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lundi 2 décembre 2013

François Couplan : nous mangeons tous des symboles


Une réflexion de François Couplan sur la nourriture en tant que symbole, la consommation de viande et celle des plantes sauvages. 


Vous y trouverez d'autres informations sur les stages qu'il organise et un choix de livres.


Nous mangeons tous des symboles


Dans ma lointaine jeunesse, la viande figurait trois fois par jour à mon menu. Oui, même au petit déjeuner! J’aimais la viande, c’est sûr, mais ce n’est pas pour cela que mes parents m’en servaient : c’est une longue histoire qui touche aux racines de l’humanité…

Mes ancêtres paternels étaient de pauvres paysans bretons sans terre qui se nourrissaient de bouillie de sarrasin et de petit-lait. Mon grand-père décida de monter à Paris comme palefrenier, puis revint au pays avec ses économies et acheta l’un des bistrots du village : il y était devenu un notable. Mon père, né à Paris, ne supportait pas son milieu paysan et s’engagea dans l’armée où il intégra, sortant du rang, l’école d’officiers de Saint-Cyr. Une fois capitaine, il épousa une fille de médecin et c’est ainsi que je fus élevé à Paris, dans un appartement cossu du très bourgeois septième arrondissement.

Outre un remarquable exemple d’ascension sociale, cette brève biographie permet de réfléchir sur nos comportements : quand on est riche, on mange de la viande, beaucoup de viande – au point de s’en rendre malade, comme j’en fis l’expérience : à vingt ans, je me trouvais affligé de problèmes de santé auxquels la médecine ne comprenait rien… et qui cédèrent en quelques mois lorsque, sur les instances d’un oncle végétarien et philosophe, je cessai de manger de la viande.



Bien sûr, les produits animaux présentent de grands attraits gustatifs et un indéniable intérêt nutritionnel. Certes nos ancêtres lointains se gorgeaient de viande chaque fois qu’ils le pouvaient, ce qui n’était pas quotidien, et depuis le néolithique, certains peuples pasteurs vivent du lait et de la chair de leurs bêtes. Mais si nous consommons de la viande, c’est souvent pour montrer que notre statut social le permet, sans en avoir clairement conscience.

Pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui, remontons au Moyen Âge. À cette époque, la société féodale était divisée en deux parties fort inégales : au sommet les nobles, détenteurs du pouvoir, en bas, l’immense masse des paysans, «corvéables à merci ». Les nobles souhaitaient se distinguer de ces derniers par l’habitat (des châteaux plutôt que des masures), l’habillement, (des coupes compliquées et des couleurs vives, interdites aux roturiers), la langue (celle de la cour plutôt que le patois) et la nourriture. Dans ce domaine, la préférence des nantis s’orientait manifestement vers la viande, le gibier en particulier, car la chasse demeurait le privilège des nobles. Les oiseaux représentaient le nec plus ultra : puisqu’ils volent, ils vivent plus près de Dieu et leur consommation élève l’âme... Les rustres devaient se contenter du porc qui se vautre dans la boue et du bœuf de réforme lorsqu’il n’était plus capable de tirer la charrue. Aux nobles également les produits raffinés, le sucre et le pain blanc, symboles par leur couleur de la pureté tant recherchée, alors que les pauvres mangeaient le pain noir qui s’accordait à leur âme sombre.

Les légumes exotiques, rapportés par les expéditions financées par les riches marchands, trouvaient leur place sur les tables aisées : difficiles à cultiver, ils nécessitaient les soins de jardiniers spécialisés que l’on devait payer et représentaient ainsi les symboles d’un statut supérieur. Les paysans se nourrissaient de légumes rustiques, plus simples à cultiver, voire, pire que tout, de végétaux sauvages qui présentaient aux yeux des « honnêtes gens » un défaut majeur : elles étaient gratuites et offertes par la nature «brute» ! Ces « plantes de disette » devinrent donc synonymes d’aliments de pauvres mal dégrossis.

Une intéressante constatation linguistique vient appuyer la faveur accordée à la viande dans l’alimentation. En latin classique, vegetus signifie : bien vivant, vif, dispos – de vegeo, exciter, animer. Un végétal est donc à l’origine caractérisé par sa force et sa santé et le verbe « végéter » veut dire : être fort, en bonne santé. Mais au XVIe siècle, le terme change radicalement de sens et acquiert celui qui est courant aujourd’hui : mal se développer. La volte-face est significative d’un changement de mentalité qui s’est répandu depuis dans toutes les classes de la société. En effet, à partir de la révolution industrielle, les paysans montent en ville pour devenir ouvriers et y adoptent le mode de vie des bourgeois, lui-même copié de celui des nobles. Ils vivent dans des maisons qui deviendront confortables, s’habillent de façon moderne, parlent français et mangent de la viande et du pain blanc, autant que leurs moyens le leur permettent. La part végétale de leur alimentation se compose de légumes et de fruits d’origine exotique, qu’ils soient cultivés localement ou importés des colonies.

Et aujourd’hui, au XXIe siècle, rien n’a changé pour nous, Occidentaux modernes. Il suffit d’analyser le contenu de nos assiettes, de même que la composition de nos potagers, pour voir qu’ils reflètent fidèlement les modes des siècles passés, lancées par les puissants et copiées par les membres des couches sociales inférieures avec l’espoir, illusoire ou réel, de gagner ainsi en statut.

Bon, si nous sommes vraiment des « gens bien », il est évident que nous mangeons bio. Mais ne s’agit-il pas encore là de nous nourrir de symboles ? Nous consommons des aliments « purs », dépourvus de toutes les cochonneries avec lesquelles la chimie pollue tout, même s’il nous est
impossible de les apercevoir. Avec un peu de bonne volonté, il nous est possible d’affirmer que ces produits obtenus « naturellement » sont meilleurs au goût que ceux dont nous inonde l’industrie agroalimentaire. Mais au final, sommes-nous réellement objectifs ?

La consommation de symboles n'est pas chose nouvelle. Depuis deux mille ans, les Chrétiens consomment les hosties de pain azyme et le vin qui, consacrés (mais alors seulement), représentent respectivement le corps et le sang de Jésus, le Sauveur mort pour racheter nos péchés. Peut-on trouver plus symbolique ? En remontant plus avant dans le temps, il semble avéré, par les études archéologiques, que nos ancêtres lointains consommaient rituellement leurs semblables. La chose est certaine chez certaines tribus indiennes, africaines ou papoues, que l’on aurait tort de qualifier de « primitives ». On la retrouve, dramatiquement mise en scène, chez les Aztèques, par exemple, qui avaient développé une civilisation extrêmement élaborée. Dans tous les cas qui ont pu être étudiés, la consommation de chair humaine a pour but de s’approprier la force et le courage du guerrier abattu : au-delà du pragmatisme, voire du caractère gastronomique d’une telle démarche, il s’agit d’une approche éminemment symbolique où le consommateur se nourrit de bien davantage que de protéines, en absorbant avant tout les qualités supposément contenues dans l’« aliment » en question.

Moins macabre et plus proche de nous, le succès des hamburgers et du coca n’est certainement pas dû à leurs vertus nutritionnelles, ni à leur délicieuse saveur (quoiqu’on puisse, probablement, en apprécier le goût). Il peut l’être à leur bas prix et à l’accoutumance qui résulte de la caféine de la boisson ou du mono-glutamate de sodium ajouté aux steaks hachés. Mais ces substances ingurgitées représentent avant tout le symbole de la culture américaine dominatrice absolue du monde depuis la fin de la dernière guerre : ils représentent une façon peu coûteuse pour chacun de participer un peu, à sa manière, au rêve encore prégnant de l’american way of life, avec les blue-jeans, les Marlboro, le rock et les films de James Dean et de ses successeurs. Certes, lorsque se déclare le cancer, le rêve tourne au cauchemar. Mais on est prêt à mourir pour des symboles !

Mourir pour des symboles ? C’est bien ce que font les soldats qui se battent pour un pays ou un autre, pour défendre « leur » culture, « leurs » acquis,
 « leur patrie »… ou plutôt les intérêts d’un groupe dominant qui s’accroche au pouvoir qu’il détient. Il suffit d’un peu de propagande, bien peu, pour allumer les esprits, à l’exception de ceux des rares individus qui se permettent le luxe de réfléchir. Mais en ce qui concerne les symboles de la nourriture, c’est à peine si la publicité s’avère nécessaire : elle sert juste à orienter le consommateur vers une marque plutôt que vers une autre. Les grandes lignes sont données par l’évolution globale de la société sur laquelle, semble-t-il, personne n’a prise.

Par ailleurs, dans de nombreuses cultures, « manger » est un acte hautement symbolique qui ne se réfère pas qu’à la nourriture. Dans l’ancienne monarchie africaine de Mossi, au Burkina Fasso, le roi devait, pour être intronisé, parcourir le pays afin de « manger le royaume » : il s’appropriait ainsi l’espace historique en se nourrissant du pouvoir humain qui le faisait pleinement roi.

L’homme dit « moderne » est, par essence, un être de symbole. C’est semble-t-il, ce qui nous fait différent des autres espèces – y compris des autres Homo qui nous ont précédés sur cette terre. Peut-être les Néandertaliens, qui recouvraient parfois de fleurs les cadavres de leurs morts, étaient-ils capables de percevoir quelque chose au-delà de la réalité tangible. C’est en tout cas Homo sapiens qui, avec l’art pariétal, donne les premiers exemples manifestes de représentations concrètes de notions abstraites – ce qui est la définition du symbole (le cœur est le symbole de l’amour…). Il est fort possible que toute notre histoire découle de là : notre intuition de l’existence de « quelque chose » d’autre que ce que nos sens nous révèlent nous livre à l’exploration nécessaire de l’inconnu…quitte à nous y brûler les ailes. Tel est notre destin : à nous d’y chercher la clarté en déchiffrant, par exemple, les symboles de ce que nous mangeons, afin de gagner un peu en liberté et en conscience.

7 commentaires:

  1. Passer un jour ou deux avec François une expérience riche qui permet d’appréhender les 100m autour de chez soi d'une autre façon !
    3/4 h pour sortir du jardin et la salade de midi pour 12 personnes faite rien qu'avec des plantes non cultivée !
    Je crois qu'on va refaire un gratin d'ortie très vite ...

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  2. Cela me fait drôle de lire que nous mangeons tous des symboles. De la viande pour les uns, des orties pour les autres. Dans les deux cas, parler de symboles fait penser à un conditionnement, et l'observation prouve que souvent, cela est vrai. Mais nous ne pouvons pas en rester là. L'objectif pour moi serait autre: me nourrir et nourrir ma famille pour qui nous sommes, dans un environnement et avec des moyens économiques donnés, et non pour nous conformer à quelque symbolisme qu'il soit.

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  3. Je trouve cette analyse intéressante,merci
    constance

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  4. Partie 1 sur 2
    « Les nobles souhaitaient se distinguer de ces derniers par l’habitat (des châteaux plutôt que des masures), l’habillement, (des coupes compliquées et des couleurs vives, interdites aux roturiers) »
    • Les couleurs vives étaient interdites aussi au peuple sous la dictature de Mao, et les enfants chinois de cette époque n’ont connu pratiquement que ce bleu de leurs uniformes. Une rééducation à l’harmonie des couleurs a été pratiquement impossible à réaliser avec ceux qui le demandaient. Il semble que la privation des couleurs ait des effets négatifs très puissants. C'est pourquoi aussi on voit sur les écrans de télévision des couleurs criardes à souhait : de l'anti-harmonie. Les mêmes qui recouvrent les jouets d'enfants en plastique d'aujourd'hui. Ces couleurs sont des fausses couleurs qui s'annulent mutuellement, elles sont en fait des non-couleurs.
    On retrouve ici la notion de longueurs d’ondes : l’être humain est une somme de longueurs d’ondes très variées, qui le portent à la création en permanence, à la construction, l’invention, et si on réduit drastiquement les longueurs d’ondes dont il est entouré en supprimant les couleurs, on réduit également les sources d’inspiration qui nourrissent sa création, avec lesquelles il entre en résonance.

    De nos jours il y a longtemps que l’uniforme des jeunesses globalisées est le noir, sans que le port des couleurs soit interdit. C’est un uniforme obligatoire par consentement.
    Les couleurs harmonieuses, subtiles, et les tissus fleuris comme des tapisseries anciennes sont en grande majorité toujours pour les riches de la « haute couture ».

    « Dans ce domaine, la préférence des nantis s’orientait manifestement vers la viande, le gibier en particulier, car la chasse demeurait le privilège des nobles. »
    • La préférence des nantis s’orientait vers la viande, car entre autres la graisse animale qu’elle contient permet de tenir dans le froid sans grelotter, de régénérer les tissus osseux et les tissus mous, les articulations (donc pas d'arthrose), le cerveau, et donc de s’assurer une meilleure santé (une mortalité nettement moindre lors des épidémies) et une domination sur les non-nantis censés le rester.
    L’hiver, les ouvriers qui travaillaient aux champs avaient droit à du lard dans leur soupe du matin, pour éviter qu’ils tombent malades.
    Dans les régions de France où l’alimentation est restée traditionnelle, on trouve encore actuellement des gens de mon âge qui mangent de la soupe au lard au petit déjeuner. Ils sont en bonne santé et se fichent pas mal de l'interdiction de manger des graisses saturées que respectent scrupuleusement ceux qui "savent".

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  5. Partie 2 sur 2

    « il semble avéré, par les études archéologiques, que nos ancêtres lointains consommaient rituellement leurs semblables. La chose est certaine chez certaines tribus indiennes, africaines ou papoues, que l’on aurait tort de qualifier de « primitives ». On la retrouve, dramatiquement mise en scène, chez les Aztèques, par exemple, qui avaient développé une civilisation extrêmement élaborée. »
    • Il semble maintenant avéré qu’on nous a largement menti grâce aux études archéologiques, comme sur le reste, il suffit de regarder les pyramides.
    Peut-être que certains de nos ancêtres lointains ont été forcés consommer leurs semblables par des envahisseurs dont on omet de nous parler.
    De nos jours, le cannibalisme est imposé autrement : crèmes de beauté régénétratrices aux cellules de fœtus, implants aux cellules souches, fécondations avec du « matériel génétique » d’autres humains… Le transhumanisme c’est aussi du cannibalisme, caché sous des mots techniques inventés pour tromper la conscience.

    « Dans tous les cas qui ont pu être étudiés, la consommation de chair humaine a pour but de s’approprier la force … il s’agit d’une approche éminemment symbolique où le consommateur se nourrit de bien davantage que de protéines, en absorbant avant tout les qualités »
    • Oui, les mêmes prédateurs qui sévissaient jadis sur l’Humanité sont encore à l’œuvre aujourd’hui, et ils ont toujours le même but : s’approprier la Force, le pouvoir de l’Humanité.

    Brigitte

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    1. "Il semble maintenant avéré qu’on nous a largement menti grâce aux études archéologiques, comme sur le reste, il suffit de regarder les pyramides.
      Peut-être que certains de nos ancêtres lointains ont été forcés consommer leurs semblables par des envahisseurs dont on omet de nous parler. "

      Peux-tu nous en dire plus à ce sujet, Brigitte ? Pyramides, cannibalisme ?
      Merci.

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    2. Hélios, tu as publié toi-même un article (ou plusieurs) qui montrent qu'on nous ment sur les pyramides, et l'archéologie sert aussi à ça. On nous ment sur toutes les bases, sur notre histoire, sur nos besoins réels...

      Cannibalisme : l'article que tu viens de publier, traduit par Valérie donne la réponse, au moins des pistes. On peut voir des terroristes formatés par l'empire manger des organes humains en Syrie. Près de chez nous est-ce différent, ou juste emballé sous un jargon pseudo scientifico-médical humanitaire ? Il n'y a rien de rituel pour nous là dedans.
      A chacun d'ouvrir l'oeil de sa conscience pour comprendre le sens réel de ce qui nous est dit, et de ce qui ne nous est pas dit, mais qu'on voit à l'oeuvre.
      Si une femme qui fait des tentatives de FIV ne se demande pas ce qu'il arrive à ses foetus en surnombre, faut-il lui donner la réponse ?

      Brigitte

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