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mercredi 7 août 2013

Une pièce de théâtre en Angleterre au 17ème siècle


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Un savoureux passage du livre de Iain Pears, "Le cercle de la croix", publié en 1997, que je suis en train de lire.

Le récit se passe en 1663. Le héros du livre, qui a étudié la médecine, est un italien qui débarque bien malgré lui en Angleterre à Oxford et on l'invite un soir à aller assister à une pièce de théâtre, comme le dit son ami "au régal que je vous ai promis".


"Assister à une pièce en Angleterre, pour toute personne qui a connu les raffinements du théâtre italien ou français, occasionne un certain choc ; et plus que tout, cela rappelle que cette race d'insulaires a émergé de la barbarie il y a peu.

Il ne s'agit pas tant de leur comportement, bien que les plus vulgaires des spectateurs aient fait constamment du bruit ; il faut ajouter que certains parmi les mieux nés étaient loin d'être calmes. Cela était dû au fol enthousiasme suscité par la troupe de comédiens. Il n'y avait que quelques années que ce genre d'événements était à nouveau autorisé, et toute la ville était prise de frénésie joyeuse à la pensée de pouvoir être témoin d'une telle nouveauté. Même les étudiants, paraît-il, avaient vendu leurs livres et leurs couvertures pour acheter des billets, excessivement chers, d'ailleurs.

Non que la mise en scène ait été affreuse, même si elle était terriblement grossière et plus proche du carnaval burlesque que du théâtre à proprement parler. Mais c'est le genre de pièces qu'admirent les anglais qui révèle à quel point ce peuple est fruste et violent. Elle était écrite par un homme qui avait vécu dans les environs d'Oxford, mais qui, hélas ! n'avait de toute évidence ni voyagé, ni étudié les meilleurs auteurs, car il ne possédait aucune technique, aucun sens de l'intrigue, et certainement pas celui de la bienséance.

Ainsi les unités [la règle des 3 unités, de lieu, de temps et d'action] qu'Aristote préconise à juste titre pour s'assurer que la pièce reste compréhensible étaient bafouées presque dès la première scène. Loin de se passer dans un seul lieu, la pièce commençait dans un château (me semble-t-il), se déplaçait ensuite sur quelque lande, puis sur un champ de bataille ou deux. Enfin, on avait l'impression que l'auteur cherchait à placer une scène dans la moindre ville du pays. Il avait aggravé sa faute en faisant fi de l'unité de temps ; entre les différentes scènes, il pouvait s'écouler une minute, une heure, un mois ou (autant que je pus en juger) quinze ans, sans que l'auditoire en fût informé. Il manquait également l'unité d'action, l'intrigue principale étant oubliée pendant de longues périodes, tandis que des récits secondaires apparaissaient, un peu comme si l'auteur avait arraché des pages à une demi-douzaine de pièces et les avait jetées en l'air avant de les recoudre ensemble selon l'ordre où elles étaient retombées par terre.

La langue était pire : je ne compris pas tout. Les acteurs ne possédaient aucun sens de la déclamation, parlant comme s'ils bavardaient avec des amis dans une taverne. Naturellement, le véritable jeu de l'acteur qui consiste à rester immobile, face à l'auditoire, et à séduire celui-ci par le pouvoir d'une belle rhétorique n'eût pas été adéquat puisqu'il n'y avait guère de beauté à mettre en valeur. Bien au contraire, les acteurs ne proposaient qu'une langue d'une vulgarité à couper le souffle. Pendant une scène en particulier, où le fils d'un noble fait semblant d'être fou et folâtre en pleine lande sous la pluie, avant de rencontrer le roi, qui, devenu fou lui aussi, s'est couronné la tête de fleurs (croyez-moi, je ne plaisante pas!), je m'attendais vraiment à ce que les dames fussent rapidement évacuées par des maris prévenants. Pas du tout ! Elles restèrent assises, l'air absolument ravi, et la seule chose qui causa un frisson de stupéfaction fut la présence d'actrices sur la scène, fait inouï jusque-là.

Finalement il y avait la violence. Dieu seul sait combien furent tués ; à mon avis, cela explique très bien pourquoi les anglais sont notoirement si brutaux : comment pourrait-il en être autrement si ces spectacles répugnants sont présentés comme des distractions ? Par exemple un noble se fait crever les yeux sur la scène, devant les spectateurs et d'une façon qui ne laisse rien à l'imagination. À quoi peut bien servir cette épaisse et inutile vulgarité, sinon à offenser et à choquer ?

En fait, le seul intérêt véritable que je trouvai à cette manifestation – qui traîna si longtemps que les dernières scènes furent jouées, Dieu merci ! dans le noir – fut qu'elle m'offrit un panorama de la société locale."

La pièce s'interrompt ("une des nombreuses interruptions") puis reprend.

(…) "en effet les acteurs revenaient sur scène, pour le dénouement, heureusement. J'aurais pu faire mieux moi-même : au lieu que la morale de l’œuvre soit agréable, le roi et sa fille meurent juste au moment où n'importe quel dramaturge sensé se serait attaché à les faire vivre afin qu'on puisse en tirer une leçon de morale. Mais, bien sûr, à ce stade de la pièce, tous les autres personnages sont déjà morts, et, à la fin, la scène est un véritable charnier, aussi ont-ils probablement décidé de faire comme les autres puisqu'ils n'ont plus personne à qui parler.

Je sortis de là tout abasourdi, je n'avais pas vu autant de sang depuis ma dernière classe d'anatomie à Leyde...."

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