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jeudi 14 août 2014

Une rencontre extraordinaire : Coeurvaillant (1/5)


Je démarre aujourd'hui la publication en plusieurs parties d'une rencontre humain-animal extraordinaire. Ce récit est extrait du livre de John Allen Boone, "Des bêtes et des hommes", publié en français en 1975 par les éditions Dangles, et non réédité. Il est aujourd'hui quasiment introuvable (sauf à des prix invraisemblables, 124 € d'occasion chez Amazon par exemple). C'est un livre que j'ai lu plusieurs fois, que j'ai prêté et jamais récupéré. Par bonheur, je suis tombée sur un site qui le propose en PDF.





Le livre relate plusieurs expériences de communication non-verbale entre l'auteur et différents animaux. Vous allez avoir droit à sa rencontre avec Coeurvaillant ("Strongheart", né en 1918 et mort à 11 ans en 1929), un magnifique berger allemand qui fut un chien vedette du cinéma muet dans les années 20. Le chien a été confié à Boone pendant quelques semaines...



J'ajoute quelques photos du chien vedette et la seule vidéo qui subsiste sur un film où on le voit en action, le tout seulement disponible sur des sites américains.

(Belle synchronicité avec le lien de la vidéo envoyé par Coincidence que j'ai postée hier sur la communication animalière.)


CHAPITRE 1

Météore à quatre pattes


De toutes les sensations produites dans le monde coloré du théâtre, peut-on surpasser celle que fit le célèbre berger allemand Cœurvaillant ? S'imposant soudain, tel un météore, à l'attention du public, il devint la première vedette d'Hollywood, faisant salles combles. Pendant plus de trois ans il fut l'objet le plus admiré, le plus aimé, porté aux cimes du cinéma. Puis, toujours avec la rapidité du météore, il disparut de la scène terrestre et de la vue humaine, laissant des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, ses admirateurs fervents, dans toutes les parties du monde.

Si vous avez eu la bonne fortune de voir Cœurvaillant dans quelques-uns de ses films, le seul rappel de son nom évoquera pour vous des souvenirs émus. Vous vous rappellerez un grand chien magnifiquement bâti qui accomplissait des choses presque incroyables et qui les faisait avec une intelligence et une aisance quasi inexplicables. Si vous ne le vîtes jamais au cinéma, il est encore temps de le connaître, à cause des grandes choses qu'il continue de partager avec nous au-delà du temps, de l'espace et du phénomène de la mort lui-même.

Cœurvaillant vint à Hollywood à la suite d'une idée conçue par deux personnalités très en vue du monde du théâtre : Jane Murfin, auteur distingué de pièces de théâtre et de scénarios pour le cinéma, et Larry Trimble, metteur en scène et directeur de théâtre. Larry n'avait pas son pareil pour comprendre et se faire comprendre des animaux sauvages et domestiques et pour obtenir d'eux qu'ils travaillent devant les caméras. L'idée de Jane et de Larry était de rechercher dans le monde entier un chien exceptionnel, de le ramener à Hollywood et d'en faire la vedette d'une série de films dramatiques. On s'était déjà servi de chiens au cinéma, mais il s'agissait à présent d'une grande production pour laquelle on envisageait une publicité monstre.



Ils finirent par se décider, à cause de sa beauté, de sa taille et de ses talents, en faveur de Cœurvaillant dont le nom de chenil en Allemagne avait été Etzel von Oerengen. Il provenait d'une longue lignée de chiens de berger, soigneusement élevés, extrêmement capables, dont tous avaient gagné force décorations, non seulement pour leur plus belle apparence mais aussi pour leur capacité au travail en tant que chiens de police et de guerre. Le père de Cœurvaillant était le champion international Nores, et le seul chien qui fut jamais capable de le battre en compétition ouverte fut son fils Cœurvaillant.

Cœurvaillant était le vivant rêve d'un amateur de chiens, possédant à la perfection toutes les qualités qu'un animal de son espèce doit avoir : il était puissamment bâti, de capacités peu communes et absolument dénué de peur. Son poids oscillait entre 115 et 125 livres et cependant il se mouvait avec une rapidité et une agilité surprenantes. Il le fallait afin qu'il puisse accomplir le travail policier et militaire qu'on attendait de lui.




Il arriva donc à Hollywood pour chercher fortune dans le cinéma, ce grand berger allemand, champion célèbre dans son pays, mais pratiquement inconnu de ce côté de l'Atlantique, sauf des rares personnes qui, pour des raisons professionnelles, surveillaient les gagnants des expositions canines à travers le monde. Cœurvaillant traversa les Etats-Unis, de New York à Los Angeles, comme tous les autres chiens, dans le compartiment des bagages. Aucune personne d'importance ne l'attendait à son arrivée, ni journalistes, ni photographes. Sans cérémonie, il fut tiré du compartiment à bagages, mis dans une voiture ordinaire et emmené dans un studio de Hollywood où l'on procéda à des essais avec lui. Aucun des membres de la colonie du film ne savait qu'il devait arriver, et s'en serait peu soucié s'il l'avait su, la présence de chiens dans le cinéma à cette époque étant monnaie courante.

Un peu plus d'une année après, Cœurvaillant fut à nouveau placé dans un train, mais, cette fois, pas dans le fourgon à bagages. Avec tous les honneurs possibles, il fut escorté à travers une foule d'admirateurs enthousiastes et placé dans un wagon spécial sur le meilleur train en partance de Los Angeles. Il était entouré d'un manager, d'un valet, d'un agent de presse et d'un représentant spécial des chemins de fer venu pour s'assurer qu'en toutes choses, le meilleur, et le meilleur seulement, lui serait offert.

A la demande nationale, Cœurvaillant faisait une tournée à travers le pays. D'une côte à l'autre, les journaux, les magazines, la radio et les signalisations électriques proclamèrent au monde entier qu'une nouvelle et sensationnelle étoile était apparue dans les cieux du cinéma, et que cette étoile était un chien dont le nom était Cœurvaillant.

A chacun des arrêts du train les foules étaient présentes pour acclamer la nouvelle célébrité, dans les villes où il devait paraître au théâtre, des citoyens d'honneur lui firent un accueil officiel et accrochèrent à son cou "les clés de la ville" ; on le conduisit ensuite au meilleur hôtel où l'on avait préparé les appartements des hôtes de marque, pour lui et pour sa suite.

Cette vague de popularité était le résultat d'un film, écrit par Jane Murfin et mis en scène par Larry Trimble, intitulé "L'appel Silencieux" dans lequel Cœurvaillant tenait le premier rôle avec, pour partenaires, dans les rôles secondaires une pléiade d'acteurs célèbres à Hollywood. La nouveauté de cette production, l'impulsion dramatique et émotionnelle de l'histoire, des extérieurs sauvages et l'irrésistible attrait du grand chien avaient fait de ce film un succès sans précédent.

Le succès de "L'appel Silencieux" plongea dans l'agitation tous les producteurs de Hollywood ; tous voulaient tourner des films dont les vedettes seraient des chiens.

D'autres bergers allemands furent amenés d'Allemagne, on parla de "trouvailles sensationnelles" dans notre pays même, et tous furent dépêchés à Hollywood, vedettes présumées. Mais l'incomparable Cœurvaillant était infiniment supérieur à tous, par sa beauté, son caractère, ses talents et par l'attrait qu'il exerçait sur le public.

A la suite de "L'appel Silencieux", il y eut d'autres films, "Brown du Nord", "Le Maître de L'Amour" et le "White Fang" (Croc Blanc) de Jack London, dans lesquels Cœurvaillant joua le premier rôle ; ces rôles avaient été faits à sa mesure par Jane Murfin et lui permirent de démontrer comme jamais, à quel point un chien peut être merveilleusement intelligent et capable, lorsqu'il est compris et convenablement assisté. Et chaque fois qu'un nouveau film "sortait", des milliers de spectateurs enthousiastes venaient s'ajouter à l'armée des admirateurs de Cœurvaillant. Sa
célébrité s'étendant à toutes les parties du monde dans lesquelles passent les films, Cœurvaillant devint l'attraction Numéro Un du monde du cinéma, la plus brillante des étoiles de Hollywood, le monarque incontesté. Mais il resta un chien dont la plus grande ambition était de servir et de donner de son mieux.

CHAPITRE 2

Bonhomme Vendredi

Au point culminant de toute cette gloire il y eut une interruption dans la vie agitée de Cœurvaillant, interruption provoquée par la nécessité de mettre de nouvelles productions au point. Il fallut que Larry Trimble et ses assistants quittent temporairement la Californie et Cœurvaillant s'en alla vivre chez Jane Murfin. Mais Jane fut mandée d'urgence à New York pour participer à la mise en scène de ses pièces à Broadway. Il s'ensuivit un grave problème : que faire de leur illustre compagnon à quatre pattes tandis qu'elle et Mr. Trimble seraient absents ?

Il fallait à Cœurvaillant une sorte de "Bonhomme Vendredi", quelqu'un qui serait pour lui un combiné de compagnon, de valet, de cuisinier, de chauffeur, de secrétaire et d'audience privée. Cet honneur me fut conféré. En considération du fait que je ne savais à peu près rien des chiens, n'en ayant aucune expérience, cette assignation fut aussi surprenante pour moi qu'elle dut l'être, j'en suis sûr, pour Cœurvaillant. Mais Jane Murfin et Larry Trimble étaient de vieux et chers amis, ils se trouvaient devant une impasse, de mon côté j'avais beaucoup de loisirs et une grande inclination pour semblable aventure.

Faire connaissance face à face, pour la première fois, avec Cœurvaillant en personne, allait être tout à fait extraordinaire. Je l'avais observé dans tous ses films de l'œil professionnel d'un écrivain et d'un producteur de films. Mais, jusqu'à notre rencontre, je ne m'étais point rendu compte à quel point il était majestueux, impérieux, et même redoutable. II ne me serait pas plus venu à l'idée de me baisser pour lui caresser la tête que je n'aurais osé le faire au Président des Etats-Unis.

L'homme qui amena Cœurvaillant à notre lieu de rendez-vous parlait au chien comme s'il n'avait pas été un animal mais un être humain intelligent. Cœurvaillant fut mis au courant de cette situation d'urgence, on lui dit qui j'étais, comment je gagnais ma vie et pourquoi je me trouvais là. On lui dit que, jusqu'à nouvel ordre, nous devions, lui et moi, vivre de compagnie et faire de notre mieux l'un pour l'autre.

Cœurvaillant écouta avec grande attention, donnant l'impression qu'il comprenait tout ce qu'on lui disait. De temps en temps il tournait la tête dans ma direction et me regardait de haut en bas, comme pour voir si son propre examen concordait bien avec ce qui lui était dit. Puis il me fut donné une liste de recommandations, l'extrémité d'une laisse bien patinée fut placée autour du cou de Cœurvaillant, l'autre dans ma main et la cérémonie prit fin.

Cœurvaillant et moi partîmes pour la petite maison dans les collines de Hollywood qui était mon foyer. Tout en marchant, je me mis à lire la liste des instructions qui m'avait été remise. Il m'y était dit de quoi et quand je devais nourrir mon nouvel ami, que j'avais à le baigner et à le brosser et quel était l'exercice qu'il devait prendre tous les jours. On me conseillait de le traiter exactement comme j'aurais traité un être humain intelligent. En aucune circonstance je ne devais lui parler de haut, lui parler charabia comme aux bébés, ou lui dire quoi que ce fût avec mes lèvres que je ne pensais point sincèrement dans mon cœur. Et les instructions s'achevaient sur la recommandation, apparemment sérieuse, d'avoir à lui faire tous les jours une lecture qui en vaille la peine. Lorsque nous arrivâmes à la maison, je tournai la clé dans la serrure de la porte d'entrée, mais avant de pouvoir aller plus avant, je fus poussé de côté par Cœurvaillant qui referma ses puissantes mâchoires sur le bouton de cette porte, le tourna, ouvrit et entra comme s'il était le maître de céans. Je le suivis tout bête, me demandant ce qu'il plairait à Son Altesse à Quatre Pattes de faire ensuite : il lui plut d'inspecter la maison tout entière, comme l'aurait fait un inspecteur de police chevronné qui aurait voulu s'assurer de ce qui se passait sous mon toit. Il examina soigneusement chaque pièce, chaque fenêtre, chaque entrée et chaque meuble. Il ouvrit la porte des placards, y inséra au moins la moitié de sa personne afin d'y regarder et d'y renifler, puis en sortit fermant derrière lui la porte.

Pendant ce temps je me tenais près de la porte d'entrée. Pas une fois il ne m'accorda la moindre attention, et je ne savais pas le moins du monde ce que je devais faire ou ne pas faire dans cette situation. J'avais supposé qu'un chien aussi bien dressé et plein d'expérience attendrait que moi, "son supérieur", lui dise ce qu'il avait à faire et à quel moment il devait le faire.

Je ne pensais pas du tout qu'il prendrait le commandement et qu'il agirait à sa guise. Comment allions-nous pouvoir nous entendre sur les bases qu'il semblait inaugurer ?

Cœurvaillant termina enfin son inspection de mon logis. D'un pas militaire il avança vers l'endroit où je me tenais, et donnant à ma main un bref coup de langue, sortit pour inspecter le terrain autour de la maison. J'interprétai la léchée comme le signe de sa satisfaction relativement à la maison et à son agencement, du moins pour le moment. Mais je ne savais pas ce qu'il pensait de moi et de nos rapports ni comment je devais "prendre soin" de lui. 

Cependant tout en ignorant les réponses à ces questions, je sentais intuitivement que Cœurvaillant les connaissait probablement et que, d'une manière ou d'une autre, il parviendrait sans doute à m'en aviser. 
 
Et, pour la première fois, je compris à quel point un humain peut être sot en présence d'un animal intelligent.


CHAPITRE 3

Faire connaissance

Quand vint l'heure du coucher, la question se posa de savoir où Cœurvaillant coucherait. Toutes ses activités diurnes étaient soigneusement indiquées sur ma liste, mais personne ne m'avait dit où il avait coutume de dormir. Une figure si importante du monde du théâtre et du cinéma ne pouvait pas, me semblait-il, dormir sur le sol comme un chien ordinaire, sur une vieille couverture. Mais enfin, c'était ou le sol ou lui faire partager mon lit. Après mûre réflexion, je me décidai à lui offrir mon lit.

Ayant revêtu mon pyjama, je me glissai dans le fond du lit, laissant le reste à Cœurvaillant ; ce reste comportait tous les avantages, la vue la meilleure, c'était, en fait, le côté d'entrée et de sortie officiel de mon lit. Cœurvaillant avait regardé avec attention tout ce que je faisais. Sans doute s'attendait-il à pareilles dispositions car il sauta sur le lit, m'apparaissant, dans la lumière atténuée de la chambre, presque aussi grand qu'un cheval. Pendant quelques secondes il me fixa, puis il se mit à tourner en rond en un cercle étroit, comme s'il écrasait une herbe invisible afin d'en faire une couche convenable.

Lorsque cette herbe imaginaire fut aménagée à sa satisfaction, il s'y laissa tomber. Mais tout n'allait pas très bien car il se releva et se remit à tourner en rond et à écraser, mais cette fois dans la direction opposée. Enfin, satisfait, il se laissa à nouveau choir, poussa un profond soupir et ne bougea plus. Supposant qu'il était définitivement installé pour la nuit, j'éteignis la lumière et poussai, moi aussi, un soupir. Les aventures de la journée étaient terminées, du moins je le pensais.

Vers minuit, alors que le voisinage était silencieux, comme tout voisinage respectable devait l'être à cette heure, il se produisit de grands bruits dans la rue, comme ceux du pot d'échappement d'une automobile ; mais Cœurvaillant les interpréta évidemment comme étant ceux d'une mitrailleuse, et il avait été entraîné à faire, en pareil cas, certaines choses bien déterminées. Ses 125 livres se mirent en mouvement ! En sortant de son côté du lit il me catapulta hors de mon côté sur le sol.

Je me remis au lit, et quelques instants plus tard, Cœurvaillant revint de la pièce à côté, ayant déterminé qu'il s'agissait d'une fausse alerte. Il s'élança à nouveau sur le lit, refit quelques cercles puis se coucha, son arrière-train là où aurait dû être sa tête, sa tête vers le pied du lit. Je le priai de se retourner, ce qu'il fit, mais avec beaucoup de répugnance.

Une heure plus tard, un nouveau bruit se produisit dehors. Cœurvaillant se remit en action et, une nouvelle fois, je me trouvai par terre. Par mesure de protection partielle, ne sachant que faire autrement, je poussai le côté du lit que j'occupais, contre le mur. Lorsque Cœurvaillant revint après une seconde fausse alerte, il se recoucha la tête vers le pied du lit. A nouveau je le priai de se retourner, à nouveau il obéit mais visiblement à contrecœur.

A l'aurore, un bruit au-dehors se fit encore entendre et, à nouveau, Cœurvaillant fonça hors du lit pour aller voir ce qui se passait. Cette fois-ci je ne fus point projeté sur le sol, il m'écrasa simplement contre le mur. Je commençai à trouver l'aventure mauvaise, surtout lorsque, pour la troisième fois, le chien vint se coucher la tête tournée vers le pied du lit. Il avait beau être l'idole de millions d'individus, en ce moment il était pour moi parfaitement odieux. Et je me mis à regretter d'avoir fait sa connaissance.

Sans cérémonie je lui ordonnai de quitter mon lit. Il sauta à terre, se retourna et se mit au garde-à-vous. Assis sur le bord du lit je le fixai, furieux.

"Ecoute, Cœurvaillant" ; lui dis-je, "j'en ai assez d'être projeté hors de mon lit. Il faut que cela finisse. Tu comprends ? De plus, il faut aussi mettre fin à cette façon que tu as de dormir, malgré mes vœux et mes ordres, la tête en bas."

Cœurvaillant se tenait dans une calme dignité, regardant mon visage sans sourciller, son visage à lui avait une expression énigmatique. Je continuai ; "Que cela nous convienne ou non, il faut que nous vivions ensemble toi et moi. Franchement je n'y tiens pas, mais je n'y peux rien. Je veux bien encore admettre que tu te précipites hors du lit lorsque tu entends des bruits suspects, eu égard au fait que tu es un chien policier. Mais que tu dormes avec le train arrière à la place de la tête, cela, non, je ne le supporterai pas."

A ce moment Cœurvaillant s'approcha soudain, emprisonnant entre ses mâchoires la manche de mon pyjama, il me tira doucement mais fermement vers le pied du lit. A peu de distance de l'extrémité du lit, se trouvaient de vieilles fenêtres assez peu solides, recouvertes de longs rideaux. S'emparant du bout d'un de ces rideaux, Cœurvaillant le tira, le maintint relevé quelques secondes, puis le laissa retomber. Il se mit ensuite à aboyer, en balançant rythmiquement sa tête entre les fenêtres et moi.

S'il s'était exprimé dans l'anglais le plus pur, il n'aurait pu me dire plus clairement ce qu'il voulait que je sache ; que, lorsqu'il se couchait pour se reposer, temporairement ou pour dormir la nuit, il voulait toujours avoir son train avant – ses yeux, son nez, ses oreilles et ses mâchoires - dans la direction d'un danger possible.

Si le danger entrait, sous la forme humaine, il pouvait alors entrer en action sans perdre le temps de se retourner. Et, incontestablement, ces vieilles fenêtres mal jointes étaient susceptibles de permettre des entrées fâcheuses.

Cœurvaillant avait sauté hors du lit pour voir ce qu'étaient ces bruits insolites, il s'était couché à l'envers, non pour son plaisir, mais pour monter bonne garde sur moi, comme on le lui avait enseigné. Tandis que je m'en rendis compte, je sentis sourdre en moi une humilité inconnue. Et nous adoptâmes un compromis en tournant le lit de manière à ce que nos deux têtes soient en direction des fenêtres.



CHAPITRE 4

Étonnement

Cœurvaillant fut si content de cet arrangement qu'il gratifia mon visage de deux coups de langue ; poussant un soupir profond, il se détendit comme s'il eut été une vieille chemise jetée au panier à linge, et, sereinement, il s'endormit.

Mais moi je ne dormis point. L'étonnement me tenait éveillé. J'avais parlé à Cœurvaillant mon langage propre, un langage de pensées et de sentiments enchâssé dans des symboles de sons humains. Et il avait été capable de comprendre ce que je lui disais. Puis il m'avait répondu dans sa langue à lui, une langue faite de sons simples et de pantomime, qu'apparemment, il sentait que je pouvais suivre sans trop de difficulté. Cœurvaillant m'avait parfaitement compris, puis, avec la pénétration de sa profonde sagesse canine, il avait fait en sorte que je le comprenne à mon tour.

Pour la première fois, j'étais conscient d'être en correspondance rationnelle avec un animal. Avec l'aide et la direction patiente du chien, nous avions pu nous communiquer réciproquement notre état d'esprit, échanger nos points de vue et résoudre ainsi une difficulté qui menaçait de troubler nos rapports. Sa sagesse innée avait dépassé mon raisonnement intellectuel en tout point. Je me rendis compte que je savais bien peu de choses sur les capacités mentales d'un chien et sur son habileté à les exprimer d'une manière pratique.

J'avais eu le privilège d'observer un animal agissant de sa propre initiative, mettant à exécution des qualités de penser indépendantes... de raisonnement clair... de bon jugement... de prévoyance... de prudence... de bon sens... On m'avait appris à croire que ces qualités appartenaient plus ou moins exclusivement aux membres de l'espèce humaine, ou plutôt aux "membres instruits" de notre espèce. Et je me trouvais en présence d'un chien qui en débordait !

Pendant des heures je restai étendu, écoutant la respiration profonde, régulière de Cœurvaillant, essayant de résoudre cette énigme. Mais plus j'y travaillais, plus cela me paraissait déconcertant. Le jour venu, tandis qu'il sommeillait toujours paisiblement, j'étais toujours entouré de points d'interrogation et je retournais dans mon esprit toutes sortes d'idées relatives aux animaux en général et aux chiens en particulier. Une chose était claire, j'avais à prendre soin de quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus significatif qu'un chien au sens où j'étais accoutumé de considérer ces bêtes. Et je compris que l'important pour moi était de connaître non pas tellement ce que pouvait le corps physique de Cœurvaillant, mais plutôt ce qu'était son incarnation invisible, c'est-à-dire ses pensées, ses sentiments, son caractère.

Il me vint à l'esprit que si je devais entretenir des rapports rationnels avec ce surprenant animal, il me faudrait commencer par faire deux choses importantes à la fois : d'abord découvrir tout ce que je pouvais sur le compte de Cœurvaillant en tant qu'entité mentale ; ensuite, essayer, par tous les moyens possibles, de découvrir comment nous étions en rapport en tant qu'expressions individuelles de la vie dans un univers hautement intelligent.

Il m'apparut que ce "quelque chose" qui pouvait bien s'épeler avec un "Q" majuscule, nous avait déjà reliés, Cœurvaillant et moi, en une inséparable parenté, bien qu'il marchât à quatre pattes et moi seulement sur deux, et quoique, selon la croyance humaine populaire, ce chien et moi paraissions être si peu parents à tant de points de vue.

Mais comment, me demandai-je, s'y prend-on pour résoudre de tels mystères de parenté entre soi et un chien ? Qui, ou que consulter pour être convenablement dirigé ? Ou bien est-il plus sage de faire de telles explorations seul, en suivant ses propres directives intérieures ?

À suivre...

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