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mardi 28 mai 2013

Première interview d'un homme mort


Première interview d'un homme mort


23 mai 2013

Nom: Graham
État : Syndrome de Cotard



"Quand j'étais à l'hôpital je n'arrêtais pas de leur dire que les comprimés ne me feraient aucun effet, parce que mon cerveau était mort. J'avais perdu l'odorat et le goût. Je n'avais pas besoin de manger ou de parler ou de faire quoi que ce soit. J'ai fini par passer mon temps dans une tombe parce que c'était l'endroit le plus proche de la mort que j'avais pu trouver".

Il y a neuf ans, Graham se réveilla et découvrit qu'il était mort.



Il était sous l'emprise du syndrome de Cotard (voir note en fin d'article). Les gens dans cette situation rare pensent qu'eux-même, ou des parties de leur corps, n'existe plus.



Pour Graham, c'était son cerveau qui était mort et il pensait qu'il l'avait tué. Souffrant de grave dépression, il avait tenté de se suicider en mettant un appareil électrique dans l'eau de son bain.



Huit mois plus tard, il disait à son médecin que son cerveau était mort ou, au mieux, était absent. "C'est vraiment difficile à expliquer", dit-il. "J'avais l'impression que mon cerveau n'existait plus. Je n'arrêtais pas de dire aux médecins que les comprimés ne me feraient rien parce que je n'avais plus de cerveau. Je l'avais grillé pendant le bain".



Les médecins découvrirent que toute tentative de rationalisation était impossible avec Graham. Même assis là à parler, respirer – vivre – il ne pouvait accepter que son cerveau soit en vie. "J'étais contrarié. Je ne savais pas comment je pouvais parler ou faire quelque chose sans cerveau, mais autant que je le sache je n'en possédais pas".



Déconcertés, ils lui firent finalement rencontrer les neurologues Adam Zeman de l'université d'Exeter, Grande-Bretagne et Steven Laureys de l'université belge de Liège.



"C'est la seule et unique fois où ma secrétaire m'a dit : c'est vraiment important pour vous d'aller parler à ce patient, parce qu'il me dit qu'il est mort", dit Laureys.



Dans les limbes

"C'était un patient vraiment inhabituel", dit Zeman. La croyance de Graham "était une métaphore sur la manière de sentir le monde – ses expériences ne l'émouvaient plus. Il sentait qu'il était dans les limbes entre la vie et la mort".



Personne ne sait combien de gens sont affligés couramment du syndrome de Cotard. Une étude publiée en 1995 sur 349 patients psychiatriques âgés de Hong Kong a fait découvrir deux personnes avec des symptômes ressemblant à ce syndrome. Mais avec de bons et rapides traitements des troubles mentaux comme la dépression – état dont semble relever le plus souvent le Cotard – qu'on a facilement à disposition, les chercheurs soupçonnent le syndrome d'être exceptionnellement rare aujourd'hui. La majorité du travail académique sur le syndrome est limité à des études sur un seul cas, celui de Graham.Certaines personnes avec le Cotard seraient mort d'inanition, pensant qu'ils n'avaient plus besoin de manger. D'autres ont tenté de se débarrasser de leur corps avec de l'acide, qu'ils voyaient être le seul moyen de pouvoir se libérer de leur état de "mort vivant".



Le frère de Graham et ses auxiliaires de vie s'assurent qu'il a mangé et le surveillent. Mais c'était une existence sans joie. "Je ne voulais pas me trouver face aux gens. Cela ne servait à rien", dit-il. "Je n'avais de plaisir en rien. J'avais l'habitude de chouchouter ma voiture, mais je ne m'en approche plus. Tout ce qui m'intéressait n'existe plus".



Même les cigarettes qu'il avait plaisir à fumer n'ont plus de succès. "J'ai perdu le sens de l'odorat et du goût. Ça ne servait à rien de manger parce que j'étais mort. Parler était une perte de temps car je n'avais jamais rien à dire. Je n'avais même pas vraiment de pensées. Rien n'avait de signification".



Un métabolisme faible


Un coup d’œil dans le cerveau de Graham donna quelques explications à Zeman et Laureys. Ils firent une tomographie par émission de positron pour enregistrer le métabolisme de son cerveau. C'était le tout premier examen de ce genre réalisé avec une personne atteinte de Cotard. Ce qu'ils trouvèrent fut choquant : l'activité du métabolisme dans de larges zones du cerveau frontal et pariétal était si faible qu'elle semblait être celle d'une personne en état végétatif.



Certaines de ces zones forment la partie connue comme le "réseau de mode par défaut" – un système d'activité complexe qu'on pense vital à la conscience de soi et correspondant à notre théorie du mental. Ce réseau est responsable de notre capacité à nous souvenir du passé, à penser à nous, à créer le sens du soi et nous permettre de réaliser que nous sommes l'agent responsable de nos actes.



"J'ai analysé des scans de tomographies pendant 15 ans et je n'ai jamais vu quelqu'un debout, qui avait des interactions avec des gens, avec un résultat de scan aussi anormal", dit Laureys. "Le fonctionnement du cerveau de Graham ressemble à celui de quelqu'un pendant une anesthésie ou en train de dormir. Voir ce modèle chez quelqu'un d'éveillé est tout à fait unique à ma connaissance".



Les scans de Graham ont pu être affectés par les antidépresseurs qu'il prenait et, comme Zeman le souligne, il n'est pas raisonnable de tirer trop de conclusions à partir de scans sur une seule personne. Mais, dit Zeman, "il semble plausible qu'un métabolisme réduit lui ait donné cette vision altérée du monde, et a affecté sa capacité à raisonner à ce sujet".



"Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas sur la manière de définir la conscience", dit Laureys. Des cas inhabituels comme celui de Graham ajoutent tout au moins à notre compréhension sur la façon qu'a le cerveau de créer une perception de soi et comment il peut se détériorer.



Pour Graham, les scans cérébraux n'ont pas voulu dire grand-chose. "Je me sentais fichtrement faible", dit-il. À l'époque, ses dents avaient noirci parce qu'il ne prenait plus la peine de les brosser, renforçant sa croyance d'être mort.



Graham dit qu'il n'avait vraiment aucune idée de son avenir. "Je n'avais pas d'autre option que d'accepter le fait que je n'avais aucun moyen pour réellement mourir. C'était un cauchemar".



Hanté par la tombe


Ce sentiment l'a poussé à l'occasion à visiter le cimetière local. "J'ai senti que j'aurais aussi bien pu rester là. C'était l'endroit le plus rapproché de la mort que j'ai pu trouver. Mais la police viendrait malgré tout me chercher et me ramènerait à la maison".



Il y a eu des conséquences inexpliquées de sa maladie. Graham dit qu'il avait "de belles jambes poilues". Mais après le Cotard, tous ses poils sont tombés. "Je ressemblais à un poulet déplumé ! J'économise du rasage, je suppose..."



C'est agréable de l'entendre plaisanter. Avec le temps, beaucoup de psychothérapie et un traitement médicamenteux, Graham s'est amélioré graduellement et il n'est plus aux prises avec la maladie. Il est maintenant capable de vivre tout seul. "Son Cotard a régressé et sa capacité à profiter de la vie est revenue", dit Zeman.



"Je ne pourrais pas dire que je suis vraiment revenu à la normale, mais je me sens bien mieux maintenant et je sors et m'active autour de la maison", dit Graham. "Je ne ressens plus ce cerveau mort. Les choses me paraissent juste un peu bizarres parfois". Et l'expérience a-t-elle changé son sentiment sur la mort ? "Je n'ai pas peur de la mort", dit-il. "Mais ce n'était pas la chose à faire avec ce qui s'est passé – nous allons tous mourir un jour ou l'autre. J'ai juste de la chance d'être aujourd'hui en vie".



Source
Traduit par le BBB.
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Note : le syndrome de Cotard selon Wiki :



Le syndrome de Cotard est un syndrome délirant décrit en 1880 par le neurologue français Jules Cotard (1840-1889), observé au cours de syndromes dépressifs graves appelés syndromes mélancoliques.
Le syndrome de Cotard est un état délirant dont la thématique hypocondriaque associe des idées :
  • d'immortalité,
  • de damnation,
  • de négation d'organe (le sujet pense que certains de ses organes sont "pourris", "bouchés" ou "transformés en pierre", ou bien qu'il n'a plus de bouche, etc.),
  • de négation du corps (le sujet pense ne plus avoir de corps ou bien être déjà mort).
Le malade, après avoir développé des préoccupations hypocondriaques et des troubles cénesthésiques graves, sent ses organes se putréfier et se détruire. Anxiété intérieure effroyable, hallucinations de la vue, stupeur extrême, auto-accusation, auto-mutilation, suicide.
Ce syndrome rare est rencontré au cours de certaines dépressions mélancoliques dont il constitue un indice de gravité. Les autres signes de dépression mélancolique sont également présents. Contrairement à ce qui se passe dans l'hypocondrie névrotique, le patient ne consulte pas pour ses problèmes corporels, et ne pense pas pouvoir être guéri (idées d'incurabilité).
Ce tableau nécessite des soins urgents en milieu hospitalier car le risque suicidaire est maximal.

1 commentaire:

  1. Meerci pour cette traduction. Encore un article intéressant! mais je trouve leur titre bien "racoleur" car pour mort l'homme ne l'a jamais été!

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