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mercredi 28 août 2013

Us et coutumes des années 20 par Colette (2ème partie)

Suite des nouvelles de Colette. Aujourd'hui "Les seins". La mode des robes à corsets boutonnées jusqu'au cou, qui eurent cours jusqu'au début de la première guerre se termina, tout du moins pour une majorité de femmes, dans le courant des années 20. On vivait les débuts de la libération de la femme, ces femmes qui avaient pris la place des hommes pendant la guerre. Les seins font partie de cette libération, mais comment les afficher ?



Seins

Comment les aimez-vous ? En poire, en citron, en montgolfière, en demi-pomme, en cantaloup ? Vous pouvez choisir, ne vous gênez pas. Vous croyiez qu’il n’y en avait plus, que leur compte était réglé, bien réglé, leur nom banni, leur turgescence, aimable ou indiscrète, morte et dégonflée ainsi que le cochon de baudruche ? Si vous parliez d’eux, c’était pour les maudire comme un errement du passé, une sorte d’hystérie collective, une épidémie des âges tombés dans la nuit, n’est-ce pas ?



Remettons, s’il vous plaît, madame, la chose au point. Ils existent et persistent, pour condamnés et traqués qu’ils soient. Une vitalité sournoise est en eux qui espèrent. « L’an prochain à Jérusalem »,

murmurèrent, pendant les siècles des siècles, d’autres opprimés. Ceux de qui je parle chuchotent peut-être : « L’an prochain dans les corsages... »



Tout est possible, le pire paraît probable.



Assez de ménagements ! Sachez d’un coup toute la vérité : il y a des seins ! Il y a des seins en poire, en citron, en demi-pomme... (voir plus haut). L’anarchie monte, je lui souhaite de mériter le nom de soulèvement. Quoi, on refait le sein ? Sur l’emplacement déserté des vôtres, madame, je le jure. Vous voilà fraîche, comme on dit. On va reporter ces horreurs ? On les reporte. Mieux, on les fabrique. Respirez, madame. Qu’un profond soupir heureux émeuve vos tétons carrés de boxeur, ou votre troublante gorge d’élève de rhétorique, et maintenant vous pouvez choisir. Des coupelles en caoutchouc, peint aux couleurs de la nature, vous attendent. Vous hésitez entre quatre ou cinq types bien distincts ? Bah, achetez-les tous, car tous sont charmants. Oh ! Les modestes seins des jours maigres, les arrogants appas pour la tunique blanche brodée de nacre, et ces deux mandarines sous le châle espagnol ! La manière de s’en servir est la plus simple du monde. Un lien presque invisible relie, à bonne distance, les deux fallacieux « avantages », deux autres liens, passant sous les bras, se nouent dans le dos. Voilées de dentelle ou de crêpe de Chine, ces coupes, vides, cachent le néant, et pleines rassemblent, immobilisent, sous leur dôme, des secrets de toutes parts répandus...



Vous voilà contente ? Non ? Je vois ce que c’est. Le résultat est trop parfait. C’est vrai. Une sorte d’indifférence, de mort sereine fige le sein postiche, et par là même suggère le soupçon.


Madame, attendez, je ne suis pas au bout de mon obligeance, et je vous offre... tenez, ces deux poches de tulle, qu’une marchande pleine d’humour surnomme « fourre-tout ». « Ce n’est pas malin », assure-t-elle, « mais il fallait y penser. Rien ne résiste à mon fourre-tout. Vous en avez trop, et de tous les côtés ? Je te vous les prends, je te vous les centralise chacun à leur place, allez, allez, il faut que tout rentre ! Vous n’en avez pas assez en largeur et trop en longueur ? Je te vous les attrape et je te vous les roule, je les moule en bonne forme – c’est une affaire de tour de main – et sous mon tulle vous en remontrez à Vénus ! Madame a remarqué le petit trou du milieu, pour laisser passer le bout du sein ? Ça, c’est le trait de génie. Ça donne la vie à l’œuvre entière ! »



J’aurais parié, madame, que je vous conquerrais à ce coup. Je vous vois tiède et indécise. Ah ! on ne ressuscite pas d’emblée un culte, et la double merveille, à jamais idolâtrée, vous la reniez encore. Votre nihilisme s’attache encore à la sentence sans concession : « Rien qui dépasse ! » C’est que nous voilà au fort de l’été. Vous partez vers la mer normande, vers le bain quotidien. Les femmes y sont tenues de montrer patte hâlée, fesse plate, et pas plus de hanche qu’une bouteille à vin du Rhin, tandis que ces messieurs feront fine taille, sanglés comme des cosaques, et le poitrail flatteur. J’arrive bien mal, avec mes façons de précurseur de seins. Je n’avais qu’à regarder, avant, les nouveaux costumes de bains pour dames, qui cette année dévalisent le rayon des fillettes. Foin du maillot de naguère ! Ou bien cachez-le, je vous prie, sous le petit tablier à carreaux, sans manches, que portait ma fille il y a deux ans. Coupée au ras de la cuisse, une robe de bambine de cinq ans, en taffetas ciré rouge à galons noirs, fera le bonheur de bébé quand maman ne se baignera plus. Petits volants, nœuds dans le dos, jupe de six pouces au bas d’une tunique enfantine, sarraus jusqu’ici réservés à la laïque, élégance de cours élémentaire, voilà, voilà pour Dinard, voilà pour Deauville ! Baigneuse, je conçois que le sein vous effare. Vous craignez, en l’arborant sous le sarrau claudinien, de vous donner ce petit air « Chas-Laborde » qui guette toute dame mafflue costumée en gamine, et vous avez raison. Adoptez donc, entre chair et soie, l’épiderme supplémentaire récemment inventé, le justaucorps de caoutchouc pur qui de l’aisselle à l’aine, et même plus bas, vous étreint mieux qu’un amant. Sa force dissimulée, opérant de toutes parts, ne se révèle qu’à l’usage. Qu’importe s’il ramène le style du corps féminin au gabarit du seul cylindre ! Saucisson vous devez être, saucisson vous serez. En même temps qu’un lent étouffement accélère les battements de votre cœur et rougit votre joue, goûtez les plaisirs subtils d’une transpiration odorante, qui emprunte au caoutchouc pur sa base sulfureuse, au corps humain son acidité... Je ne vous en dis pas plus.



Adoptez, madame, ce cilice élastique. Vous verrez qu’il sert à la fois la mode et la vertu.

À suivre.

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