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jeudi 11 juillet 2013

Remise en question de la chronologie de l'histoire, par Garry Kasparov (2/2)


Il semble qu'à partir du 5ème siècle, il y a eu des périodes durant lesquelles la population européenne a stagné ou diminué. Des tentatives d'explications logiques, comme une mauvaise hygiène, des épidémies, et une courte durée de vie, peuvent difficilement résister à la critique. En fait, du 5ème au 18ème siècle, il n'y a pas eu d'amélioration sensible des conditions sanitaires dans l'Europe de l'ouest, il y avait de nombreuses épidémies et l'hygiène était mauvaise. De même l'introduction des armes à feu au 15ème siècle a entraîné plus de décès dans les guerres. Selon les ressources démographiques de l'UNESCO, une augmentation annuelle de 0,2 % est nécessaire pour assurer une croissance durable de la population humaine, alors qu'une augmentation de 0,02 % par an est décrite comme une catastrophe démographique. Il n'existe aucune preuve qu'une telle catastrophe se soit jamais produite pour la race humaine. Il n'y a donc aucune raison de supposer que le taux de croissance des anciens temps différait radicalement de celui d'époques plus tardives.



Ces contradictions m'ont conduit à soupçonner l'existence d'un vide entre les dates historiques attribuées à l'empire romain et celles suggérées par les calculs ci-dessus. Mais il existe d'autres paradoxes dans les archives historiques de l'humanité. Comme je l'ai déjà noté, il y a des vides semblables de plusieurs siècles dans le développement technologique et scientifique. Remarquez que la connaissance et la technologie traditionnellement associées à l'ancien monde disparaissent probablement pendant l'Âge Sombre (période entre la fin de l'empire romain et la pré-Renaissance, NdT) pour ne refaire surface qu'au 15ème siècle au début de la Renaissance. L'histoire des mathématiques fournit un tel exemple. En classant chronologiquement et logiquement les avancées mathématiques majeures, qui démarrent avec l'arithmétique et la géométrie grecques et finissant avec l'invention du calcul avec Isaac Newton (1643-1727) et Leibnitz (1646-1716), nous voyons un fossé de 1000 ans séparant l'antiquité de la nouvelle ère. N'est-ce qu'une coïncidence ? Mais qu'en est-il de l'astronomie, de la chimie (alchimie), de la médecine, de la biologie et de la physique ? Il y a trop d'incohérences et de mystères inexpliqués dans l'histoire antique. Aujourd'hui nous sommes incapables de construire de simples objets fabriqués dans les temps anciens de la manière dont ils ont été créés à l'origine – ceci à une époque où la technologie a produit la navette spatiale et où la science est sur le point de cloner un corps humain ! Il est grotesque d'accuser de la perte de tous les secrets perdus du passé l'incendie qui a détruit la bibliothèque d'Alexandrie, comme certains l'ont suggéré.


Il est dommage qu'à chaque fois qu'un paradoxe historique se produit, nous soyons laissés sans réponses satisfaisantes et qu'on nous persuade que les anciennes connaissances sont perdues. Au lieu de mépriser les faits qui ne concordent pas avec l'interprétation traditionnelle, nous devrions les accepter et passer la théorie au crible de la rigueur scientifique. Les explications de ces paradoxes et contradictions ne devraient pas être abandonnés aux seuls historiens. Ce sont des problèmes scientifiques et multidisciplinaires et, à mon avis, l'histoire – en tant que seule science naturelle – est incapable de les résoudre toute seule.

Je pense qu'on devrait soigneusement étudier la chronologie des développements technologiques et scientifiques. Les trop nombreuses affirmations de merveilles technologiques de l'antiquité transforment l'histoire en science fiction (par ex, la production des monolithes de pierre en Égypte, les calculs astronomiques précis obtenus sans horloge mécanique, les objets en verre et les miroirs fabriqués il y a 5000 ans et ainsi de suite). Il est malheureux que des historiens rejettent une incursion scientifique dans leur domaine. Par exemple, l'explication la plus raisonnable de la technologie de construction des pyramides, exposée par le chimiste français Joseph Davidovits (le créateur de la technologie du géopolymère)[voir vidéo], a été rejetée par les égyptologues, qui refusèrent de lui procurer des échantillons du matériau des pyramides.

J'ai lu plusieurs livres écrits par deux mathématiciens de l'université d'état de Moscou : l'académicien A.T. Fomenko et G.V. Nosovskij. Les livres décrivent le travail d'un groupe de mathématiciens professionnels, dirigés par Fomenko, qui avaient examiné les questions de chronologie dans l'antiquité et au moyen-âge avec de fascinants résultats (voir note en fin d'article). Grâce aux méthodes de mathématiques et de statistiques modernes, ainsi que des calculs astronomiques précis, ils ont découvert que l'histoire ancienne avait été artificiellement rallongée de plus de 1000 ans. Pour des raisons dépassant mon entendement, les historiens ignorent toujours leur travail.

Système de comptage grec et romain

Mais retournons aux mathématiques et à la Rome ancienne. Le système numérique romain décourageait des calculs sérieux. Comment les romains de l'antiquité pouvaient-ils construire des structures élaborées comme des temples, des ponts et des aqueducs sans calculs précis et détaillés ? La carence la plus importante des chiffres romains est qu'ils sont complètement inadéquats même pour réaliser une simple opération comme une addition, sans parler de multiplications, qui présente des difficultés substantielles (voir figure 2). Dans les premières universités européennes, les algorithmes pour la multiplication et la division à l'aide des chiffres romains étaient des sujets de recherche doctorale. Il est absolument impossible d'utiliser les chiffres romains inadaptés pour des calculs multi-niveaux. Le système romain ne possédait pas de "zéro". Les plus simples opérations décimales ne peuvent être exprimées avec les chiffres romains.

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Essayez d'additionner les chiffres romains : MCDXXV+ MCMLXV ou de multiplier DCLIII par CXCIX


Essayez d'écrire une table de multiplication en chiffres romains. Comment faire pour les fractions et les opérations avec fractions ?


Malgré toutes ces faiblesses, les chiffres romains seraient restés la représentation prédominante des chiffres dans la culture européenne jusqu'au 14ème siècle. Comment les anciens romains parvenaient-ils à faire leurs opérations et leurs calculs astronomiques compliqués ? On pense qu'au 3ème siècle, le mathématicien grec Diophante aurait pu trouver des solutions positives et rationnelles pour le système d'équation suivant, appelé aujourd'hui "diophantien":


x1 3 + x2 = y3
x1 + x2 = y

Selon les historiens, à l'époque de Diophante, un seul symbole était utilisé pour une inconnue, le symbole pour "plus" n'existait pas, il n'y avait pas non plus de symbole pour "zéro". Comment pouvait-on résoudre les équations diophantiennes à l'aide des lettres grecques ou des chiffres romains ? Ces solutions peuvent-elles être reproduites ? Avons-nous affaire ici à un autre secret de l'histoire ancienne que nous ne sommes pas supposés remettre en question ? Faisons remarquer que même Léonard de Vinci, au début du 16ème siècle, avait des soucis avec les puissances fractionnées. Il est également intéressant que dans toute l'œuvre de Vinci, il n'y ait pas trace du "zéro" et qu'il utilisait 22/7 comme approximation de Pi – c'était probablement la meilleure approximation de Pi disponible à l'époque.

Se pencher aussi sur l'invention du logarithme est intéressant. Le logarithme d'un nombre x (pour une base 10) exprime simplement le nombre de chiffres dans la représentation décimale de x, il est donc clairement connecté à l'idée d'un système numérique positionnel. Il est évident que les chiffres romains ne pouvaient avoir conduit à l'invention des logarithmes.

Connaître la chronologie de notre histoire est important et pas seulement pour les historiens. Si les dates de l'antiquité sont vraiment incorrectes, il pourrait y avoir de profondes implications pour nos croyances sur le passé et aussi pour la science. Connaître l'histoire est important pour mieux comprendre notre situation actuelle et les changements qui se produisent autour de nous. D'importants problèmes comme les changements climatiques et environnementaux dépendent des données historiques consultables. Les archives astronomiques pourraient avoir une signification complètement différente si les événements décrits prennent place à des époques différentes de celles fournies par la chronologie traditionnelle. Je crois que la jeune génération n'aura pas peur des dogmes historiques "intouchables" et se servira des connaissances contemporaines pour contester les théories discutables. Renverser le rôle subordonné que joue la science pour l'histoire est sûrement une opportunité passionnante de même que créer des domaines complètement nouveaux de recherche scientifique.

Traduit par le BBB.


Note sur Fomenko trouvée en fouillant le web : Anatoly Timofeevich Fomenko (né le 13 mars 1945) est un mathématicien russe, professeur à l'université de Moscou, renommé en tant que topologiste et membre permanent de l'académie des sciences russes. Il est né en Ukraine.
Travail sur l'histoire : Fomenko est l'inventeur d'un récit pseudo-historique qu'il appelle "Nouvelle chronologie". Il y affirme que la totalité de l'histoire antique – incluant la Grèce, Rome et l'Égypte – est une falsification inventée par des moines (encore un coup des jésuites?) au début de la période romaine et basée sur des événements qui se sont en réalité produits au moyen-âge.
Pour les anglophones, voici le lien vers le long article de Fomenko et Nosovskij. Très intéressant, mais il faut y consacrer du temps.



Voir aussi sur le même thème :  "Où est donc passé le Moyen-Âge ?" qu'on peut télécharger ou lire directement ICI. Est évoqué le livre des deux russes de l'article de notre joueur d'échecs.

Voici l'introduction de ce livre :

  Représentons-nous une Histoire de France à laquelle il manquerait au bas mot une dizaine de siècles…
  « Inconcevable », allez-vous sans doute me dire !
  Certes, je l'admets, c'est difficile à se représenter.
  On savait que le Moyen-Age, période obscure - pour ne pas dire d'obscurantisme - rimait avec "Sombres Ages" [ dark ages, en anglais ], mais d'ici à soustraire tous ces siècles de la chronologie officielle, c'est aller un peu fort en besogne…
  Et pourtant des chercheurs russes et allemands ont en fait leur cheval de bataille, depuis quelques années déjà !
  En France - ou dans le domaine francophone - ces travaux sont méconnus, ignorés, sans doute plus à cause de la barrière de la langue que par manque d'intérêt, car, à ma connaissance, aucun de ces écrits n'a été traduit.
  Personnellement, j'avais la chance, non seulement de posséder parfaitement la langue de Goethe, mais aussi de compter au nombre de mes amis quelques-uns de ces "récentistes", comme ils aiment à se nommer.
  Je ne suis moi-même pas historien, mais ma formation de naturaliste m'avait appris à ouvrir l'œil - et le bon !
  Durant mes études de Zoologie en Allemagne, puis au terme de celles-ci, j'ai travaillé sur la répartition géographique des populations de petits poissons, tout autour de la Méditerranée.
  Plancher sur des sujets scientifiques confère non seulement la notion d'exactitude, mais permet aussi d'acquérir une méthodologie, l'habitude des références bibliographiques, et celle de vérifier systématiquement toutes ses sources !
  C'est justement lors de l'un de ces stages de biologie marine, à l'Institut Océanographique de Split, en Dalmatie, que je découvris pour la première fois ce qu'était une discordance de l'Histoire. C'est en effet le terme que l'on peut employer quand il y a conflit entre ce que l'on voit, et ce que l'on lit dans les livres d'Histoire…
  C'était l'année 1966, et la Yougoslavie n'était encore guère ouverte aux touristes. Au centre de la ville de Split s'élevait le magnifique palais de l'empereur romain Dioclétien ( 284-305 après J.-C. ). Absolument intact… On avait de la peine à croire que ces façades et vastes demeures dataient de près de 17 siècles ! Mais le plus surprenant était sans doute de constater que les maisons de la Renaissance, construites à l'apogée de Venise, avaient été tout bonnement ajoutées - voire intégrées - aux édifices romains déjà en place, dans un ensemble architectural parfait. Sachant que partout dans le monde, les habitants d'une cité sont plutôt prompts à récupérer de vieilles pierres… pour les utiliser dans leurs propres maisons qu'ils sont en train de construire un peu plus loin, il était difficile de croire qu'une dizaine de siècles ( ! ) séparait les deux niveaux d'habitation.
  Une explication alternative venait alors spontanément à l'esprit : « Et si ces maisons de l'époque vénitienne avaient, en réalité, été construites juste après l'époque historique de Dioclétien… ».
  On passerait ainsi sans transition du 4ème au 14ème siècle !
  Mais, si c'était le cas, où étaient donc passés le Moyen-Age et ses dix siècles d'histoire ?


6 commentaires:

  1. J'ai pensé aussi au texte "où est donc passé le Moyen Age?"que tu cite à la fin, en lisant le texte de Garry Kasparov.

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  2. Le "récentisme" cher à Pierre Dortiguier; bof bof, on a vu mieux... L'histoire officielle comporte bien sûr quelques anachronismes...
    Si les moines copistes ont bien été coupables de petits arrangements, il aurait fallu qu'ils soient de mèche avec leur congénères arabes et chinois - entre autres - pour que leur crime soit parfait. Hors il n'en est rien, leurs chronologies se répondent parfaitement.
    Et quid notamment du Cartulaire de Redon, où sont consignés des mutations de terres du VIII° au XII° siècle ?
    Les Russes, à l'origine de cette "école" pèchent par orgueil; ils confondent les mensonges de leurs gouvernements avec la vérité historique.

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    1. Sidonerf, je crois que çà vaut le coup de s'intéresser de plus près à la chose, car tu évoques le fait qu'il aurait fallu que les arabes, les chinois, etc ... soient de mèche ... Mais justement, ils l'ont tous été, puisqu'il n'y avait pas une société au monde qui dispose d'une chronologie autre que dynastique, et que ce sont les Jésuites, Là-bas comme ici, qui ont mis de l'ordre là-dedans et pas n'importe quel ordre bien entendu, celui que la papauté avait introduit chez nous.

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  3. Moi, cette histoire me plait bien...
    Si on prend par exemple l'empire Khmer, du 9e au 13e siecle, et que l'on retire 1000 ans à notre histoire, il vient chevaucher l'empire Romain et leurs chutes correspondent (3e siecle environ) et c'est pareil pour les Aztecs! En chercahnt, on peut certainement en trouver d'autres...
    Que c'est il passé au 3e siecle pour que de nombreux empires s'effondrent à la même periode?
    Y'a deja la peste noire, au 14e siecle (ou 4e siecle?) qui pourrait etre une conscequence d'une destruction des systeme d'hygiene de l'epoque, plongeant les survivant dans une detresse telle qu'ils se choppaient tout ce qui passait (cholera, ect..., peut etre à t'on fait la même chose pour la peste que pour le sida, regrouper plein de maladie sous un seul nom?)..........

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  4. Il y a justement le livre de François de Sarre " Mais où est passé le Moyen-Age" qui vient de paraître aux éditions Hadès tout récemment (juillet 2013). C'est passionnant !

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  5. http://www.histoireebook.com/index.php?post/Messadie-Gerald-4000-ans-de-mystifications-historiques

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