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samedi 8 février 2014

L'expérience du Minnesota (1/3)

Les américains adorent faire des expériences, surtout en temps de guerre. Je reste étonnée du bon vouloir des participants à se retrouver à 45 kilos au bout de 6 mois...



Ils se sont affamés pour que d'autres mangent mieux : souvenez-vous de Ancel Keys et de l'Expérience du Minnesota




Résumé

Pendant la 2ème guerre mondiale, 36 objecteurs de conscience participèrent à une étude sur la privation de nourriture, dirigée par Ancel Keys et ses confrères à l'université du Minnesota. L'Expérience de Sous-alimentation du Minnesota, comme on la nomma plus tard, se révéla exténuante mais donna un aperçu des effets physiques et psychologiques d'une sous-alimentation et du problème de la réalimentation des civils ayant souffert de privation pendant la guerre. Les participants furent soumis pendant l'expérience à une sous-alimentation qui leur fit perdre plus de 25 % de leur poids et une bonne partie d'entre eux souffrirent d'anémie, de fatigue, d'apathie, d'une extrême faiblesse, d'irritabilité, de déficits neurologiques et d’œdèmes des membres inférieurs. En 2003-2004, 18 des participants originaux étaient toujours en vie et ont été interviewés. Nombre d'entre eux appartenaient au mouvement des Églises Traditionnellement Pacifistes (Mennonites, Anabaptistes et Quaker) et tous exprimèrent de fortes convictions sur la non-violence et étaient désireux d'apporter une contribution significative à l'effort de guerre. Malgré les problèmes d'éthique en soumettant des humains en bonne santé à une famine, les hommes interviewés furent unanimes à dire qu'ils referaient cette expérience, même après avoir connu les souffrances endurées. À la fin de l'expérience, un grand nombre de ces hommes participèrent à la reconstruction de l'Europe ravagée par la guerre, en travaillant dans des ministères, des ambassades et autres activités orientées sur la non-violence.



Le 19 novembre 1944, 36 jeunes hommes en bonne santé pénétrèrent dans l'enceinte en brique du laboratoire d'hygiène physiologique. Les hommes avaient répondu à une brochure qui demandait : "Viendrez-vous vous affamer pour que d'autres mangent mieux ?". La seconde guerre mondiale touchait à sa fin et les forces alliées qui entraient dans les villes d'Europe occupées par les allemands, découvrirent des civils mourant de faim, émaciés, dont beaucoup n'avaient survécu qu'en se nourrissant de pain, de pommes de terre et de pas grand-chose d'autre. On en savait relativement peu, scientifiquement parlant, sur la sous-alimentation ou sur la manière de gérer la réalimentation pour des gens qui avaient subi ce degré extrême de privation. En 1944 Ancel Keys, alors jeune enseignant de physiologie à l'université du Minnesota et consultant au département de la guerre, se demandait comment des civils seraient affectés physiologiquement et psychologiquement par un régime aussi limite et ce qui serait le plus efficace pour entraîner un bon rétablissement suite à la guerre. Pour répondre à ces questions, Keys proposa une expérience à des humains courageux : soumettre des volontaires à une sous-alimentation et ensuite les réalimenter. [Keys fut l'un des premiers à s'intéresser au régime crétois, NdT]
Ancel Keys (1904-2004)

Les résultats de la recherche, connue ensuite comme Expérience de Sous-alimentation du Minnesota, furent publiés en 1950 par Keys et ses confrères dans une monographie classique en deux volumes, Biologie de la famine chez l'homme, fournissant un ajout unique à la littérature sur la nutrition. Le texte de 1385 pages présentait les premiers rapports exhaustifs des effets physiologiques et psychologiques de la famine et de la réalimentation, comprenait les résultats des tests pour chacun des participants, et présentait une importante bibliographie. En plus de l'importante information technique procurée par l'expérience, les membres de la recherche préparèrent un manuel de secours orienté sur l'effet psychologique de la famine, avec une accentuation sur le champ d'application relatif à l'attitude et aux schémas de comportement de ceux qui avaient vécu la famine. L'expérience a contribué entre autres à comprendre que la famine altère gravement la personnalité et que le phénomène de nutrition affecte directement et logiquement l'esprit ainsi que le corps. Les résultats de l'expérience ont changé aussi les attitudes scientifiques générales envers l'adaptabilité du corps humain, suggérant que le seul régime pouvait avoir un important effet sur les fonctions corporelles de base, comme la pression sanguine, le taux de cholestérol, le rythme cardiaque de repos, éléments déjà envisagés comme quasi-certains. L'expérience est toujours citée par les chercheurs qui explorent les effets d'une sous-alimentation sur le fonctionnement cognitif et social de sujets atteints d'anorexie et de boulimie. Dans certains cas, partager les détails de l'expérience avec les patients s'est également prouvé bénéfique grâce aux explications sur l'effet de la famine sur leur propre corps. Les données ont en outre été utiles pour une exploration de l'adaptation métabolique, les chercheurs voulant découvrir la gestion clinique de la cachexie et de l'obésité et prévoir le traitement des changements de poids consécutifs à des maladies et à des accidents.



Prospecter en vue de trouver des jeunes gens en bonne santé qui veulent bien se porter volontaires pour une telle épreuve, représentait en 1944 un défi car beaucoup étaient partis à l'étranger comme soldats. Aux USA cependant, il y avait des objecteurs de conscience qui avaient refusé de partir à la guerre et qui avaient reçu un certificat du conseil de révision. On assignait les objecteurs de conscience au Service Public aux Civils (SPC) où ils participaient à des activités comme la conservation des sols, l'entretien des forêts et la lutte contre les incendies dans des camps de travail gérés par les Églises Traditionnellement Pacifistes (Mennonites, Quaker et Anabaptistes). La guerre progressant, on donna aux objecteurs de conscience l'opportunité d'un volontariat pour des projets de service alternatifs, comme des expériences médicales variées dans lesquelles ils servaient de "cobayes". Keys reçut l'approbation du département de la guerre pour trouver des hommes en bonne santé adéquats parmi les 12.000 objecteurs de conscience du pays. Des brochures demandant des volontaires furent imprimées et distribuées dans les camps de travail et les sites du SPC, et en quelques mois Keys reçut plus de 400 réponses positives. Parmi ce nombre, une centaine participèrent à un entretien et furent examinés avant une sélection finale de 36 sujets. L'expérience était financée par le bureau de Chirurgie générale, des organisations en lien avec les Mennonites, les anabaptistes, les Quaker et les Unitariens et certains groupes industriels privés.


La brochure de recrutement


L'objectif principal de l'expérience était de décrire les effets physiques et mentaux de la privation de nourriture sur des hommes en bonne santé en les observant d'abord dans les conditions normales de base, puis en les soumettant à une sous-alimentation et ensuite en les suivant en situation de rétablissement. L'étude commença en novembre 1944 par la période standard de 3 mois pendant laquelle les hommes reçurent environ 3200 calories par jour. Suivie d'une période de 6 mois de sous-alimentation, qui démarra le 12 février 1945, où ils reçurent 1800 calories par jour, avec un régime de famine reflétant celui vécu dans les zones européennes ravagées par la guerre, c'est à dire pommes de terre, raves, rutabagas, pain noir et macaronis. Les 3 derniers mois constituaient la période de réadaptation nutritionnelle, pendant laquelle les hommes étaient répartis au hasard dans un des 4 groupes de rations ; chaque niveau d'énergie était subdivisé en 2 niveaux de protéines et chaque niveau de protéines en deux niveaux de vitamines.







Durant l'étude, les participants se consacraient à diverses tâches routinières et fonctions administratives dans le laboratoire et pouvaient participer à des cours et activités universitaires. On attendait d'eux qu'ils marchent 35 km par semaine et dépensent 3009 calories par jour. Le laboratoire d'hygiène physiologique, situé dans la tour sud du stade de football de l'université du Minnesota, servait aussi de dortoir. Keys parlait de ces pièces sans fenêtres comme de "notre cage". Des examens complets étaient pratiqués tout au long de l'expérience. Poids, taille, et force musculaire étaient enregistrés et les fonctions basiques étaient suivies aux rayons X, avec des électrocardiogrammes, des prises de sang et des études métaboliques. Des tests psychomoteurs et d'endurance étaient faits en faisant marcher ou courir les hommes sur des tapis roulants et ils passaient des tests d'intelligence et de personnalité avec des psychologues. On demanda à chacun de tenir un journal personnel pendant la durée de l'expérience.



Presque 60 ans après l'expérience du Minnesota, 19 des 36 participants de départ étaient toujours en vie et 18 furent interviewés entre juillet 2003 et février 2004 dans le cadre d'un projet. Le but du projet était d'obtenir des données sur les souvenirs de la participation des objecteurs de conscience à l'expérience du Minnesota pendant la seconde guerre mondiale. Les noms des participants ont été publiés. Une lettre a été envoyée à chaque participant, l'invitant à prendre part à une interview structurée enregistrée. Après consentement verbal, 14 participants furent interviewés chez eux ou en dehors et 4 le furent par téléphone. Le protocole a été approuvé par la faculté de médecine John Hopkins.



Ils avaient tous au moins 80 ans quand ils furent interviewés et tous répondirent avec passion à la question de leur choix d'objecteurs de conscience. Les hommes ont affiché la simple et solide conviction de ne pas vouloir tuer un autre être humain. Pour certains, la conviction venait de leur éducation dans l'une des églises pacifiste. D'autres avaient été influencés par des écrivains pacifistes comme Wilfred Grenfell (1865-1940), des dirigeants de confréries pour la paix ou les enseignements du Mouvement d'Oxford. D'autres encore avaient considéré la vie et le travail du Mahatma Gandhi (1869-1948) comme un témoignage de l'efficacité potentielle de la non-violence.



(…) Les sélectionnés pour participer à l'expérience du Minnesota formaient un groupe d'objecteurs de conscience instruits ; tous avaient fait des études secondaires, 18 avaient un diplôme et quelques-uns avaient déjà commencé des études supérieures. Il y en eut beaucoup à profiter de l'opportunité d'une poursuite d'études à l'université du Minnesota pendant l'expérience, certains avançant suffisamment pour obtenir de nouveaux diplômes. Au début, des pantalons bleus, des chemises blanches et de robustes chaussures de marche étaient tout ce qui les distinguait des autres membres de la communauté. Pendant la période standard, les hommes se sentaient bien nourris et plein d'énergie. Plusieurs se portèrent volontaires à des œuvres sociales, participèrent à des productions musicales et théâtrales à Minneapolis et tirèrent partie des diverses activités culturelles disponibles dans la ville. Robert Wilwock jouait de l'accordéon et organisait des quadrilles pour les groupes locaux et Wesley Miller conduisait l'orchestre symphonique de Minneapolis en échange de concerts gratuits.

Source
Traduction par Hélios
À suivre.

5 commentaires:

  1. "Le laboratoire d'hygiène physiologique, situé dans la tour sud du stade de football de l'université du Minnesota, servait aussi de dortoir. Keys parlait de ces pièces sans fenêtres comme de "notre cage"."
    Cette expérience ne me dit rien qui vaille.
    La pub pour cette expérience me semble mensongère.
    Pour faire subir ça à des êtres vivants il faut déjà être disjoncté.

    Brigitte

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    1. Je me suis fait exactement la même réflexion, Brigitte. Comme les cages des laboratoires pour les expériences sur les animaux. Tu liras la suite d'aujourd'hui.

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    2. En plus, comme après la guerre les Américains on fait crever délibérément de faim des Allemands, civils et soldats, dans des camps de détention, tuant si nécessaire des civils qui tentaient de leur passer à manger, leurs "scientifiques" avaient largement matière étudier les effets de la famine organisée.
      Auparavant, ils avaient fait subir le même sort à des Indiens.
      Je vais lire la suite.

      Brigitte

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  2. Hum, John Hopkins a été désigné comme une des universités où se déroulent des expériences sur le contrôle mental nommé sympathiquement expérimentations comportementales, selon des victimes du projet MK Ultra & Monarch comme Cathy O'Brien. Je viens de lire son bouquin & le conseille pour ceux qui veulent quelques éclaircissements sur ce genres d'expériences plus que douteuses. Affamer les gens fait parti des techniques pour faire plier l'esprit d'ailleurs...

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  3. J'aime bien ce blog, qui jette l'opprobre sur un individu qui voulais comprendre les mécanismes qui ont fait mourir des centaines de millions de gens en période de disette.
    C'est un salaud responsable de tout .

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