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mercredi 2 octobre 2013

Voyage à Svalbard (2/2)


Une empreinte laissée dans le lichen peut durer des années. Le bois qui a servi à construire les cabanes de baleiniers au 17ème siècle jonche toujours les plages

À Raudfjorden, fjord s'étendant depuis le sommet du Spitsbergen, nous sommes allés en zodiac sur le glacier Hamiltonbreen. Trop s'approcher du glacier peut être fatal : s'il se fracture, le fragment de glace peut envoyer en touchant l'eau des vagues suffisamment grosses pour submerger une petite embarcation. L'année dernière, un morceau de glace venant d'une fracture d'iceberg s'est brisé et a tué une personne dans un kayak qui se trouvait à côté. Quand nous étions en mer, une autre touriste, d'une expédition différente, est morte en tombant dans une eau tellement glaciale qu'elle a déclenché un arrêt cardiaque immédiat. En approchant de l'énorme bloc de glace, nous pouvions voir de gros morceaux dériver dans l'eau. Ils faisaient un bruit constant de craquement, comme un grésillement sourd.


Bien que nous étions à l'abri d'un danger immédiat, une menace à long terme semblait moins évidente avec toute cette glace flottante. Svalbard constitue moins de 3 % des glaciers de la planète, mais ces glaciers s'amincissent de 60 à 70 mm chaque année et ajoutent tous les ans 13 km3 de glace fondue dans l'océan, l'élevant de 0,35 mm par an. Cela ne semble pas important, mais ce n'est pas non plus particulièrement visible ou spectaculaire. Quand je suis rentré chez moi, quelques personnes m'ont demandé si j'avais vu des preuves d'un réchauffement climatique. C'était une question qui avait de l'intérêt, mais qui n'avait pas grand sens. À quoi ressemble une preuve de changement pour une personne qui arrive tout juste d'un pays étranger ? Comment pouvais-je parler d'une fonte régulière et des indices subtils d'une défaillance catastrophique de l'écosystème ? Celui qui s'attend à un scénario-catastrophe hollywoodien à la demande sera déçu ici.

"Un glacier est un archiviste et un historien", a écrit Gretel Ehrlich dans L'avenir de la glace (2004). "Il conserve tout, que ce soit petit ou gros, comme le pollen, la poussière, les métaux lourds, les insectes, les os et les minéraux. Il enregistre toutes les fluctuations météorologiques....Un glacier c'est le temps incarné." Le temps incarné par un glacier fonctionne à une échelle très différente, avec des éléments de mesure bien trop petits pour que les humains en soient témoins. Les vidéos les plus spectaculaires sur le changement climatique – où vous pouvez le voir en fait se mettre en place – sont faites en time-lapse (en accéléré), procédé qui convertit l'échelle de temps non-humaine en une autre qui correspond à nos étroits filtres de perception. Le time-lapse ramène les jours en secondes, et les années en minutes, mais la conversion peut se faire aussi dans l'autre sens. Quand nous élargissons notre vision du monde, passant du temps humain au temps géologique, notre conscience individuelle et les conséquences de nos actions et de nos inactions se transforment en une mince couche des archives géologiques porteuses d'éternités.


Loin de toute trace de la civilisation contemporaine, j'ai commencé à vivre le temps différemment. Dans le pays à l'éternelle lumière du jour, le soleil rôde sur l'horizon, ne se lève jamais, ne se couche jamais. J'avais le sentiment d'être suspendu dans un milieu d'après-midi perpétuel, comme si une seule journée s'étirait sur deux semaines. Le temps semblait s'arrêter ou, du moins, avancer au ralenti.

Et dans un sens, le temps avance au ralenti ici. Dans un environnement qui ne supportait aucune habitation humaine avant le 20ème siècle, où le permafrost empêche toute décomposition, une empreinte laissée dans le lichen peut durer des années. Le bois utilisé pour construire les cabanes de baleiniers au 17ème siècle jonche toujours les plages et tout se trouve dans un bon état surprenant. Ces restes non perturbés donnent un indice sur la raison de la présence ici à Svalbard de l'arche de Noé. La terre elle-même résiste à la détérioration ; même si le système de climatisation du bâtiment tombait en panne, la nature pourrait contribuer à préserver les graines. Nous avons tendance à faire une fixation sur l'éloignement de la réserve, endroit éloigné de catastrophes à court terme qui risqueraient de la mettre en péril. Mais il est plus important de remarquer sa relation au paysage environnant, capable de préserver le contenu de la réserve pendant des centaines d'années, tout du moins aussi longtemps que les étranges épaves de baleiniers qui reposent intactes le long des plages de l'archipel. Svalbard résiste aux idées limitées des horizons temporels humains. Son échelle est graduée en millénaires, et ne s'applique pas seulement au millénaire actuel.

L'impact environnemental dont nous avons été les plus proches témoins se situait à Blomstrandhalvøya, dans le fjord de la base de recherche Ny-Ålesund. Le suffixe halvøya signifie "péninsule", mais elle porte mal son nom ici : le glacier qui rattachait autrefois Blomstrandhalvøya au Spitsbergen a graduellement reculé et en 1991 la péninsule est devenue une île. Elle ne sera pas la dernière ; car d'autres glaciers reculent, l'archipel lui-même se fracturera, et de plus petites îles se détacheront en vertu d'une disparition du tissu glaciaire qui les soudent.

Une relation correcte à la nature devrait bien aussi se débarrasser du sentiment hystérique de catastrophes perpétuelles

Blomstrandhalvøya est aussi le siège de la mine de marbre abandonnée de New London, construite par Ernest Mansfield en 1911, après qu'il ait convaincu la Northern Expedition Company, la NEC (Compagnie des expéditions nordiques, NdT) qu'il y avait ici du marbre de grande qualité. Il y a vraiment du marbre, mais il est si friable et d'une qualité si mauvaise qu'il se décomposait littéralement sur les navires qui rentraient en Angleterre. Au bout de deux ans, la NEC vira Mansfield et quitta les lieux.

Cent ans après, les ruines de New London sont remarquablement bien préservées. Les chariots à minerai sont renversés et rouillés, mais toujours intacts, reposant à côté des monceaux de marbre empilés le long des falaises, comme si le prochain bateau pour l'Angleterre allait bientôt arriver. Les tas de marbre – restes définitifs délibérés du travail des hommes – refusent leur réintégration dans le paysage. L'arctique permet à New London de perdurer sous forme de ruine, testament sur la difficulté de faire des sous à bon compte dans un endroit aussi inhospitalier que Svalbard.

J'ai emporté avec moi toutes ces visions arctiques glacées à Longyearbyen une fois notre voyage achevé. Me tenant devant la réserve mondiale de semences, écoutant ses respirations mécaniques imposantes, je repensais au morse entrevu sur la côte nord-ouest du Spitsbergen à la mi-voyage. Le morse, curieux de notre présence sur la côte de cette plage désolée, au bord d'une mer polaire inhabitable, nous suivit lentement, sans s'éloigner de plus de six mètres du rivage. Il n'y avait rien de subtil en lui : quand sa tête sortait de l'eau, il expirait bruyamment et laborieusement, nous regardant l'observer, avant de prendre une grande et profonde respiration et de redisparaître sous la surface. De cette position privilégiée, on aurait presque pu le confondre avec une victime de noyade, à la manière dont sa tête semblait jaillir juste assez longtemps pour prendre dans l'affolement une goulée d'air avant d'être enveloppée d'eau de nouveau. Mais ce n'est, bien sûr, qu'une question de perspective limitée. Sous la surface, ces animaux imposants sont aussi gracieux que possible, habiles et élégants dans des eaux à seulement quelques degrés au-dessus de zéro.


Parfois ce qui semble une respiration affolée est quelque chose d'entièrement différent. Les leçons de Svalbard sont plus complexes que la simple et immédiate apocalypse insinuée par la médiatisation autour de la grotte aux semences. Cary Fowler, son précédent directeur, a laissé entendre que la vraie fonction de la grotte sera plus prosaïque que ce que les récits dominants vous amènent à croire. Comme il l'a dit au Washington Post en 2008 :

"Nous perdons tous les jours diverses cultures de façon très prosaïque. Nous avons de nombreuses banques de préservation dans le monde mais virtuellement aucune ne fonctionne avec un budget pluriannuel sécurisé et les accidents, une mauvaise gestion sont courants. Il arrive qu'une banque poursuive la voie de lutte de quelqu'un d'autre. Nous avons perdu des banques en Irak et en Afghanistan non parce qu'elles étaient des cibles mais parce qu'elles se trouvaient sur la trajectoire."



Cette reconnaissance du travail des banques de semences comme celle de Svalbard est quotidienne, proche de la banalité et elle peut aider à recentrer une attitude envers l'environnement qui parfois frise la vanité. Une relation correcte à la nature doit impliquer un sens de l'administration, par sécurité, et une volonté de travailler pour de meilleurs lendemains. Mais elle devrait bien aussi se débarrasser du sentiment hystérique de catastrophes perpétuelles. Des endroits comme Svalbard peuvent nous aider à réfléchir sur une plus longue et plus profonde échelle – dans laquelle nous sommes les acteurs mineurs d'un drame qui nécessite une éternité pour se dérouler.

Source
Traduction par le BBB.

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