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mercredi 23 octobre 2013

Réincarnation, le système du bonus-malus (1/3) (humour)

Le jugement de la pesée des âmes avant une nouvelle incarnation, selon la vision de Bernard Werber dans son livre "Les Thanatonautes".
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La scène se passe aux confins ultimes du Paradis, au pied de la montagne de lumière où siègent les grands archanges, arbitres de nos destinées. Acteurs : les trois archanges plus Charles Donahue, quidam tout juste décédé. L'ange gardien de Charles Donahue n'a pas pu venir, ce qui ne changera d'ailleurs en rien le sens et la valeur du jugement prononcé.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Bonjour, monsieur Donahue.

ÂME : Où suis-je?

Le défunt regarde autour de lui et masse la région de son ectoplasme où son bras gauche lui a été récemment amputé. Il lève la tête et examine la colline du Jugement ultime et les trois archanges-juges en train de manipuler des ficelles transparentes, pleines de nœuds.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous êtes ici dans le Centre d'orientation des âmes et nous allons procéder à la pesée de votre existence passée.

ÂME : Une pesée ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Un jugement. Votre vie va être mise en examen afin que nous puissions juger de votre comportement et décider s'il y a lieu ou pas d'en finir avec le cycle de vos réincarnations sur Terre.

ÂME : J'ai été très bien.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (examinant des documents) : C'est vous qui le dites.

ÂME : J'ai entendu dire dans la file d'attente que j'avais droit à un ange gardien pour avocat. Il n'est pas là?

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous avez effectivement droit à la présence de votre ange gardien mais aussi à celle de votre démon personnel. Il s'avère qu'ils sont tous deux actuellement en pleine activité dans le bas monde. Vous savez ou vous ne savez pas que l'ange gardien vous est assigné le jour de votre naissance. Or, une personne née le même jour que vous a nécessité l'envoi d'urgence et de son ange gardien et de son démon. Une pénible affaire de licenciement abusif. Ce sont des circonstances exceptionnelles, mais ne nous étendons pas là-dessus. Ne vous inquiétez pas : vous serez jugé en toute équité. Les consciences de votre ange gardien et de votre démon planent sur cette montagne et nous les entendrons simultanément.


ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Votre cas sera examiné avec la plus grande objectivité. Vous êtes ici dans le lieu de justice entre tous. Nous savons déjà tout de vous. Nous connaissons jusqu'aux intentions qui ont préludé à tous vos actes.

ÂME (avec véhémence) : Je n'ai rien à me reprocher. J'ai été très bien. Je me suis marié. J'ai eu trois enfants. J'ai laissé un bel héritage à ma famille avant de mourir. À l'heure qu'il est, ils doivent avoir une bonne surprise, si vous voulez mon avis.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL (tandis que Gabriel brandit une ficelle transparente pleine de nœuds) : Ce n'est pas cela «bien se comporter». Vous voyez ces nœuds? Tous correspondent à un acte de votre vie.
Chacun est en effervescence de bulles-souvenirs assez semblables à celles qui accueillent les défunts, passé le premier mur comatique.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Vous parliez de votre femme. Je constate ici que vous l'avez souvent fait pleurer. Vous la trompiez, n'est-ce pas? Avec une idiote, qui plus est.

ÂME (fataliste) : Les mœurs sont assez libres, de nos jours...

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (très sec) : Adultère simple. Malus de 60 points. (Il étudie d'autres bulles-souvenirs.) Vous avez évoqué vos enfants, aussi. Mais vous êtes-vous réellement occupé d'eux ? Je vois ici que vous vous arrangiez toujours pour partir en vacances au moment de leur naissance, que vous prétextiez ensuite des voyages d'affaires pour échapper aux pleurs nocturnes, si bien que votre femme s'est là encore toujours retrouvée seule aux moments où elle avait le plus grand besoin de vous.

ÂME : J'étais toujours débordé de travail et c'est pour le bien-être de ma famille que je m'échinais. En plus, à chacun de mes retours, je couvrais mes gosses de jouets.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous vous figurez que des jouets remplacent la présence d'un père? Désolé. Malus de 100 points.

ÂME : C'est quoi cette histoire de points et de malus ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Pour en finir avec son cycle de réincarnations et devenir un sage, il faut s'être acquis un bonus de 600 points pendant son dernier passage sur Terre. Pour l'instant, vous en êtes à un malus de 160 points. Poursuivons. (Il déroule sa corde et s'arrête sur une série de nœuds particulièrement blancs.) Vous avez fait enfermer vos vieux parents dans un asile de troisième catégorie où vous ne leur rendiez visite qu'à peine une fois par an.

ÂME : Ils étaient gâteux. Et puis avec mon travail, j'étais vraiment débordé...

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Quand ils vous ont élevé, vous aussi vous étiez « gâteux », comme vous dites. Incontinent, qui plus est. Et braillard, désordonné, sale, baveux, incapable de vous tenir correctement sur vos deux jambes. Vos parents ont quand même eu la patience de supporter vos caprices.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Et puis, il a bon dos, votre travail ! Parlons plutôt de votre secrétaire !

ÂME (surprise) : Ah, vous êtes aussi au courant de ça ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Ici, nous savons tout, nous voyons tout, nous comptons tout. Vos parents étaient désespérés de ne plus vous voir. Vous leur manquiez vraiment. De plus, dans les hospices, plus les vieillards reçoivent de visites, mieux les infirmières les traitent. Ceux qui sont abandonnés, elles se disent que, de toute façon, personne ne tient à eux. Forcément, elles les négligent.

ÂME : Je leur ai envoyé quand même pas mal de cadeaux.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Toujours la même rengaine. Eux non plus ne réclamaient pas de cadeaux. Ils souhaitaient de la présence. Comme votre femme, comme vos enfants.

ÂME : Vous n'exagérez pas un peu? Ils n'étaient pas si malheureux que ça, à l'hospice. Chaque fois que j'allais les voir, ils m'assuraient que tout allait bien...

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Parce qu'en plus ils vous aimaient et ne voulaient pas vous culpabiliser. Encore un malus de 100 points ! Pas brillant, tout ça ! On en est déjà à - 260.

ÂME : Attendez. C'est un peu trop facile. On juge les gens et on les condamne. C'est à croire que vous êtes de parti pris et que vous ne considérez que les mauvais côtés. J'ai quand même accompli de bonnes actions dans ce bas monde.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : À quoi pensez-vous ?

ÂME : J'ai monté une usine de bouteilles ! J'ai fait travailler des chômeurs, j'ai nourri des familles, j'ai produit des objets qui aidaient les gens à mieux vivre. Ah...

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Parlons-en de votre usine de bouteilles ! Elle a pollué toute la région.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Et quelles conditions de travail là-dedans ! Vous aviez créé un climat de conflit permanent entre vos cadres et vos ouvriers. Vous montiez les uns contre les autres afin de tous les casser.

ÂME : Diviser pour mieux régner est une loi du management moderne. Vous ne pouvez pas me reprocher d'avoir fait des études commerciales !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Pour l'usine, malus : 60 points. Déjà 320 sous le niveau du tolérable. On va maintenant y ajouter en vrac les « broutilles ».

ÂME : Les broutilles? Qu'est-ce que c'est encore?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Sur toute votre existence, vous avez commis, je cite : 8 254 mensonges nuisibles à votre entourage; 567 lâchetés simples et 789 lâchetés graves; 45 petits animaux écrasés sous vos pneus. De surcroît, Monsieur votait n'importe quoi aux élections, Monsieur s'adonnait aux jeux d'argent avec les biens du ménage, Monsieur roulait dans une voiture bruyante, Monsieur...

ÂME (air consterné de l'ectoplasme Donahue) : Vous me prenez pour le parfait salaud, on dirait !

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Je n'ai jamais dit ça. (Il consulte encore sa cordelette pleine de nœuds d'où s'échappent maintenant des bulles-souvenirs comme autant de bulles de Champagne en suspension) : Vous donniez régulièrement votre sang aux hôpitaux. Bonus : 20 points. Vous avez sauvé un automobiliste sur une autoroute alors que sa voiture était sur le point de s'enflammer. Bonus : 50 points.
Vous donniez vos vieux vêtements aux compagnons d'Emmaüs au lieu de les jeter à la poubelle. Bonus : 10 points.

ÂME : Et n'oubliez surtout pas les circonstances de ma mort.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (fixant toujours la cordelette) : Effectivement, elles méritent attention. Vous avez percuté un platane afin d'éviter un cycliste alors que déboulaient face à vous deux gros camions cherchant à se doubler. Leurs chauffeurs sont d'ailleurs juste derrière vous à attendre leur tour...

L'ectoplasme Donahue se retourne et découvre derrière lui deux trépassés impatients.

ÂME : Ah !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Pour une fois, vous avez eu le bon réflexe, je dois le reconnaître. 10 points de bonus, mais vous auriez pu en obtenir davantage si, en plus du cycliste, vous aviez aussi épargné le platane.

ÂME (outrée) : Quoi !

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Mais oui, c'était un jeune platane qui ne demandait pas mieux que de continuer à pousser et à ombrager la route et vous, vous l'avez cassé en deux ! La prochaine fois, débrouillez-vous pour éviter et les camions et le vélo et le platane pour vous planter tout bonnement
dans le fossé. Peut-être qu'ainsi votre voiture aurait pris feu et vous auriez péri carbonisé. C'est très bien vu par ici, la mort par le feu.

ÂME : Parce que c'est une atroce façon de périr?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Plus la mort est douloureuse, plus elle se rapproche du martyre. La mort par le feu vous aurait valu un bonus de 100 points !

ÂME : Qu'avez-vous voulu dire avec votre prochaine fois ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (très patient) : Il faut 600 points pour en finir avec le cycle des réincarnations, nous vous l'avons précisé dès le début de la pesée. Or, vous achevez cette existence avec un total de - 230. Pas terrible, tout ça.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Surtout si l'on constate que Monsieur en est tout de même à sa 193e
forme humaine. Nous ne pouvons que vous renvoyer dans un autre corps. Tâchez de réussir mieux qu'un minable - 230, au prochain examen.

ÂME (effarée) : Un autre corps ?

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Un autre corps, une autre existence. Une vie que vous allez choisir.

ÂME (de plus en plus sidérée) : Parce qu'on peut choisir sa vie ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Bien sûr, dans la vie, on obtient toujours ce que l'on a choisi.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Et puis, nous sommes ici au service des âmes. Nous sommes là pour vous aider à vous améliorer. C'est pour votre bien, pour vous permettre de vous amender, que nous allons vous réincarner.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Nous allons vous donner l'occasion de réparer les erreurs de vos vies précédentes. Choisissez vous-même vos atouts et vos handicaps de départ pour votre nouvelle existence. Voyons ce que nous avons en stock avec - 230 points.

Les trois archanges appellent deux séraphins qui n'ont cessé de voleter au-dessus d'eux pendant toute la scène. Ceux-ci leur apportent aussitôt des cordelettes aux bulles-images riches en informations.

À suivre...

7 commentaires:

  1. Bienveillance, justesse, humour, voilà d'excellents ingrédients pour parler de sujets sérieux!
    J'espère que cela va continuer sur cette lancée!

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  2. Ce qui serait bien, c'est qu'on ait un tarif à la naissance, comme les tarifs des opérations bancaires. Même en cours de route, ça permettrait de faire un prévisionnel.
    Hélas, rien de tout ça. On est dans le noir, on ne sait rien (sauf la petite voix, mais on n'est même pas sûr que ce ne sont pas des sortes d'acouphènes, alors...), on a traversé le Léthé, le fleuve de l'oubli, et même ça, cette traversée, on l'a oubliée...
    Hélios, si tu as des infos, je suis preneur :)

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    1. Ma petite idée serait que la possibilité d'un "prévisionnel" existe bel et bien, mais qu'il n'e se trouve pas quelque part à l'intérieur de nous. Pour arriver à le lire, il faut s'intéresser au monde et aux gens qui nous entourent. Car il se pourrait qu'ils se trouvent là tout exprès!

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  3. :)

    Merci. La suite .... quand vous le voulez. :)

    Bien a vous. Léa.

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  4. Ma chère Léa, la partie 2 sera publiée ce matin et la dernière demain. Le texte était très long. Belle journée.

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