nous voyant, il s'arrêta soudain, une de ses pattes soulevée de terre, et il se mit à fixer notre visiteur d'un regard que je ne lui avais jamais vu. Le poil se hérissa autour de son cou. Il chargea. L'homme qui se tenait à mes côtés se retourna et se précipita en direction de la porte de service, mais il était trop tard. Cœurvaillant l'attrapa à la cheville, le jeta à terre, saisit un de ses bras et le retourna sans cérémonie sur le dos. Les crocs du chien menaçaient le menton de l'homme, on eut dit qu'il s'apprêtait à l'égorger et cela était presque aussi terrifiant pour moi que pour l'homme. Par bonheur pour lui, il resta immobile.

Je parvins à retirer Cœurvaillant et à faire rentrer l'homme dans la maison. Il avait eu très peur et demeurait tremblant et il s'en alla, proférant toutes sortes de menaces de poursuites judiciaires et de mauvaise publicité.

J'étais fort mécontent de Cœurvaillant et de la fâcheuse posture dans laquelle il nous avait mis et je me demandais ce qu'il convenait de faire en vue de ces poursuites. Quant à lui, il était aussi calme que si rien de fâcheux ne se fut produit. Je me demandais s'il était possible qu'il eut détecté dans les intentions de notre visiteur quelque chose qui méritât cet accueil.

Avant la fin du jour suivant, j'étais renseigné complètement sur le compte de ce visiteur. Il n'était point du tout écrivain et pas davantage émissaire d'un éditeur, aucune de ses allégations n'était exacte. C'était un entraîneur professionnel de chiens qui avait amené à Hollywood un berger allemand dans l'espoir de faire avec lui des films pour faire fortune. Il avait, me dit-on, un vague contrat avec, pour condition, sa découverte du secret des remarquables exploits de Cœurvaillant devant les caméras, exploits qu'il devait être à même de renouveler avec son propre chien.

Cet homme, par son apparence et sa comédie, m'avait complètement trompé, mais pas une seconde il n'avait dupé Cœurvaillant.

Une autre fois nous nous trouvions tous deux dans un grand building de Los Angeles et nous allâmes saluer un ami avocat qui y avait ses bureaux. Celui-ci fut si ravi de voir le chien célèbre qu'il voulut que son associé, en conférence dans un bureau adjacent, le vit également. Lorsque nous y entrâmes, l'associé de mon ami se trouvait assis à un large bureau en compagnie de deux hommes qui étaient placés chacun à l'autre bout. Tous trois se levèrent et dévisagèrent Cœurvaillant comme des enfants fixant un jouet. Soudain, et sans le moindre avertissement, Cœurvaillant se mit à aboyer d'une façon menaçante et se précipita sur l'homme qui se tenait à la droite du bureau. Il ne put l'atteindre, le collier qu'il avait autour du cou l'en empêcha, mais, pendant les minutes qui suivirent, la pièce fut pleine d'animation car les quatre hommes s'élançaient vers la sortie aussi vite qu'ils le pouvaient. Ils venaient de voir Cœurvaillant en action. Enfin je parvins à faire sortir le chien de la pièce mais ce fut au prix de toutes mes forces.

Lorsque le calme fut revenu, je m'excusai auprès de mon ami de l'agitation dont nous étions cause. Je lui fis part également de la découverte que j'avais faite de l'habileté du chien à lire les pensées et les motifs de ceux qui l'entouraient. Mon avocat, possédant lui-même un chien et étant, de surcroît, philosophe, fut profondément intéressé. En vue de mettre à l'épreuve ce que je venais de lui révéler, je suggérai qu'il se renseignât sur les motifs réels et sur les intentions de l'homme que Cœurvaillant avait essayé d'attaquer. A la surprise des deux avocats, on apprit que cet individu était un des plus malhonnêtes magnats d'affaires du pays. Plus tard, il fut incriminé. Cet homme paraissait charmant, il était reçu dans la meilleure société et depuis des années il avait berné avec succès et dépouillé d'innombrables hommes riches, mais il n'avait pas trompé le chien.

Il n'était pas nécessaire que je sois dans le champ d'observation physique de Cœurvaillant pour qu'il lise correctement mes pensées et connaisse mes projets. Il y parvenait à distance aussi aisément que s'il avait été assis auprès de moi. Par exemple, une ou deux fois par semaine je déjeunais dans un club de Los Angeles qui se trouvait à plus de quinze kilomètres de l'endroit où nous vivions, Cœurvaillant et moi. Chaque fois, un ami venait me remplacer pour le surveiller. Je ne donnais jamais l'heure exacte de mon retour, mais au moment précis où je décidais de quitter le club pour rentrer chez moi, Cœurvaillant quittait toujours ce qu'il était en train de faire et se plaçait à son poste favori d'observation pour attendre patiemment de me voir tourner le coin de la rue et grimper la colline.


CHAPITRE 8

En flânant

Presque tout ce qui se passait, en fait de communication, silencieuse ou non, entre Cœurvaillant et moi, se faisait dans une seule direction : de moi à lui. Il ne semblait jamais avoir la moindre difficulté à comprendre mes pensées inexprimées, mes sentiments, mes intentions, mes projets, mais moi je ne pouvais jamais déceler ce qu'il projetait à moins qu'il ne m'en avertisse en aboyant ou par quelque forme simple de pantomime. Jour et nuit, j'étudiais avec attention presque tout ce que faisait Cœurvaillant. Je lui donnais rarement des ordres ; il jouissait de toute la liberté possible. Il lui était loisible d'être lui-même et de s'exprimer tout à fait à sa guise. Puis, il se produisit un nouvel événement.

Cœurvaillant et moi nous nous livrions à un de nos passe-temps favoris. Nous avions fermé la porte aux visiteurs, réduit le téléphone au silence et nous nous abandonnions à cet art presque totalement perdu qu'est la flânerie, la paresse, dans le farniente déterminé.

Cœurvaillant était maître en cet art. Lorsqu'il avait quelque chose à faire, il y mettait tous ses efforts, mais, lorsque rien qui fût d'un intérêt spécial ne retenait son attention, il se détendait complètement et flânait.

Nous flânions donc, Cœurvaillant et moi, étendus sur le sol de la salle de séjour, ma tête reposant sur ses côtes. Mon seul souci était le désir somnolant que chacun puisse se sentir aussi à l'aise et aussi satisfait de la vie que je l'étais moi-même à ce moment.

De temps en temps Cœurvaillant émettait un profond soupir de contentement et agitait sa queue pour m'indiquer que, pour lui aussi, tout allait bien. Au milieu de cette flânerie, quelque chose sembla faire explosion au centre de mon esprit, faisant éclater toute paresse et je me retrouvai debout. Cœurvaillant avait dû ressentir la même impulsion intérieure car il se dressa sur ses pattes, regarda curieusement dans toutes les directions, puis il s'assit et se mit à me fixer avec une expression intense. Il me fixait, me fixait, me fixait, et je ne pus m'empêcher de faire de même à son égard.

Je pensai que quelque chose de mental, ayant trait à nos rapports, venait d'avoir lieu et que Cœurvaillant s'efforçait, à sa manière, de m'en aviser. J'essayai d'être aussi attentif intérieurement et aussi réceptif que possible. Pendant un moment il ne se passa rien. Puis je commençai à recevoir l'impression mentale extrêmement distincte suivante : si je voulais vraiment comprendre ce grand chien, il me fallait cesser de le localiser dans les bornes de son corps et le chercher dans une dimension plus expansive.

Cœurvaillant s'étant levé, se secoua vigoureusement, marcha le long de la pièce, revint, puis s'étendit à nouveau sur le sol, indiquant ainsi clairement que son rôle, dans la circonstance, était terminé. Il retournait à sa flânerie et sa queue, frappant le sol, montrait qu'il estimait que je devais en faire autant.

Mais j'en avais fini moi, avec la flânerie, j'avais un travail immédiat et sérieux à faire. Je me sentais dans l'obligation de démêler les méandres de plus en plus mystificateurs que prenait notre aventure.

Nous étions tous les deux, je le savais, une expression individuelle de la vie et de l'intelligence. Et puisque cela était clair, il fallait donc, me dis-je, qu'il y eût un point de contact qui nous permette à tous deux de nous rencontrer pour nous comprendre parfaitement. Mais comment, me demandai-je, parvient-on à accomplir un tel exploit dans les rapports entre chien et humain ? Comment découvrir son invisible individualité, opérant au travers de son individualité physique ? A qui m'adresser pour recevoir de l'aide à ce sujet ?

Tout à coup il me vint à l'esprit que j'avais complètement oublié de me mettre en rapport avec le seul homme capable de m'aider vraiment à résoudre l'énigme de Cœurvaillant. Mais pouvais-je trouver cet homme ? Et, l'ayant trouvé, saurais-je obtenir de lui qu'il me vienne en aide ? A l'aurore, le lendemain, je me mis en marche vers le désert Mojave.

À suivre...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires sont validés après acceptation. Tout commentaire qui se veut une publicité cachée est refusé.