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jeudi 31 octobre 2013

Offres d'emploi à Fukushima : salaires faibles, risques élevés et gangsters (2/2)

À la fin de cet article, je mets le lien vers une courte vidéo (sous-titrée en anglais) réalisée par Reuters, où l'on voit Hayashi, l'ouvrier qui raconte son expérience.



LIVRETS FALSIFIÉS



Hayashi émet plusieurs raisons pour sa décision de quitter son foyer de Nagano, région au centre du Japon célèbre pour ses pistes de ski, où il perfectionnait dans sa jeunesse ses compétences en snowboard, et d'aller à Fukushima.

Il dit qu'il était sceptique quand le gouvernement a affirmé que la centrale de Fukushima était sous contrôle ; il voulait voir par lui-même. Il avait travaillé dans le bâtiment, savait souder et il sentait pouvoir contribuer.

Comme de nombreux autres ouvriers, Hayashi a été recruté au départ par un bureau de placement. Il a été placé chez le sous-traitant RH Kogyo.

Quand il est arrivé à Fukushima, Hayashi a reçu des instructions de la part de cinq autres firmes en plus du bureau de placement et de RH Kogyo. Ce fut le sixième sous-traitant dans la hiérarchie, ABL Co qui lui a dit qu'il travaillerait dans une zone fortement radioactive. ABL Co se reportait à Tokyo Energy & Systems Inc, qui gère à Fukushima quelque 200 ouvriers en tant que contractuel de premier rang sous Tepco.

Hayashi dit qu'il a gardé des copies de ses contrats de travail et qu'il a pris des photos et vidéos au sein de la centrale, encouragé par un journaliste de TV qu'il avait rencontré avant de commencer sa mission. À un moment, son patron de RH Kogyo lui a dit de ne pas s'inquiéter parce que les radiations auxquelles il s'exposait n'augmenteraient pas.

"Passée une semaine, la quantité de radiations tombe de moitié", voit-on lui dire l'homme dans une de ses vidéos. L'ancien superviseur a refusé tout commentaire.

L'affirmation montre que les normes de sécurité erronées sur les doses de radiations qui sont appliquées à Fukushima, sont basées sur l'opinion qu'il n'existe pas de dose de sécurité. Les ouvriers sont limités à 100 millisieverts d'exposition sur cinq ans. L'Agence Internationale de l'Énergie Atomique dit qu'une exposition au-delà de ce seuil mesurable augmente le risque de cancers tardifs.



Après sa période de travail de deux semaines à la centrale, Hayashi a découvert que son livret nucléaire – un enregistrement d'exposition aux radiations – avait été falsifié pour montrer qu'il avait été l'employé de firmes plus élevées dans la hiérarchie des contractuels, et non de RH Kogyo.

Reuters a parcouru le livret et les documents relatifs à l'emploi d'Hayashi. Le livret nucléaire montre qu'il a été employé par Suzushi Kogyo de mai à juin 2012. Il dit que Take One a employé Hayashi pendant 10 jours en juin 2012. Hayashi dit que c'est faux parce qu'il avait un contrat d'un an avec RH Kyogo.

"Je soupçonne qu'ils ont falsifié les données pour cacher le fait qu'ils avaient sous-traité mon poste".

ABL Co a dit qu'Hayashi avait travaillé avec la firme mais s'est refusé à commenter ses déclarations. Tepco, Tokyo Energy & Systems, Suzushi Kogyo et RH Kogyo ont également refusé de parler. Take One n'a pu être contacté.

En septembre 2012, Hayashi a trouvé un autre travail en sous-traitance pour Kajima, l'une des plus grosses entreprises de construction. Il ne voulait pas rentrer chez lui les mains vides et il dit que sa première mauvaise expérience à la centrale n'était qu'une question de malchance.

Mais les problèmes ont continué. Cette fois le bureau de placement qui recrutait plusieurs ouvriers en sous-traitance insista pour avoir un droit de regard sur son compte en banque et il préleva presque un tiers des 160 dollars (115 €) qu'Hayashi était supposé gagner par jour, raconte Hayashi.

L'agent de placement, selon Hayashi, s'identifia comme ancien membre d'un gang local de Nagano, ville natale d'Hayashi.

Ryo Goshima, 23 ans, a dit que le même recruteur de Nagano l'avait placé dans une équipe faisant du travail de décontamination et qu'il a ensuite écrémé presque la moitié de ce qu'on lui avait promis. Goshima et Hayashi devinrent amis à Fukushima, travaillant tous les deux pour la même firme.

Goshima a expliqué qu'il avait été licencié en décembre après s'être plaint de la pratique de l'écrémage. Tech, le contractuel qui l'avait employé, a dit qu'il avait licencié un autre employé qui avait été pris à écrémer les gages de Goshima. Tech a dit que Goshima était parti pour raisons personnelles. La firme a payé les arriérés de Goshima, disent les deux partis. Le paiement total était de 9000 dollars (6500 €), selon Goshima.

Le porte-paroles de Kajima, Atsushi Fujino, a dit que la société n'était pas en position de commenter l'un ou l'autre cas, en l'absence de contrat avec Hayashi ou Goshima.

"Nous payons des sociétés qui travaillent pour nous et ces sociétés payent selon nos instructions la prime de risque", a déclaré le porte-paroles de Kajima.



YAKUZA CONNEXION



La complexité des contrats à Fukushima et la pénurie d'ouvriers ont fait le jeu des yakuza, les syndicats du crime organisé japonais, qui dirigent depuis des générations le racket du travail.

Presque 50 gangs de 1050 membres opèrent dans la préfecture de Fukushima, dominés par trois syndicats principaux – Yamaguchi-gumi, Sumiyoshi-kai et Inagawa-kai, dit la police.

Des ministres, des sociétés impliquées dans le travail de décontamination et de démantèlement et la police ont mis sur pied une force d'intervention pour éradiquer le crime organisé des opérations de nettoyage nucléaire. Les enquêteurs de police disent qu'ils ne peuvent faire tomber les membres du gang qu'ils poursuivent sans avoir reçu de plaintes. Ils dépendent aussi des grandes entreprises pour l'information.

Lors d'un rare procès d'un exécutant yakuza, Yoshinori Arai, le chef d'un gang affilié à Sumiyoshi-kai, a été reconnu coupable de violations des lois du travail. Arai a admis avoir empoché environ 60.000 dollars (43.500 €) sur deux ans, en écrémant un tiers des salaires payés aux ouvriers de la zone sinistrée. En mars, le juge le condamna à huit mois avec sursis parce que Arai a dit qu'il s'était retiré du gang et qu'il regrettait ses actes.

Arai fut reconnu coupable de fournir des ouvriers pour un site géré par Obayashi, l'un des principaux contractuels japonais, à Date, ville au nord-ouest de la centrale. Date était après la catastrophe sur le trajet le plus concentré du panache de radiations.

Un officiel de la police au courant de l'enquête a dit que le cas d'Arai n'était que "le sommet de l'iceberg" en parlant de l'implication du crime organisé dans le nettoyage.

Un porte-paroles d'Obayashi a dit que la société "n'avait pas remarqué" que l'un de ses sous-traitants obtenait des ouvriers par l'intermédiaire d'un gangster.

"Dans les contrats avec nos sous-traitants nous avons des clauses pour qu'il n'y ait pas de coopération avec le crime organisé", a déclaré le porte-paroles, ajoutant que la société travaillait avec la police et ses affiliés pour s'assurer que ce genre de violation ne se reproduise pas.

En avril, le ministère de la santé, du travail et de l'aide sociale a sanctionné trois sociétés qui ont envoyé illégalement des ouvriers à Fukushima. L'une d'elles, une société basée à Nagasaki du nom de Yamato Engineering, a envoyé 510 ouvriers pour poser des tuyaux à la centrale nucléaire en violation du code de travail qui interdit les agents de placement. Les compte-rendus révèlent que les trois sociétés ont reçu ordre des législateurs d'améliorer les pratiques commerciales.

En 2009, Yamato Engineering a été interdit de chantiers de travaux publics sur décision de la police car ils étaient "effectivement sous le contrôle du syndicat du crime", selon une notification publique du ministère du territoire et des transports de Nagasaki. Yamato Engineering n'a pas commenté pour l'instant.

Goshima a dit avoir travaillé lui-même dans la branche locale de Yamaguchi-gumi depuis l'âge de 14 ans, rançonnant et récupérant les dettes. Il a démissionné à 20 ans après avoir passé du temps en prison. Il devait emprunter de l'argent à un usurier pour rembourser son gang, qui lui a demandé autour de 2000 dollars par mois pendant plusieurs mois pour le laisser en paix.

"Mes parents ne voulaient aucun problème avec le gang, ils m'ont donc dit de partir et de ne jamais revenir", explique Goshima. Il est allé à Fukushima chercher un travail bien payé pour rembourser sa dette – et a fini par travailler pour un membre yakuza du district de sa résidence.



PLAINTES AU SUJET DE LA DÉCONTAMINATION



Dans les villes et villages autour de la centrale de Fukushima, des milliers d'ouvriers manipulant des tuyauteries industrielles, faisant fonctionner des excavateurs et portant des dosimètres pour mesurer les radiations ont été déployés pour décontaminer les maisons et les routes, araser le sol et écorcer le tronc des arbres dans un effort de réduction du rayonnement ambiant pour que les réfugiés puissent rentrer chez eux.

Des centaines de petites sociétés ont reçu des contrats pour ce travail de décontamination. Presque 70 % de celles contrôlées au premier semestre 2013 avaient contrevenu aux règlements du code du travail, selon un rapport du ministère du travail datant de juillet. Le bureau ministériel de Fukushima a reçu en une année 567 plaintes relatives aux conditions de travail dans le cadre de la décontamination. 10 avertissements ont été prononcés. Aucune firme n'a été pénalisée.

L'une des firmes qui a subi des plaintes est Denko Keibi, qui fournissait avant la catastrophe des agents de sécurité pour les chantiers de construction.

Denko Keibi gérait 35 ouvriers à Tamura, village situé près de la centrale. Lors d'une session d'arbitrage à laquelle a assisté Reuters, les ouvriers se sont plaints qu'ils avaient été entassés à cinq par chambre dans des sortes de cabanes. Le dîner était en général un bol de riz et un demi-poivron ou une sardine, d'après leurs déclarations. Quand le chauffeur assurant le transport des ouvriers a renversé en décembre leur camion sur une route verglacée, les superviseurs ont ordonné aux ouvriers d'enlever leurs uniformes et de se rendre dans les hôpitaux proches, ont raconté les ouvriers. Denko Keibi n'avait aucune assurance pour les accidents de travail et voulait éviter de faire un compte-rendu de l'accident, ont-ils dit.

"On nous a demandé d'aller vite au travail", déclare un exécutif de chez Denko Keibi, en s'excusant auprès des ouvriers, qui ont reçu plus tard une indemnisation d'environ 6000 dollars chacun pour les salaires non payés. "Avec le recul, c'est quelque chose où un amateur n'aurait pas dû se retrouver impliqué".

Pendant la session d'arbitrage, Denko Keibi a dit qu'il y avait eu des problèmes de conditions de travail mais a dit qu'il examinait toujours ce qui s'était passé pour l'accident de décembre.

Le cas de Denko Keibi est inhabituel en raison du grand nombre d'ouvriers impliqués, a expliqué le syndicat qui a gagné la négociation. Beaucoup d'ouvriers ont peur de s'exprimer, souvent parce qu'ils doivent continuer à rembourser des prêts à leurs employeurs.

"Les ouvriers n'osent pas intenter une action en justice parce qu'ils ont peur d'être mis sur liste noire", a dit Mitsuo Nakamura, un ex-tâcheron qui dirige un groupe créé pour protéger les ouvriers de Fukushima. "Il faut se souvenir que ces personnes ne peuvent souvent retrouver d'autre travail".

Les expériences d'Hayashi à la centrale l'ont transformé en activiste. Il a été réembauché sur un chantier de construction en dehors de Tokyo par son deuxième employeur après avoir posté fin 2012 une vidéo en ligne sur ses expériences de départ à la centrale. Après qu'un magazine ait publié l'histoire d'Hayashi, ses responsables lui ont demandé de partir. Il a déménagé depuis pour Tokyo et a déposé une plainte auprès de l'inspection du travail. Il s'est porté volontaire dans la campagne parlementaire réussie de l'ancien acteur devenu activiste anti-nucléaire, Taro Yamamoto.

"Les contractuels majeurs qui gouvernent ce système pensent que les ouvriers auront toujours peur de parler parce qu'ils ont peur de perdre leur travail", a dit Hayashi. "Mais le Japon ne peut continuer à ignorer ce problème éternellement".

Source
Traduction par le BBB.



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