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vendredi 18 octobre 2013

Squelettes, reliques et saints patrons de l'Église (1/2)



Une autre manière d'étudier les agissements historique de l'Église pendant deux siècles avec sa technique des reliques et des saints patrons de paroisse (dont proviennent certainement les "saints du calendrier"). Pas compliqué :on récupère des squelettes et des ossements anonymes dans les catacombes, on décide qu'ils proviennent des premiers martyrs du christianisme, on leur attribue un nom et on les envoie aux quatre coins des églises d'Europe comme support de vénération et de foi. On peut aussi les considérer comme des œuvres d'art. Les photos sont étonnantes.


À la rencontre des squelettes fabuleusement parés de bijoux de martyrs oubliés du catholicisme



1er octobre 2013

St Coronatus qui a rejoint le couvent d'Heiligkreutztal


Paul Koudounaris n'est pas homme à éviter le macabre. Bien que cet historien d'art, auteur et photographe basé à Los Angeles prétende que sa fascination pour la mort n'est pas plus importante que celle de tout le monde, il a consacré sa carrière à enquêter et documenter des phénomènes comme les ossuaires d'église, les charniers et les hauts lieux de reliques. C'est pourquoi, lors de son voyage de recherche de 2008, quand un villageois allemand l'approcha et lui demanda quelque chose du style "Aimeriez-vous voir une vieille église délabrée de la forêt où l'on trouve un squelette couvert de bijoux qui tient dans sa main gauche une coupe de sang qu'il présente comme pour trinquer ?", la réponse de Koudounaris fut, "Oui, bien sûr".


À l'époque, Koudounaris travaillait sur un livre intitulé The Empire of Death (L'empire de la mort), et il voyageait à travers le monde pour photographier des ossuaires. Il atterrit dans ce village particulier près de la frontière tchèque pour se documenter sur une crypte remplie de squelettes, mais sa curiosité fut piquée par la promesse suspecte quoi qu’attirante du squelette orné de bijoux caché dans les arbres. "Cela me faisait penser à un conte des frères Grimm", se souvient-il. "Mais j'ai suivi les indications – pensant à moitié que ce gars était fou ou qu'il mentait – et c'est vrai, j'ai découvert dans les bois ce squelette aux bijoux".


L'église – plutôt une petite chapelle en réalité – était en ruine, mais il y subsistait encore des bancs et un autel, tout cela délabré par des années de négligence sous le régime communiste de l'Allemagne de l'est. Il trouva le squelette dans une aile latérale, l'apercevant derrière des planches qui avaient été clouées au-dessus d'un caisson. En forçant l'ouverture des panneaux pour mieux y voir, la chose le regardait avec de grands yeux de verre encastrés dans ses orbites béantes. Il se tenait droit, habillé d'une robe comme celle d'un roi, et il tenait une fiole de verre, qu'on pensait, Koudounaris l'apprit plus tard, contenir le propre sang du squelette. Il fut frappé par la sombre beauté du personnage muet, mais le décrivit finalement comme "une sorte de chose effarante exceptionnelle, une curiosité locale".

Mais la chose se reproduisit. Dans une autre église allemande qu'il visita plus tard, caché dans le coin d'une crypte, il trouva deux autres splendides squelettes. "C'est alors que j'ai réalisé qu'il y avait quelque chose de plus énorme et plus spectaculaire à découvrir", dit-il.


Koudounaris ne pouvait chasser de son esprit les personnages aux yeux scintillants et au rictus doré. Il démarra une recherche sur ces restes énigmatiques, tout en travaillant sur son livre. Les squelettes, apprit-il, étaient les "saints des catacombes", de saints objets autrefois révérés et considérés par les catholiques des 16ème et 17ème siècles comme des protecteurs du lieu et des personnifications de la gloire de l'au-delà. Certains d'entre eux restent cachés à l'abri dans certaines églises, alors que d'autres ont été éliminés avec le temps, disparus à jamais. Ce qu'ils étaient pendant leur vie est impossible à savoir. "C'est cette partie qui m'a plu dans ce projet", précise Koudounaris. "L'étrange énigme de l'identité de ces squelettes, qui avaient été ramenés au jour et glorifiés".

Pour créer St Déodat à Rheinau en Suisse, les nonnes ont façonné un visage en cire sur la partie supérieure de son crâne et ont façonné sa bouche en la bourrant de tissu enroulé



Sa quête d'ossements se transforma bientôt en projet de livre, Corps célestes : Trésors du culte et saints spectaculaires des catacombes, dans lequel il documente le voyage des ossements de martyrs depuis d'anciennes catacombes romaines jusqu'aux autels sanctifiés de lieux oubliés et de chambres secrètes. Bien que largement négligés par l'histoire, les squelettes, découvrit-il, avaient beaucoup à raconter.

Ressusciter les morts

Le 31 mai 1578, des ouvriers agricoles découvrirent en travaillant dans les vignobles que la Via Salaria près de Rome, une route traversant la botte italienne, menait à des catacombes. Une chambre souterraine s'avéra remplie de restes sans nombre de squelettes, datant probablement des trois premiers siècles ayant suivi l'émergence du christianisme, quand des milliers de gens furent persécutés pour pratiquer une religion encore hors-la-loi. On estime qu'entre 500.000 et 700.000 âmes – la plupart des chrétiens mais comprenant des païens et des juifs – trouvèrent leur dernière demeure dans ces vastes catacombes romaines.


Pour quatre cents de ces squelettes, malgré tout, cette dernière demeure explique tout sauf leur fin. L'Église catholique apprit rapidement la découverte et pensa que c'était une aubaine, car les nombreux squelettes devaient avoir appartenu aux premiers martyrs chrétiens. En Europe du nord – surtout en Allemagne, où le sentiment anti-catholique était le plus fervent – les églises catholiques avaient souffert plusieurs dizaines d'années de pillage et de vandalisme au moment de la révolution protestante. Les reliques sacrées de ces églises avaient été en grande partie perdues ou détruites. La récente découverte des restes saints, pourtant, allait pouvoir regarnir les rayons et restaurer la morale de ces paroisses saccagées.


Les restes saints devinrent des trésors farouchement convoités. Chaque église catholique, peu importe sa taille, voulait en posséder au moins un, si ce n'est une dizaine. Les squelettes permirent aux églises de faire une "annonce grandiose", explique Koudounaris, et ils furent spécialement prisés en Allemagne du sud, épicentre du "champ de bataille contre les protestants". De riches familles les recherchèrent pour leurs chapelles privées, et des guildes et fraternités groupèrent leurs ressources pour adopter un martyr, qui deviendrait le patron des drapiers, par exemple.


St Valentin est l'un des dix squelettes décoré par le frère convers Adalbart Eder. Il tient une burette et porte une soutane élaborée de diacre pour montrer son statut ecclésiastique. Il se trouve aujourd'hui dans une basilique d'Allemagne.

 
Pour une petite église, les moyens les plus efficaces d'obtenir un jeu des restes convoités était de faire jouer des relations personnelles avec quelqu'un à Rome, en particulier l'un des gardes du pape. Il y eut aussi l'aide de la corruption. Une fois l'ordre confirmé par l'Église, des courriers – souvent des moines spécialisés dans le transport de reliques – emportaient le squelette de Rome vers l'avant-poste nordique approprié.


Pendant un moment, Koudounaris tenta d'estimer en dollars le rapport de ces entreprises pour les ravitailleurs, mais il abandonna en réalisant que la conversion de monnaies disparues en monnaies actuelles et que le contexte radicalement différent empêchait une traduction exacte. "Tout ce que je puis dire est que le jeu en valait la chandelle", dit-il.



Le Vatican dispersa des milliers de reliques, bien qu'il soit difficile de déterminer exactement la proportion de squelettes totalement articulés par rapport à de simples tibias, crânes ou côtes. En Allemagne, Autriche et Suisse, où on a retrouvé une majorité des restes célébrés, l'Église envoya au moins 2000 squelettes complets, estime Koudounaris.

Pour le Vatican, le procédé pour vérifier lequel parmi les milliers de squelettes appartenait bien à un martyr était nébuleux. S'ils trouvaient un "M" gravé près du corps, il était considéré comme représentant le mot "martyr", ignorant le fait que l'initiale pouvait aussi signifier "Marcus", l'un des noms les plus populaires dans la Rome antique. Si une fiole contenant des sédiments déshydratés était retrouvée avec les ossements, ils supposaient que ce devait être le sang du martyr plutôt que du parfum, que les romains laissaient sur les tombes, comme le fait de garnir les tombes de fleurs aujourd'hui. L'Église pensait aussi que les os des martyrs projetaient une lueur dorée et une faible odeur agréable, et une armée de médiums naviguaient dans les tunnels de charniers, tombaient en transe et signalaient les squelettes dont ils percevaient une aura convaincante. Après avoir identifié un squelette comme étant saint, le Vatican décidait alors qui était qui et lui donnait un titre de martyr.

St Munditia arriva dans une église de Munich avec une plaque funéraire (en bas à gauche) récupérée dans les catacombes



Malgré la présence de sceptiques au sein du Vatican, la foi de ceux qui reçurent finalement ces reliques n'a jamais flanché. "C'était un procédé tellement douteux, il est compréhensible de se demander si les gens y croyaient vraiment", dit Koudounaris. "La réponse est bien sûr oui : ces squelettes arrivaient emballés du Vatican frappés du sceau d'un cardinal déclarant que ces restes appartenaient à untel. Personne n'aurait remis en question le Vatican."



Source
Traduction par le BBB.

À suivre.




4 commentaires:

  1. Un post vraiment intéressant.Merci à toi Hélios.

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  2. je vient tous les jours sans me faire remarqué..
    Et chaque fois étonné du merveilleux mis en évidence gracieusement,voila ,et merci..☼

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  3. et encore une autre façon d'enfumer le peuple on pourrait faire la même chose avec les catacombe de Paris si ça n'a pas déjà été fait par le Vatican comme a Chartres les restes de je ne sais plus trop quel saint ou a Nevers avec Bernadette Subirou qui trône dans sa chasse personne ne peut en réalité savoir s'il ni y aurait pas plusieurs squelettes ou morceaux de squelette comme un crâne que l'on remplacerait régulièrement pour cause de d’entretien comme la réfection d'un masque de cire emprunte aux techniques du muse grevin . avec les magouilles Vaticane conçues uniquement pour entretenir une aura de pseudo sainteté on peut tout craindre d'une religion en perte de vitesse .

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  4. Considérer les reliques comme des œuvres d’art me semble hors de propos. Reste le travail des petites mains de religieuses, respectable en tant qu’une forme d’artisanat. Mais si l’on ne veut pas considérer les reliques d’un point de vue religieux ou idéologique, il ne reste plus qu’à les approcher à travers sa propre perception et son propre ressenti immédiat, qui, bien entendu, peuvent considérablement varier d’une personne à l’autre sans représenter un jugement décisif.

    En ce qui me concerne, la vue de ces reliques me met très mal à l’aise. Tout autant que celle d’une momie. Les reliques me renvoient immédiatement à l’époque égyptienne dont elles me semblent surtout un reflet, y compris par une certaine inversion qui est le propre d’un reflet.

    Par les momies, les hommes cherchaient à préserver l’aspect extérieur du mort afin que celui-ci puisse un jour le retrouver en bon état pour s’engager dans quelque vie nouvelle. Pour les reliques, cet aspect extérieur originel devenait secondaire. Et s’il ne restait qu’un squelette, symbole même de la vie passagère sur Terre, tant mieux. Car désormais, le mort était censé avoir atteint sa nouvelle perspective sous forme d’une vie céleste.

    Mais dans les deux cas manquait malgré tout la foi inébranlable dans la survivance purement spirituelle de l’homme, ou bien dans la possibilité d’une métamorphose totale de son corps. Il fallait toujours quelque chose de matériel auquel se rattacher. L’or, les pierres précieuses sont bien plus indestructibles qu’un corps humain et les espoirs qui s’y rapportent. Il fallait donc massivement les mobiliser, tant à l’époque égyptienne qu’au Moyen Âge pour en quelque sorte glorifier ce corps.

    Et c’est là que le danger de basculer dans le manque de foi a dû s’insinuer, puis, dans l’angoisse, la cupidité et tout ce qui s’ensuivit jusqu’à nos jours. Cela est devenu manifeste quand le commerce des reliques s’est mis à fleurir à la cour du Doge Dandolo à Venise. Ce financier génial en avait fait des objets de spéculation boursière ! De là à fabriquer de fausses valeurs, le pas était vite franchi, et ce que nous connaissons aujourd’hui sous forme d’économie complètement fallacieuse n’en est que son ultime épanouissement.

    À côté de cela, il y avait aussi le pillage des tombeaux en Égypte. Les butins de ces "explorations" remplissent depuis les musées des pays les plus riches du monde, toujours prêts à servir de monnaie d’échange entre les puissances.

    Tout cela n’a évidemment que très peu à voir avec les personnalités semi-divines des pharaons et les mérites de leur entourage ou encore avec le courage et l’exemplarité des martyrs et d’autres saints chrétiens. Malheureux corps qui n’ont pas tout simplement pu rejoindre la Terre sans laisser de traces, comme celui de Jésus Christ !

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