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dimanche 6 octobre 2013

Profane polar (2/2)


L'un des rivaux les plus appréciés de Holmes va un peu plus loin. Le Père Brown de GK Chesterton est en fait un prêtre – un bon gros maladroit à l'intuition infaillible au sujet de crimes mystérieux. Comme Holmes, il désarme souvent sa proie en se faisant passer pour quelqu'un d'autre. Dans la première nouvelle du Père Brown, "La croix bleue" (1910), aussi bien le principal voleur, Flambeau, et Valentin, que le détective parisien qui le poursuit à travers l'Angleterre, se font avoir par l'attitude naïve, stupide du prêtre. Bien que Chesterton n'était pas catholique quand il démarra l'écriture de ses récits, il s'y convertit en 1922, en plein milieu de la série, et le Père John O'Connor, le prêtre qui influença sa conversion devient le modèle du Père Brown. L'intention de Chesterton était de construire 'une comédie dans laquelle apparaissait un prêtre ne sachant rien et en en connaissant en fait plus sur le crime que les criminels', grâce à sa compréhension de la nature humaine. En créant un ecclésiastique enquêteur, Chesterton cherchait peut-être à combler le fossé, à remettre le génie de la laïcisation dans la bouteille et à restaurer le prestige du clergé. Mais peine perdue. Le détective de fiction n'est pas simplement le remplaçant d'une caste déposée d'ecclésiastiques. Il représente un défi à tout système qui prétend offrir toutes les réponses.



Quand la religion organisée perdit son monopole sur la foi, de nombreux pays se tournèrent vers d'autres formes d'idéologie, en créant des "prêtres" politiques ou politisés. Dans presque tous les cas, le policier de fiction reçut un bref sursaut de popularité avant d'être rejeté ou persécuté en franchissant la ligne du nouveau régime post-religieux. Dans la Russie du 19ème siècle, Féodor Dostoïevski et Anton Tchekhov avaient écrit des romans policiers, mais les récits policiers à proprement parler ne décollèrent pas avant la fin de la révolution de 1917 et la chute du Tsar. Le "phénomène Pinkerton" des années 1920, dont le nom provient du vrai chasseur de criminels, Allan Pinkerton, fléau de Jesse James, inspira une vague de littérature de gare, mettant généralement en scène des aventuriers, des héros dans le style américain combattant le crime international. Ils se vendirent par millions, mais le gouvernement soviétique ne voyait pas d'un très bon œil ce genre : Staline l'interdit et les restrictions restèrent en vigueur jusqu'après sa mort en 1953. L'Italie suivit un schéma identique. En 1929, l'éditeur Mondadori commença à sortir I libri gialli – romans policiers bon marché à la couverture jaune, qui se vendirent en très grand nombre. Pourtant, exactement comme avec le régime soviétique, l'état fasciste désapprouva et bannit entièrement le genre en 1943.



Les récits mettant en scène des crimes réels étaient très populaires dans l'Allemagne du 19ème siècle et quelques rares écrivains s'essayèrent au roman policier. Le roman policier ne débuta pourtant sérieusement qu'après la fin de la première guerre mondiale et la chute du Kaiser. L'un des nouveaux auteurs les plus influents fut Erich Kästner, auteur de Émile et les détectives (1929). En arrivant au pouvoir en 1933, les nazis brûlèrent les livres de Kästner, mais ils ne condamnèrent pas totalement le genre policier. À la place, ils le mirent sous contrôle, en mettant hors-la-loi les écrivains de roman policier étrangers et s'assurèrent que le "polar" allemand – immensément populaire – mettait en scène d'honnêtes et très compétents policiers qui faisaient respecter la loi. Le genre devint, effectivement, un élément de la machine de propagande nazi.



Légèrement rebelle au genre, l'Espagne ne connut que tardivement une floraison du roman policier. De nouveau, malgré une brève période de libéralisation durant la deuxième république des années 1930, l'Église ne lâcha son emprise qu'après les derniers jours du régime catholique du général Franco. Le genre naquit vraiment avec Manuel Vázquez Montalbán et ses romans avec Pepe Carvalho, dont le premier sortit en 1972, quand la dictature était au bord de l'effondrement et que les espagnols lorgnaient vers un nouvel avenir démocratique. Écrits dans un style presque surréaliste, avec un héros amateur de bonne chère ex-marxiste qui travaillait aussi pour la CIA dans le passé, les romans capturaient une bonne partie de l'ambiance espagnole d'après Franco.
Les écrivains dur à cuire ont simplement pris le cow-boy des contrées sauvages des montagnes et des prairies et l'ont transplanté dans un nouveau lieu hostile : la rue
Et qu'en est-il de ces pays qui ne remplacèrent pas l'Église par une idéologie politique envahissante ? Ici l'expérience américaine est particulièrement intéressante. Les romans policiers de hall de gare comme ceux qui apparurent dans le magazine Black Mask étaient très populaires aux US après la première guerre mondiale. Le Faucon Maltais (1930) de Dashiell Hammett fut le premier vrai roman policier distinct américain. Trois ans plus tard, la prohibition – imposition la plus flagrante d'une autorité religieuse de l'histoire américaine – toucha à sa fin et en 1939 le genre acquit sa majorité avec Le Grand Sommeil, dans lequel le détective Philip Marlowe faisait ses débuts.



L'expansion de ce style 'dur à cuire' américain prit un virage fondamental. Lassés des énigmes purement intellectuelles des écrivains britanniques de l'âge d'or du roman policier, avec leurs meurtres ressemblant à des tours de passe-passe de prestidigitateurs, Chandler et Hammett voulaient produire quelque chose d'authentiquement noir. Leurs histoires étaient influencées par les cow-boys, archétype américain du cru dont la morale civique et l'indépendance austère remettaient en mémoire le personnage du limier. Mais le cow-boy vivait dans un monde impitoyable et anarchique, loin des confortables salons d'un Hercule Poirot d'Agatha Christie. Si vous laissez de côté les éléments-mystères de leurs intrigues, il ne serait pas exagéré de dire que les écrivains dur à cuire ont simplement pris le cow-boy des contrées sauvages des montagnes et des prairies et l'ont transplanté dans un nouveau lieu hostile : les rues des cités. Dans un tel environnement, seul un héroïsme très imparfait est possible.



Dans Le Grand Sommeil, le Marlowe de Chandler est tout à fait incapable d'empêcher un autre carnage : plusieurs personnes sont assassinées avant que nous n'ayons la clé du mystère. Pire, le meurtrier de Rusty Regan, dont la disparition justifiait de faire appel au détective, se révèle finalement être la fille du client de Marlowe. Dans un monde glauque du chantage et d'homosexualité – sujet scandaleux à l'époque – il n'y a pas de frontière nette entre les bons et les méchants. Le héros finit par tuer des gens, pendant que la meurtrière s'avère être psychopathe et finit à l'asile.



C'était révolutionnaire. La trame de base des précédents romans policiers est toujours présente – un crime est commis et à la fin du livre, il est résolu. Mais à la différence de Holmes ou Poirot, le détective américain n'est pas un "maître". Il n'est ni superman ni blanc comme neige. Il n'appartient pas aux élus, avec un savoir supérieur à celui des gens ordinaires. Il est l'un d'entre nous, banal et faillible comme le lecteur. Et il n'apporte donc pas ses solutions du haut de sa supériorité. Il se bat pour surmonter les crises – pour résoudre les mystères – tout comme n'importe lequel d'entre nous. Il se débrouille comme il peut pour découvrir au bout du compte une sorte de réponse, bien que ce soit rarement résolu comme dans les romans d'Agatha Christie. Tous les détails ne sont pas réglés, le crime a pu être résolu, il n'en reste pas moins que le monde se retrouve aussi compliqué et difficile qu'auparavant.



Peut-être qu'une telle innovation ne pouvait se faire qu'aux US, avec la séparation de l'église et de l'état. Le résultat fut cependant de raviver un genre qui se retrouvait en danger de devenir une simple parenthèse dans l'histoire de la littérature. Maintenant qu'il ressemble au commun des mortels, le détective devient un miroir dans lequel toute société peut se mirer.



(…) Au début, l'existence même d'un détective de fiction était un défi à une idéologie étatisée. Les détectives d'aujourd'hui continuent à se battre pour un monde meilleur, se démenant pour exposer les forces qui nous contraignent et nous détruisent. Le genre reste étonnamment populaire, selon une enquête du Registre officiel des libraires, en 2012 se sont vendus en Grande-Bretagne 35 millions de romans policiers, ce qui représente le tiers de tous les titres de fiction. Voici la preuve qu'en occident du moins, malgré les menaces à nos libertés, nous ne vivons pas encore dans un régime autoritaire. Mais elle montre aussi la faible confiance actuelle en une vision du monde propre à résoudre notre crise existentielle. Nous avons dépassé la croyance en la confiance. Le détective moderne – cynique, désabusé mais tenace et inquisiteur jusqu'à l’obsession – reflète nos propres tentatives pour découvrir des réponses à l'existence. Non par les porte-paroles de l'ordre social, mais par nous-mêmes, en tant qu'individus, chacun par ses propres moyens. Jour après jour. Meurtre après meurtre.



Jason Webster est un auteur anglo-américain de romans policiers, de récits de voyages et un critique littéraire. Son tout dernier livre s'appelle The Anarchist Detective (2013). Il vit en Espagne.


Source
Traduction par le BBB.

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