Bistro Bar Blog

dimanche 16 juin 2013

Une page d'humour

C'est de l'humour anglais de la fin du 19ème siècle.


Extrait du roman  "Trois hommes dans un bateau" de Jerome K. Jerome, écrit en 1889. Un classique de la littérature britannique humoristique.
 

Oncle Podger accroche un tableau


Vous n’avez pas idée du chambardement qui s’abattait sur la maison quand oncle Podger avait pris la décision de bricoler un peu. L’encadreur venait de livrer un tableau, et l’objet était là, attendant dans la salle à manger qu’on daignât le suspendre quelque part. Ma tante Podger s’inquiétait : par où devait-on commencer ? et oncle Podger répondait :

« Oh ! laisse-moi faire, je vais m’en occuper. Que ni toi, ni personne ne se tracasse ! Je me charge de tout ! »

Il retirait alors sa redingote et se mettait à l’œuvre. Il envoyait la bonne acheter pour dix sous de clous, pressait l’un des garçons de courir après elle pour lui préciser la dimension adéquate et, ainsi, mettait peu à peu en branle-bas la maison entière.

« Et maintenant, Will, va me chercher mon marteau, criait-il. Et toi, Tom, apporte-moi la règle. Ah ! il me faudra l’escabeau, et puis une chaise de cuisine. Jim ! Tu vas courir chez M. Goggles et tu lui diras que ton papa le salue bien et espère que sa jambe va mieux… et qu’il lui demande de lui prêter son niveau d’eau… Ne t’en va pas. Maria, j’ai besoin de quelqu’un pour me tenir la lampe. Quand la bonne reviendra, il faudra qu’elle ressorte chercher un bout de cordelière à tableaux. Tom ! – Où est Tom ? – Tom, viens ici, et prépare-toi à me tendre l’objet. »

Enfin il soulevait le chef-d’œuvre pour le laisser échapper aussitôt. Le tableau sortait de son cadre, il essayait de rattraper le verre et se coupait la main. Alors il sautillait dans toute la pièce, à la recherche de son mouchoir… qu’il ne trouvait pas, parce qu’il l’avait fourré dans la poche de son veston, lequel venait de disparaître. Il l’avait retiré à l’instant : où donc avait-il bien pu le poser ? Tout était momentanément suspendu ; les outils pouvaient attendre, chacun était tenu de se mettre incontinent à la recherche de ce fichu veston. Cependant mon oncle se démenait, houspillant à la ronde :

« Il n’y a donc personne dans cette maison qui sache où est mon veston ? Jamais vu une pareille équipe de ma vie ! Vous êtes six, et pas un qui soit capable de retrouver un veston que j’ai enlevé il n’y a pas cinq minutes ! Bon sang de bonsoir… »

Il se levait du fauteuil sur lequel il venait de faire halte, et constatait qu’il était assis dessus.




« Oh, ne cherchez plus ! s’écriait-il. Je l’ai retrouvé tout seul. Je me serais adressé au chat pour m’aider plutôt qu’à vous, que je n’aurais pas été plus mal servi ! »

Et, après qu’on eut passé une demi-heure à soigner sa coupure, qu’on eut acheté un autre verre, qu’on eut apporté les outils, l’escabeau, la chaise et la lampe, la deuxième tentative commençait. La famille entière, y compris la bonne et la femme de ménage, se tenait autour de l’officiant, prête à l’assister dans ses œuvres. Deux personnes tenaient la chaise, une troisième l’aidait à monter dessus, une quatrième lui tendait un clou et la cinquième venait à peine de passer le marteau, que le clou lui avait glissé des doigts.

« Et voilà ! disait-il d’un ton dépité. Le clou est tombé ! »

Et de nous mettre tous à quatre pattes à la recherche du clou, cependant qu’il restait planté sur sa chaise à ronchonner et à nous demander si on comptait le garder là toute la soirée.

Le clou enfin retrouvé, c’était au tour du marteau de disparaître.

« Où est le marteau, maintenant ? Où ai-je mis ce fichu marteau ? Vous êtes là sept, à me regarder les yeux ronds, et personne ne sait ce que j’ai fait du marteau ! »

On lui retrouvait son marteau, mais il ne distinguait plus la marque qu’il avait faite sur le mur, là où il devait enfoncer le clou, et nous grimpions l’un après l’autre sur la chaise à côté de lui, pour tâcher de la découvrir. Chacun la situait à une place différente, se faisait traiter d’imbécile, et s’entendait ordonner de descendre. Il s’emparait alors de la règle, mesurait de nouveau, pour finir par constater qu’il lui fallait prendre la moitié de soixante-quinze centimètres et trois huitièmes. Il se risquait à un calcul mental et devenait enragé.

Chacun se creusait les méninges pour faire mieux, et chacun obtenait un résultat différent et se moquait de son voisin. Dans la confusion générale, on oubliait la mesure prise, et il ne restait plus à l’oncle Podger qu’à reprendre la règle.

Il utilisait un bout de ficelle, cette fois-ci, et, au moment critique où ce bon vieux crétin se penchait sur son perchoir selon un angle de quarante-cinq degrés, tentant d’atteindre un point que les lois de l’équilibre lui interdisaient, la ficelle lui faussait compagnie, il tombait à son tour et atterrissait sur le piano avec un très bel effet musical dû à l’ensemble parfait avec lequel sa tête et son corps venaient frapper les touches.

Et ma tante Maria déclarait qu’elle ne permettait pas aux enfants de rester là plus longtemps si c’était pour entendre pareil langage. Pour finir, mon oncle Podger parvenait à situer de nouveau la place du clou, prenait ce dernier dans la main gauche, le marteau dans la droite, et s’écrasait le pouce au premier coup, lâchant l’outil sur les orteils de quelqu’un d’autre dont les hurlements s’élevaient en se mêlant aux siens.

Ma tante Maria faisait doucement remarquer que la prochaine fois que mon oncle Podger entreprendrait de planter un clou dans le mur, elle souhaitait qu’il le lui fît savoir suffisamment à l’avance pour qu’elle se préparât à passer une semaine chez sa mère, le temps que le clou fût planté.

« Oh ! vous, les femmes, vous faites une montagne d’un rien ! répliquait oncle Podger en se relevant. Enfin quoi, ce n’est tout de même pas un crime que d’aimer bricoler un peu ! »

Et il s’emparait à nouveau du clou et du marteau.

Cette fois, il ne ratait pas son coup : le clou passait à travers le plâtre, et la moitié du marteau avec lui, et oncle Podger, emporté par l’élan, manquait s’écraser le nez contre le mur.

Il nous fallait alors retrouver la règle et la ficelle, et la troisième tentative s’achevait par un deuxième clou dans la cloison. Enfin, vers minuit, le tableau était accroché, de guingois et précairement ; le mur alentour, sur plusieurs mètres carrés, semblait avoir essuyé un tir de mitrailleuse et tous, nous titubions de fatigue et de découragement, tous sauf oncle Podger.

« Et voilà ! » s’écriait-il, joyeux, en descendant lourdement de la chaise sur les orteils de la femme de chambre. Il contemplait avec une fierté évidente son œuvre dévastatrice, et ajoutait : « Quand je pense qu’il y a des gens qui auraient fait venir un ouvrier pour une bricole de ce genre ! »


Si vous voulez un autre épisode, dites-le moi.

(Merci à la sorcière rouge de m'avoir signalé les e-books)

5 commentaires:

  1. ah J K J !! il a bercé mes jeunes années de son humour décalé!

    tiens, publiez s'il vous plait l'épisode où Harris fait cuire des oeufs, ou celui du pique nique où il disparaît dans un trou, ou encore le labirynthe de Hampton court, et tans d'autres que je n'ai pas oubliés aprèr 50 années....

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  2. Merci Hélios, ce livre irremplaçable a aussi apporté des fous rires tout au long de mon enfance, il est plus thérapeutique que tous les médicaments du monde !

    Brigitte

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  3. Rien ne vaut les souvenirs d'enfance. Même l'humour anglais, ça s'apprend tôt ou jamais. Malheur à qui a loupé le créneau. Rencontré plus tard, cet humour apparaît trop laborieux, bref, complètement raté pour un esprit français.

    Donc, les bonnes copines, amusez vous bien, les autres attendront que cela passe!

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  4. hors sujet, bises a tous du cambodge ou je fais beaucoup de photos... suis connectee sur un clavier qwerty... pas evident pour mes doigts Que "Dieu"vous garde ! a bientot ;-) ♥

    pas suivi BBB... bigre vais avoir a lire beaucoup !

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