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jeudi 29 août 2013

Us et coutumes des années 20 par Colette (3ème et dernière partie)

Pour terminer et ne pas vous saouler avec de la littérature "ancienne", voici une dernière nouvelle, avec la manière de faire quand "les poches sont vides", après Noël.


Poches vides

Ça y est. Nous avons bouclé le circuit, mais avouons que nous sommes à plat. Vidés, saignés, nous voilà assis sur un coussin moderne qu’on nous a donné trop tard pour que nous l’envoyions, une rose épinglée à son gros ventre lamé, chez une amie. De là, nous voyons venir avec terreur, Pâques, qui couve ses œufs...

Les enfants ont été gavés. Écœurés de bonbons, de cinéma et de cirque, ils ont regagné l’hygiénique lycée, où ils reprendront bonne mine. Ils parleront moins, entre eux, de leurs cadeaux que de ceux que reçurent leurs parents :


« Moi, la nouvelle six-cylindres de papa... » « Et tu penses, quand maman a ouvert l’écrin... » Ce sont des enfants d’aujourd’hui, avides, impatients. Ils acceptent le cinéma en attendant le voyage, et le jouet mécanique en attendant l’automobile. Ma fille, à onze ans et demi, annonce, au vol, la marque de chaque auto qui passe, et ne se trompe pas. Elle calcule à mi-voix et demande : « Combien faudrait-il d’années d’étrennes ordinaires pour faire une cinq-chevaux ? » Elle ignore, la pauvre, qu’il n’y a plus d’étrennes ordinaires. Décembre a amené le marron à vingt francs la livre, la rose à huit francs pièce, et la truffe à cent francs le kilo. La petite soupière en Pont-aux-Choux cotait mille francs en vitrine, la veille du jour de l’an ; elle s’amende en janvier, mais nous n’avons plus d’argent pour l’acheter.


Janvier, mois des poches vides ! La neige, en haut des monts, nous appelle, mais tout se paie, et la neige est aussi chère que le marabout blanc. Quelle femme oserait la fouler sans avoir revêtu culotte Saumur, bas doubles et triples, bottes à clous, sweaters, manteau de peau et de poil, écharpes, gants-édredon ?


L’équipement ruine le touriste avant qu’il ait atteint le flanc de la montagne ; à quoi serviraient les profondes poches, boutonnées, doublées de cuir ? Endurons ce mauvais mois, soucieux comme le front d’un directeur de théâtre. Avec un courage de scaphandrière, plus d’une femme, ce mois-ci, plonge dans des coffres dédaignés, dans des armoires confiées à la nuit et au camphre. Car, vidée la bourse, il faut pourtant « tenir » jusqu’aux modes de printemps, encore que « les fêtes » aient mis hors de service une bonne part de la garde-robe. La tunique perlée, lasse de danser, agonise ; un feu d’artifice en chambre et la sauce du pudding vieillirent d’un an le fourreau de velours, et croyez-vous que ces pluies obstinées soient conformes à l’hygiène du crêpe marocain d’après-midi ?

« Il faut aviser », disent les femmes. Elles  avisent. Entre janvier et mars, madame, vous rencontrerez vos amies parées de neuf, et vous vous récrierez, avec une outrance dans la louange qui forcera l’explication : « Ça ? répliquera l’amie, mais c’est mon trois-pièces de chez X., voyons ! Il a quinze mois, ma chère, et je n’en rougis pas ! » Ceci se chante d’une voix probe, haute, franche, qui s’adoucit, se fait négligente pour ajouter : « Avez-vous remarqué que les nouvelles collections reprennent justement ce détail de l’encolure et le croisé de la jupe ? C’est assez curieux. »


Poches plates, cœurs gros – c’est le mois des grandes résignations féminines. Mon amie Valentine, en janvier, marque la gêne d’une paonne en temps de mue. Chaque nouvelle année, comme un flux d’équinoxe, ramène chez elle des manifestations invariables d’économie. La semaine des Rois, elle grignota chez moi sa part de galette de plomb, et le vin de paille lui délia la langue – résultat auquel eût suffi un simple verre d’eau.


– C’est fini, me dit-elle. Je renonce.


L’idée d’une prise de voile m’effleura ; quand même je m’informai.


– À quoi ? mais aux couturiers, donc ! Merci bien ! ils ne m’auront plus. Et c’est sans regrets, vous savez ? Je viens de découvrir une de ces perles... Pour deux cent cinquante francs, ma chère, une petite couturière me fait, exactement, les robes que chez X. je paie – je payais, car c’est bien fini ! – de dix-huit cents à trois mille francs. 


– Non ? est-ce possible ?

– Exactement, je vous dis. C’est même plus soigné que chez X. parce que X. a trop de clientèle, et il bâcle. Alors, vous comprenez, pour le prix d’une robe de X., je viens de me commander onze robes. Ce n’est pas la peine de s’en priver ! Le vrai plaisir, le vrai chic, c’est la variété, croyez-moi !


J’ai félicité mon amie Valentine. Elle paraissait si contente que je ne lui ai pas rappelé sa confidence du jour des Rois 1924, confidence au cours de laquelle j’appris que, lasse des robes modestes et ratées, elle quittait une couturière à façon pour devenir la cliente du célèbre X.


« Vous comprenez, c’est bien fini ! Elles ne m’auront plus, les petites couturières. Merci bien ! Voilà dix robes, ma chère, dix robes, que j’abandonne toutes neuves. De l’argent gâché, de la mauvaise humeur, quatre mille francs jetés à la  rue, voilà ce que représente mon essai chez la petite couturière ! Tandis que chez X., j’ai pour quatre mille francs deux robes qui sont des merveilles, qui ne se déforment pas, ne risquent pas de se démoder, que je mettrai toujours avec plaisir. Le vrai chic, ce n’est pas d’avoir beaucoup de robes, au contraire, c’est de porter la marque indiscutable d’une grande maison. »

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