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samedi 5 octobre 2013

Profane polar (1/2)

Une autre manière de comprendre une des symboliques de notre société : l'étude sur l'évolution d'un genre littéraire, le roman policier, qui représente aujourd'hui le tiers des ventes des livres de fiction.

Polar profane

Les détectives sont les nouveaux chamanes et prêtres de notre temps

Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil, 1946


Par Jason Webster, 20 septembre 2013

Pouvoirs chamaniques intuitifs et capacité de ramener l'ordre dans le chaos. Le détective est-il une figure sacerdotale de notre époque ?



Il existe de nombreux critères pour juger d'une société. Dostoïevski recommandait d'examiner ses prisons. Gandhi disait de regarder comment elle traite les plus faibles de ses membres. Si vous voulez découvrir l'attitude de la société envers l'autorité, ou estimer le pouvoir de son système de croyance officielle, je suggère qu'un des meilleurs moyens est d'observer son rapport aux romans policiers.



Le récit d'affaires criminelles est l'un des genres littéraires les plus anciens, remontant au moins à Caïn et Abel. Mais le genre auquel je m'intéresse, c'est celui décrivant les descendants modernes des récits criminels, où un forfait est commis dans des circonstances mystérieuses et qu'un individu cherche ensuite des indices et fait des déductions pour découvrir ce qui s'est passé. C'est une innovation toute relative : on attribue généralement le premier roman policier moderne ou au "Caleb Williams" (1794) de William Godwin (en français, "Les aventures de Caleb Williams") ou au "Double assassinat dans la rue Morgue"(1841) d'Edgar Allan Poe. Il n'y a aucun doute, pourtant, que les années 1860 virent arriver des fictions policières en tant que telles. Ce fut la décennie où fut publié "La pierre de lune" (Moonstone en anglais, NdT), en 1868, 'le premier, le plus long et le meilleur roman policier anglais moderne', selon l'opinion de TS Eliot. En France, Émile Gaboriau publia son premier roman judiciaire en 1866 ; L'affaire Lerouge fut un grand succès et engendra une série de romans mettant en vedette le détective Monsieur Lecoq. Calme et méthodique – certainement dans ses dernières affaires – Lecoq inspira Sir Arthur Conan Doyle (bien que dans "Une étude en rouge" Sherlock Holmes le renie comme étant un 'cambrioleur').


Pourquoi les romans policiers devaient-ils émerger à cette époque ? Il existe certains facteurs concrets évidents. L'industrialisation et une augmentation de l'alphabétisation impliquaient que davantage de gens savaient lire. Pour satisfaire ce nouveau marché, une nouvelle mécanisation se développa, apte à produire des livres bon marché en grande série. Les libraires de Grande-Bretagne installèrent des éventaires dans les gares. Leurs best-sellers faisaient dans le sensationnalisme, type d'histoires méprisé par la gent littéraire : "les romans exécrables qui brillent sur les rayonnages de nos gares", se plaignait le poète et critique Matthew Arnold en 1880, "et qui semblent conçus, tant est qu'ils soient produits pour les besoins de notre classe moyenne, pour des gens aux critères de vie médiocres". Imperturbables, les lecteurs ordinaires raffolaient de ce genre de truc ; quand les premiers romans policiers sortirent, ils furent dévorés.



Bien sûr, le roman policier aurait eu du mal à exister sans l'arrivée du détective lui-même. La police métropolitaine de Londres créa sa 'branche policière' en 1842, et le premier de ses policiers à parvenir à la connaissance du grand public fut Jack Whicher, qu'on appela pour enquêter sur un meurtre d'enfant tristement célèbre dans le Wiltshire en 1860 (sujet du récent livre "Les soupçons de M. Whicher" par Kate Summerscale). Les journaux suivirent avidement l'affaire de Road Hill House, en décrivant chaque rebondissement et développement, jusqu'à ce qu'il n'y ait presque plus personne dans le pays sans une théorie sur l'identité du meurtrier de la jeune victime, Francis Kent, âgé de trois ans.



Tous ces facteurs étaient indubitablement importants. Mais pourquoi les romans policiers devinrent-ils presque en une nuit des best-sellers ? Comment expliquer la soudaine fascination pour le personnage du policier ? Le père du malheureux petit Francis Kent se trouvait être inspecteur d'usine du gouvernement, une autre profession qui émergeait à cette époque, et pourtant les inspecteurs d'usine ne devinrent pas soudainement des héros de l'imagination populaire.



On peut trouver la solution si on se demande ce que fait réellement le policier. À défaut d'autre chose, il (et plus tard, elle) est la personne qui résout les problèmes ; quelqu'un qui peut remettre de l'ordre où existait le chaos. Face au pire crime (quoi de plus perturbant sur le plan existentiel qu'un meurtre?), le policier nous donne des réponses aux questions les plus pressantes et les plus urgentes : pas uniquement l'auteur, mais le comment et le pourquoi du crime. Il accomplit tout ceci en nous emmenant en voyage, en découvrant des éléments de preuve, en cherchant des pistes et des indices. Dans les meilleurs exemples de ce match, nous voyons tout ce que voit le détective, tout en étant incapables nous-mêmes de résoudre le crime. Seul le détective, par l'étalage final de sa maîtrise, peut trouver la solution correcte. Nous avons besoin de lui, de ses connaissances et capacités particulières, pour lever toute l'énigme.



En d'autres mots, un détective est un genre de prêtre. Au cours de l'histoire, la caste sacerdotale s'est enorgueillie de sa capacité unique à répondre aux grands mystères de l'existence et c'est sûrement plus qu'une coïncidence, durant le boom de fiction policière des années 1860, si le développement intellectuel de Grande-Bretagne a sapé profondément le monopole traditionnel de l'Église sur ces sujets. En 1859, après vingt ans de retard, Charles Darwin publia "De l'origine des espèces". La théorie de l'évolution ne débarquait pas de nulle part ; avant même que les idées de Darwin ne parviennent au public, plusieurs provenaient déjà de l'interprétation littérale des récits de la Bible. Mais aucun autre événement ne joua un rôle aussi important dans le passage d'une société cléricale à une société séculaire et aucun autre livre ne fit autant pour secouer l'autorité du clergé et ses réponses officielles. Ce qui laissa un vide culturel et dans un monde en évolution plein de nouveaux dangers et de problèmes, le policier de fiction s'engouffra dans la brèche.



Un seul coup d’œil sur les noms des fameux limiers est nécessaire pour réaliser combien profondément ils ont retiré d'autorité à la religion. L'exemple le plus frappant est celui du médecin légiste de John Rhode, le Dr Priestley (en anglais, priestly signifie sacerdotal) dans les années 1920, suivi dans les années 1950 par le chef de John Creasey, George Gédéon (personnage de l'Ancien Testament, dans le Livre des Juges, NdT). Même parmi les personnages contemporains, les noms à connotation religieuse sont courants : Adrian Monk (= le moine) et John Luther, tous les deux récentes vedettes de TV, alors que l'Aurélio Zen de Michael Dibdin, l'Alex Cross (= la croix) de James Patterson et le Simon Templar (= templier), alias 'Le Saint' de Leslie Charteris, sont des créations littéraires immensément populaires.



Il n'y a pas que les noms qui vendent la mèche. Pensez à Holmes, le plus grand détective de fiction. Il est (probablement) chaste. Il agit dans un monde ordinaire, mais son habitat naturel est une retraite mystique où il s'isole pendant des semaines, en ressortant avec des intuitions pouvant résoudre les casse-têtes de son entourage. Son adresse londonienne, 221 B Baker Street, est une sorte de monastère au cœur de la métropole. "Des jours durant", raconte le Dr Watson, "il reste allongé sur le canapé du salon, ouvrant à peine la bouche et ne remuant pas un muscle du matin au soir". Holmes ressemble à un franciscain, quittant périodiquement la confrérie pour apporter la sagesse à une plus grande communauté. Ou peut-être est-il un shaman, enfermé dans son refuge, absorbant de puissantes drogues et communiant avec les esprits avant de retourner à la vie ordinaire avec des solutions et des pouvoirs mystérieux.



La première nouvelle où figure Holmes, "Un scandale en Bohême" (1891) montre clairement la nature éthérée du grand détective. Vivant seul après le mariage du Dr Watson, Holmes reste dans son appartement pendant des semaines "enfoui sous ses vieux livres" et prenant de la cocaïne. Avec l'arrivée d'un certain comte Von Kramm, Holmes démontre rapidement ses pouvoirs supérieurs de perception, révélant la vraie identité du comte comme étant le roi de Bohême. Plus tard, le détective se déguise – en clergyman (= curé) – pour découvrir les secrets de la chanteuse d'opéra Irène Adler, soupçonnée de chantage envers le roi. Holmes invente la menace d'un enfer symbolique et Adler révèle aussitôt où elle cache la photo compromettante du monarque, résolvant ainsi le mystère. Dans un rebondissement final, Adler dupe Holmes et s'enfuit avec la photo. Watson déclare que pour Holmes elle était 'la femme', la seule qu'il a jamais admirée, mais bien sûr il n'a aucune relation physique avec elle. Avec ses pouvoirs surnaturels et ses défauts bien humains, Holmes est une vision déguisée et idéalisée de la prêtrise, accordée à une époque qui perdait douloureusement la foi en ses prêtres. Pas étonnant qu'il ait été populaire.


Source
Traduction par le BBB.

À suivre...

6 commentaires:

  1. Merci, très intéressant. Bises.

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  2. "Lire" ( ! ) le programme TV est un exercice assez passionnant pour qui veux bien y prendre un peu de temps et surtout de recul ...
    Il y a des soirs ou c'est a se demander si les programmateurs des différentes se sont concertés ou si le "hasard" s'est organisé tout seul .
    Même les titres des films se complètent certains soirs quand aux soirées ou il n'y a que des policiers ce n'est pas si rare, ou des nullités rares .
    Faites en l'expérience.

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  3. Complètement tiré par les moustaches ! du détective cet article!
    Parfois il y a des liens entre les choses à faire mais parfois non, et arriver à faire un lien entre la vogue des polars et le détective assimilé au shaman ou au prêtre??! Y faut en tenir sacrément!....du grand n'importe quoi!...

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    1. Haaaa.. Ce manque d'imagination dons tu fait preuve....
      Ça nous ferme toujours des portes, à commencer par celles de notre esprit!

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    2. Certes notre anonyme manque d'imagination mais pas de persistance. Faut vraiment être un grand maso pour s'infliger de telles lectures que visiblement il exècre :-

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    3. Tu es vraiment mal dans ta peau LULU

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