Bistro Bar Blog

mardi 27 août 2013

Us et coutumes des années 20 par Colette (1ère partie)

Un peu de littérature, ce qui me permet pendant ce temps du travail de traduction :-). 

En fouillant dans la sélection de e-books, j'ai cliqué sur des écrits de Colette (1873-1954), auteur que j'apprécie particulièrement et dont je vous propose une série de nouvelles rédigées au début des années 1920, à l'époque des "Années Folles" qui ont suivi la première guerre. Colette a l’œil aiguisé, un sens de l'humour souvent corrosif et l'art de transformer de simples événements en petits bijoux de littérature. Voici des descriptions des mœurs et modes de cette époque aujourd'hui révolue. Aujourd'hui les "Fards".


Fards



Je rencontrai mon ami Z., un matin, au moment où il poussait la porte – lourdes glaces et ferronnerie – d’un marchand de parfums coté. – Je vous y prends, lui dis-je. Vous venez acheter un coûteux flacon de ces essences que la mode réserve aux hommes et baptise en conséquence: «La chaussette de Monsieur» ou « Lâchez les fauves ! »



– Non, répondit Z. Entrez avec moi, je n’ai pas de secrets.



Nous avançâmes sur une mosaïque vertigineuse qui nous réfléchissait comme un lac, pour nous aller échouer entre deux gracieux môles : une vendeuse blonde et une autre vendeuse blonde. Point jolies, mais amènes, elles représentaient dignement un vieux commerce français, luxueux, qui veut des thuriféraires vêtus de serge noire, aux mains pieuses et sans joyaux.



– Donnez-moi, demanda Z., du rouge pour les lèvres.



– Quel rouge ? Le clair, le foncé ? Le capucine, le créole ? Nous avons aussi notre rouge liquide, L’Éternelle Blessure, qui plaît beaucoup.



Z. s’assit d’un air résolu.



– Je les veux tous. Du moins, je prétends les essayer tous.



La moins jolie des deux blondes baissa les yeux.



– L’essai n’est pas possible, monsieur. Vous devez comprendre...



– Je comprends, interrompit Z. J’achète donc tous vos rouges, et je les essaie.



Cinq ou six petits cylindres de métal doré, un flacon minuscule furent présentés à mon ami, sur une haute table de vente nappée de daim. Avec un grand sérieux, et un cynisme qui me consterna, il se farda consciencieusement les lèvres.


- Vous êtes hideux, m’écriai-je. Votre moustache rognée, au-dessus de cette bouche incarnadine... Êtes-vous devenu fou ?

Il passa sa langue sur ses lèvres, les mordit, les essuya de son mouchoir, et ce fut le tour d’un rouge capucine, dont je perçus de loin l’odeur de banane aigre.


- Foin ! blâma Z. à demi-voix ; et il fit disparaître les traces orangées du rouge à la banane.


Un rouge sombre de bigarreau mûr le retint un moment. Rêveur, il clappait des lèvres d’une manière gourmande, et murmurait :



– Pas mauvais... pas mauvais...



Une des deux vendeuses, impassible, donna son avis :



– Je me permettrai de dire que le rouge capucine, pour votre teint, monsieur, est celui qui...



Je n’en voulus pas entendre davantage.



– Mon cher ami, dis-je sèchement à Z., j’en ai vu assez. Je vous laisse.



– Attendez donc une minute, chère amie, je n’ai pas encore essayé le rouge liquide...Mademoiselle, quels sont les ingrédients qui composent le rouge liquide ?



– Il est à base de roses d’Orient, monsieur, additionné d’un soupçon d’essence de girofle...



– De girofle ? Curieux. Le girofle me tente...Veuillez m’envelopper aussi ce bâtonnet, Cerises volées, si je ne me trompe. Merci. Ma chère Colette, je suis à vous, nous allons à pied jusqu’au bout de l’avenue ?



La curiosité l’emportant sur le scandale, j’attendis Z., et je souffris qu’il marchât à mes côtés.



– Joli temps, dit-il avec innocence. Et je suis assez content de mes achats. Ma femme sera ravie.



– C’est pour elle ? Il fallait donc le dire !



– Non, ma chère. C’est pour moi. Ces fards qui changent la bouche de ma femme en piment rouge, en fraise, en pomme d’amour, réjouissent les yeux de ceux qui la regardent, mais...



– Mais ?...



– Mais c’est moi qui les mange, révérence parler. Je suis amoureux de ma femme. Elle m’aime à la folie,  tout de même pas au point de m’offrir un épiderme sans poudre, une bouche d’un rose naturel. Jeune marié, j’ai enduré le double caprice de la mode et de ma femme. La fraîche fleur que je baisais, enduite toute une saison d’un rouge-violet décomposé, exhalait la fadeur des tisanes à la violette. Un hiver, je broutai – pouah ! – un cold-cream rosâtre, rance, préconisé contre les gerçures. Que dire de la saveur nocive d’un certain rouge-feu, couleur d’urticaire exaspéré, réservé aux fêtes sous les lustres et aux répétitions générales ?... J’ai pris le meilleur parti : je ruse avec mon malheur.

Puisque notre amour conjugal ne languit point, je veux choisir les verges qui me fouettent, et j’achète moi-même le rouge à lèvres de ma femme.



Il soupira, et reprit :



– Que ne puis-je aussi, mordant à même ses belles joues, enlever la poudre, nuance maladie de foie, qui les couvre ! Sous ce jaune bilieux, rehaussé d’une tache hectique artificielle, ma dent retrouverait une carnation insoupçonnée de blonde – vous en doutiez-vous ? – que je finirai par oublier...



– Mais la nuit, Marcelle vous montre un véridique visage, bien lavé ?



Z. leva un bras et sa canne au ciel.



– Lavé ! ce n’est pas assez dire ! Récuré, fourbi, gratté au couteau d’ivoire, massé, passé au tampon d’éther, à l’eau bouillante – enfin délicatement enduit d’une pommade au camphre qui prévient de la ride...



– Au camphre ? interrompis-je. Ce n’est donc plus cette mousse de glycérine, souveraine, dont Marcelle chantait l’efficacité ?



– Hélas, non...



Z. me prit le bras d’une manière complice :



– Faites pour moi, ma chère amie, quelque chose de très gentil. Ramenez Marcelle à la mousse de glycérine, que je connais sucrée, même un peu vanillée. Il n’est que temps. Car j’ai peur. J’ai peur du masque de boue, cette gadoue noirâtre dont les femmes, sans trembler ni vomir de dégoût, s’enduisent le cou et le visage. Le grand collecteur chez soi, entre deux draps de linon incrustés de dentelle, ah ! si vous saviez...



Épandage, produit de beauté.



Sur ce mot, qu’il accueillit avec une grimace amère, nous arrivâmes devant le logis des Z.



– Montez, me dit brusquement le mari inquiet.



Ma femme se lève tard, nous la surprendrons à sa toilette. Je crains bien qu’en mon absence...


Il avait raison de craindre. Sa charmante femme, méconnaissable, laissait sécher sur son visage le résidu d’un cloaque, en couche égale scrupuleusement appliquée. Mais elle n’eut pas le loisir d’en paraître confuse, occupée qu’elle était à gronder vertement sa petite chienne :



– Allez, vilaine ! Cachez-vous, horreur ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous donner, de vous envoyer à la campagne ! Je vous pardonne tout, mais pas ça, vous entendez, pas ça !...



La justicière tourna vers nous une face encroûtée de vase, où ses yeux bleus riaient, lotus des étangs fétides, et m’expliqua, désignant la chienne :



– Croyez-vous, ma chère ? Une petite bête que j’aime tant... Elle s’est roulée dans quelque chose de sale !


Extrait du recueil de nouvelles "Le voyage égoïste" par Colette.

À suivre.

3 commentaires:

  1. Le purgatoire de l'homme ce trouve bien sur cette terre
    FB

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  2. Le purgatoire ? Parfois pire l'enfer dit Dante ! ! ! !

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  3. Hé Hé Hé - j'hésite ... je vais me faire engueuler !!! Tant pis, je me lance....!
    .... Mais si les hommes (de l'époque ) n'avaient pas tant le besoin de "léchage", "grignotage"..... vu que les fars ne sont ni glaces, ni douceurs..point d'histoire de goût ! Ceci n'enlève pas la saveur... truculente de ce texte !

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