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mercredi 30 octobre 2013

Ultraman : révélations sur la centrale de Fukushima par des ouvriers anonymes


Les révélations pleuvent en ce moment à la centrale, il est vrai que les événements vont s'accélérer et que les ouvriers n'en peuvent plus. Merci à Ultraman pour cette traduction du japonais, que nous ne trouverons sûrement pas dans les grands médias, ni par TEPCO.

Des ouvriers anonymes de la centrale de Fukushima critiquent le gouvernement, TEPCO, parlent des dangers des radiations : "À la centrale, que des yakuza et de l'amateurisme"


Le magazine hebdomadaire Shukan Gendai online a posté un article avec le récit de quatre ouvriers de la centrale de Fukushima décrivant l'environnement yakuza et d'amateurisme.

À la différence des interviews faites par les médias étrangers où les ouvriers et les responsables de TEPCO révèlent leurs noms et ne risquent pas de répercussions majeures, les médias japonais citent toujours les ouvriers de manière anonyme. Gendai ne fait pas exception.

Il n'y a aucun moyen de prouver ou d'infirmer ce qu'ils disent, et il y a eu dans le passé des récits énormes qu'on supposait venir d'ouvriers anonymes (surtout dans l'année après l'accident). Mais leurs commentaires dans l'article de Gendai sont malgré tout extrêmement révélateurs et ils mettent les choses dans une certaine perspective.

Vers la fin, un ouvrier dit, "À ce rythme, ni les yakuza ni les amateurs ne resteront à la centrale de Fukushima".

Aïe...


Ma rapide traduction (sujette à une révision ultérieure) de Shukan Gendai (22 octobre 2013, partiel) :
Table ronde avec des ouvriers de la centrale de Fukushima "Il n'y a que des yakuza et des amateurs à gèrer les problèmes d'eau contaminée"

Ouvrier B : Le moral des ouvriers est très mauvais. La rotation est très élevée et il n'y a pas d'implication dans le travail. Parmi les gars avec qui je travaille en ce moment, il y a un ancien employé de bar de Shinjuku, un surveillant de piscine, un professeur de boîte à bac, un chauffeur de camion. En d'autres mots, des amateurs. Il n'y a aucun ouvrier qualifié.

Ouvrier B : Il est rare à la centrale que TEPCO donne directement des ordres aux ouvriers. Quand cela arrive, ce n'est rien de plus que "Dépêchez-vous" ou "C'est une course contre la montre". M. Abe est venu l'autre jour à la centrale, et cela a été un vrai casse-tête pour nous. TEPCO nous a ordonné de nettoyer le site toute une semaine. "Nous ne pouvons montrer au premier ministre un site aussi sale. Enlevez les débris !" C'était stupide. À cause du travail de nettoyage, le travail à la centrale a été retardé. Ce qu'a vu M. Abe n'était pas la vraie Ichi-F (Fukushima I)

Ouvrier D : Je n'ai aucune idée de l'état des tuyaux endommagés pour les réservoirs de stockage de l'eau contaminée. Ils ont été fabriqués en urgence et ce ne sont pas des produits certifiés mais standard.

Ouvrier C : Depuis que les réservoirs de stockage de l'eau contaminée ont été installés, on n'a eu que des problèmes de fuite. Mais ces ennuis ne parviennent pas à TEPCO. TEPCO dit qu'ils font des patrouilles dans les zones des réservoirs, mais 1000 réservoirs pour deux ouvriers en deux ou trois heures ? Moins de 30 secondes au mieux par réservoir. Il y a des dizaines de milliers de joints et il est impossible de tous les vérifier.

Ouvrier B : L'autre jour quand le typhon a frappé, les grosses averses ont fait déborder l'eau des fossés. Nous avons donc relâché l'eau dans l'océan. Nous avons été accusés de ne pas mesurer les radiations avant de relâcher, mais il y avait une bonne raison de ne pas faire de mesure ; donner l'éventuel résultat de la mesure aurait été un acte criminel.
Ouvrier B : Il existe toujours plein d'endroits de centrale avec des radiations extrêmement élevées, un vrai terrain de mines. Quand nous roulons côté montagne (ouest) des bâtiments de réacteurs, le niveau de radiations augmente rapidement. Particulièrement entre les réacteurs 2 et 3. Nous accélérons et passons vite. Vous souvenez-vous de la coupure de courant de mars, causée par un rat qui avait mâché les câbles dans un tableau électrique temporaire ? Nous connaissions tous l'endroit, qui était réputé [parmi les ouvriers] pour ses radiations élevées. Personne ne voulait y aller.

Ouvrier A : Le manque d'ouvriers qualifiés est très grave. Le travail est mieux fait par un seul ouvrier qualifié que par 10 amateurs. Après le 11 mars, la limite maximum d'exposition aux radiations pour les ouvriers de centrale nucléaire est passé de 50 millisieverts à 250 millisieverts. Mais à la centrale de Fukushima, les ouvriers atteignent la dose limite très vite et ne peuvent plus travailler. On appelle les ouvriers qualifiés des "corps à forte radiations". Ils travaillent plus près des réacteurs et ils dépassent la limite en une à deux semaines.

Ouvrier C : Il y a des ouvriers qui font le trajet tous les jours, et il y en a qui passent la nuit dans les dortoirs. Chez un petit sous-traitant, le total d'heures passé au travail peut être de 16 heures. De longues heures, des salaires peu élevés, pas de rémunération des heures supplémentaires.

Ouvrier B : Dans ma société, il y en a beaucoup qui vivent dans des baraquements préfabriqués. Juste après le début de l'accident, nous nous sommes mis à habiter dans une résidence onsen (sources chaudes). Ça c'est donc dégradé de manière importante. Cerise sur le gâteau, la nourriture de cette résidence est horrible. " TEPCO ne nous donne pas d'argent [pour mieux manger]", dit le cantinier de cuisine.

Ouvrier D : Les soins médicaux empirent progressivement. Avant, ceux qui arrêtaient de travailler après avoir dépassé la dose limite d'exposition recevaient un check-up médical complet une ou deux fois par an. La consultation était gratuite. Mais aujourd'hui, plus de ce genre de soins sauf si l'exposition est vraiment élevée. En parlant de moi, j'attrape de plus en plus souvent des rhumes en ce moment. C'est peut-être dû à du surmenage, mais je suis très inquiet.

Ouvrier C : On dirait que nous sommes traités comme du matériel jetable. Les ouvriers se reposent et mangent dans les bâtiments préfabriqués dans l'enceinte de la centrale, mais on ne nous dit pas qui a fait quoi à quel endroit. Je suis responsable de l'élimination des tenues des ouvriers. J'ai eu peur quand un de mes doigts a saigné en attrapant quelque chose [dans les tenues]. Si j'avais parlé du problème, le responsable du site aurait eu des ennuis. Je n'ai donc rien dit.

Ouvrier B : Prenez le traitement de l'eau contaminée. On lui donne la priorité absolue maintenant, mais les tuyaux pour le transfert d'eau contaminée sont en service depuis le début de l'accident. Ils se sont beaucoup détériorés et ils fuient. Les bâtiments de réacteurs sont toujours en piteux état. C'est comme quelqu'un couvert de blessures. Nous ne savons toujours pas à quoi ressemble l'intérieur de l'unité 3. Les radiations y sont trop fortes et même un robot ne peut entrer.

Ouvrier A : Pour gagner les JO 2020 de Tokyo, le premier ministre Abe a déclaré que la "situation est sous contrôle". De quoi parle-t-il ? Au contraire, je pense que les ouvriers embauchés par les grandes entreprises de construction seront finalement détournés vers les projets de construction relatifs aux JO. Abe est trop irresponsable.

Ouvrier D : Nous savons bien sûr que nous devons y aller, mais honnêtement, c'est pénible. Plus de travail pour le même nombre d'ouvriers. Quand il y a un problème, il faut travailler plus pour répondre au problème. C'est au-delà des capacités, et nous sommes morts de fatigue. L'objectif est centré sur "le traitement de l'eau contaminée", mais selon nous à la centrale, à moins que le gouvernement prenne la décision politique pour que l'eau faiblement contaminée après enlèvement des matériaux radioactifs (à l'exception du tritium) soit évacuée dans l'océan, c'est dénué de sens. L'eau faiblement contaminée après traitement continue de s'accumuler et la centrale ressemble à une usine de réservoirs de stockage.

Ouvrier B : Et il faudrait augmenter le nombre d'ouvriers. En particulier, il faudrait faire revenir des ouvriers qualifiés à Fukushima.

Ouvrier D : TEPCO dit des choses du style "Restaurons la centrale, peu importe le prix", mais ce n'est pas suivi d'actes (argent). Il faudra 30 à 40 ans pour démanteler, et le site des ouvriers est un bâtiment en préfabriqué avec des planches rembourrées au sol comme matelas

Ouvrier C : Certaines sociétés affiliées à TEPCO font des offres à prix ridiculeusement bas et ont entraîné une déflation du prix du travail à Fuku I. Les ouvriers comprennent des gens envoyés ici par les yakuza pour leurs dettes et dans les moments difficiles des yakuza eux-mêmes. Le site est rempli de yakuza et d'amateurs...

Ouvrier B : Un journaliste qui s'est introduit clandestinement à la centrale a écrit dans son livre que "10 % des ouvriers sont des yakuza". J'en vois de plus en plus. J'ai rencontré des ouvriers avec le tatouage. Ils peuvent envoyer des ouvriers bon marché et écrémer les salaires, ou envoyer de jeunes yakuza simplement pour se faire des sous. D'un autre côté, c'est un fait qu'ils ne peuvent protéger les ouvriers sauf s'ils font parti des yakuza.

Ouvrier D : Pour commencer, c'est une erreur de laisser une société gérer l'accident, quand cette société n'a même pas de contre-mesures en cas d'accident. Ils sont trop fiers pour admettre qu'ils ne peuvent le faire dans les conditions actuelles. L'eau contaminée continue à augmenter, les ouvriers continuent à diminuer. Il y a une loi pour assister les enfants et les victimes de la catastrophe, mais il n'y a rien pour les ouvriers exposés aux radiations. Bientôt, même les yakuza et les amateurs partiront de Fukushima.

Ouvrier A : homme dans la trentaine, vient de la préfecture de Kanagawa. Volontaire pour travailler à la centrale juste après l'accident.
Ouvrier B : homme dans la quarantaine de la préfecture d'Osaka. Fait le trajet de la centrale à son logement d'Iwaki.
Ouvrier C : Homme dans la vingtaine de Tokyo. A décidé de changer de travail après recrutement dans la rue.
Ouvrier D : ouvrier vétéran de Fukushima, qui travaille à la centrale depuis l'accident.


2 commentaires:

  1. "À la centrale, que des yakuza et de l'amateurisme"
    C'est pareil ici, dans tous les domaines : la mafia est à tous les postes de commande. Le problème n'est donc pas celui de la compétence, à Fukushima comme ailleurs, mais de laisser la compétence et le bon sens accéder aux manettes. Partout, dans tous les domaines.
    Dès que le peuple de la Terre aura intégré cette réalité, il cessera d'ostraciser la compétence et le bon sens en le traitant d'hérétique, car non conforme au système dominant, qui n'est que le système de la mafia.
    Alors, la compétence aura accès aux manettes et les problèmes seront résolus par ceux qui veulent vraiment les résoudre, il n'y aura pas besoin de magie. Seulement un changement de pensée et d'attitude.

    Brigitte

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  2. Merci Hélios pour cette traduction. Ces témoignages sont édifiants !

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