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dimanche 17 mars 2013

Le plan secret pour sauver Napoléon par sous-marin (2/2)

Première partie ICI.


 
Voilà pour l'histoire de Johnson. Elle est étayée par d'autre sources – le marquis de Montholon, général français qui est parti en exil avec Napoléon et a publié un récit de sa vie à Ste Hélène des années plus tard, a parlé d'un groupe d'officiers français qui programmaient de sauver Napoléon ''avec un sous-marin'', et mentionne ailleurs que cinq ou six mille louis d'or avaient été dépensés pour le vaisseau. Le sérieux Chronique Navale – écrit en 1833, avant la publication de Scènes et Histoires – mentionne aussi Johnson comme relié à un plan de sous-marin, bien que cette fois la somme était de 40.000 livres (2.300.000 € ), payables ''le jour où son vaisseau est prêt à prendre la mer''. Et une source encore plus récente, le Historical Gallery of Criminal Portraitures (1823), ajoute le lien vital manquant qui explique pourquoi Johnson se sentait compétent pour construire un sous-marin : 15 ans plus tôt, quand les guerres napoléoniennes étaient au plus fort, il avait travaillé avec le renommé Robert Fulton, un ingénieur américain qui était venu en Angleterre pour vendre ses propres plans d'un bateau sous-marin.





C'est l'apparition de Fulton dans le récit qui lui donne un semblant de vraisemblance. Inventeur compétent, connu surtout pour avoir conçu en pratique le premier bateau à vapeur, Fulton passa des années en France pour vendre le projet d'un sous-marin. Il avait persuadé Napoléon de lui laisser construire un petit prototype, le Nautilus, en 1800, et il avait été testé sur la Seine avec apparemment un certain succès. Quelques années plus tard, Fulton conçut un deuxième vaisseau, plus sophistiqué, qui, comme le montre l'illustration – ressemblait superficiellement aux sous-marins de Johnson. Il est de notoriété publique que, les français ne montrant aucun intérêt pour ce second bateau, Fulton passa en Grande-Bretagne avec les plans. En juillet 1804, il signa un contrat avec le premier ministre, William Pitt, pour construire son ''système'' de sous-marin de guerre suivant des modalités et conditions qui lui rapporteraient 100.000 livres en cas de succès.

Ste Hélène, une île de seulement 119 km², était-elle une prison sûre pour un dangereux prisonnier – peut-être.

Ce qui est beaucoup plus difficile à établir est si Fulton et Tom Johnson se sont vus ; on parle bien d'une association dans plusieurs lieux, mais rien ne subsiste pour le prouver. Johnson lui-même a probablement été à l'origine d'une déclaration apparue dans le Historical Gallery selon laquelle il rencontra Fulton à Douvres en 1804 et ''put accéder si loin dans ses secrets, que, quand ce dernier quitta l'Angleterre... Johnstone se découvrit capable de poursuivre ses projets''. Encore plus ennuyeux est la suggestion que le livre au cœur de cette enquête – Scènes et Récits d'un curé en dette – n'est pas du tout ce qu'il semble être ; en 1835, le journal satirique Un Figaro à Londres, publia une dénonciation, alléguant que son réel auteur était FWN Bayley – un écrivaillon, et non un homme d'église, qui a dû malgré tout passer quelque temps en prison pour dettes non remboursées. Le même article contenait la préoccupante déclaration que ''Les difficultés les plus extraordinaires ont été prises par l'éditeur pour garder... le capitaine Johnson hors de la vue de ce travail''. Pourquoi faire cela, si Johnson avait écrit en personne l'histoire qui était apparue sous son nom ?



Johnson n'a-t-il pu être rien d'autre qu'un fantaisiste – ou au mieux un homme qui attirait l'attention par d'extravagantes affirmations dans l'espoir de gagner de l'argent avec ? L'ancien contrebandier passa l'année 1820 à raconter toute une série de projets parlant de sous-marins. À une époque on rapporte qu'il travaillait pour le roi du Danemark ; à une autre pour un pacha égyptien ; à une autre encore à construire un sous-marin pour récupérer un navire à l'île hollandaise de Texel, ou à retrouver des objets de valeur dans des épaves aux Caraïbes. Peut-être n'est-ce pas surprenant. Nous savons que, après être sorti de prison pour dettes, Johnson vécut pendant des années au sud de la Tamise avec une pension annuelle de 140 livres – un peu moins de 15.500 € d'aujourd'hui. C'était à peine suffisant pour vivre correctement.
Sir Hudson Lowe, le geôlier de Napoleon à Ste. Hélène, était responsable des mesures de sécurité auxquelles Johnson cherchait à échapper.








Assez étrangement cependant le puzzle qu'est la vie de Johnson comprend des pièces qui, correctement assemblées, laissent soupçonner une vision beaucoup plus complexe. Les pièces les plus importantes n'ont pas été divulguées et croupissent dans un coin obscur des Archives Nationales britanniques – où je les ai déterrées il y a quelques années après une recherche poussiéreuse. Mises ensemble, ces pièces donnent du crédit à l'étrange déclaration qui apparut d'abord dans Historical Gallery – qui fait dater la construction du sous-marin de Johnson non pas au moment du rapprochement des riches bonapartistes de 1820, mais dès 1812, trois ans avant l'emprisonnement de Napoléon.



Ce qui rend ce détail spécialement intéressant est le contexte. En 1812, la Grande-Bretagne était en guerre avec les États-Unis – et on savait que les US avaient engagé Fulton pour travailler sur une nouvelle génération de super-armes. Ce qui explique probablement comment Johnson put se procurer des armes grâce à toute une série de laissez-passer des départements de différents gouvernements, ce qui confirme qu'il était bien employé ''au service secret de Sa Majesté sur un sous-marin et autres expériences utiles, par décret''. Comment tous ces essais étaient financés est une autre histoire. Dans la confusion de la guerre, montrent les documents, l'armée et la marine britannique supposaient que l'autre paierait l'addition. C'est une situation que Johnson fut prompt à exploiter, gardant à son service un ingénieur londonien qui fit l'ébauche d'un sous-marin de 8,20 mètres de longueur et ''en forme de marsouin''. Une chambre intérieure, de 1/2 m² habillée de liège, abritait deux hommes.



Il n'y a aucun doute que la conception de Johnson était primitive – le sous-marin était manœuvré par des voiles en surface et des rames servaient de puissance motrice sous l'eau. Il n'y a rien non plus suggérant que Tom et son ingénieur avaient résolu les vastes problèmes techniques qui ont empêché le développement de sous-marins efficaces avant les années 1890 – plus exactement la difficulté d'éviter qu'un bateau s'immergeant en flottabilité neutre ne coule simplement au fond et y reste. Il suffisait que l'arme existe réellement.



Nous savons qu'il l'a fait, parce que les archives contiennent une correspondance de Johnson confirmant que le bateau était prêt et qu'il en demandait le paiement de 100.000 livres. Elles montrent aussi que, début 1820, une commission d'anciens officiers, conduite par Sir George Cockburn, fut envoyée au rapport du sous-marin – non apparemment pour estimer sa nouvelle technologie, mais pour évaluer son coût. Cockburn fut un acteur sérieux de la hiérarchie navale de l'époque et reste célèbre pour avoir fait brûler la Maison Blanche quand Washington tomba aux mains des troupes britanniques en 1814. Son rapport original a disparu, mais son contenu peut se deviner par la décision de la Royal Navy de ramener la demande à 6 chiffres de Johnson à la somme de 4735 livres et quelques pennies.

L'incendie de la Maison Blanche, sur les ordres de Sir George Cockburn en 1814


Cela signifie que début 1820, Johnson possédait un sous-marin très réel précisément à l'époque où, des sources françaises le suggèrent, des officiers bonapartistes offraient des milliers de livres pour simplement un tel vaisseau. Et cette découverte peut se relier à son tour à deux autres documents remarquables. Le premier, qui apparut dans Naval Chronicle, décrit un essai du bateau de Johnson sur la Tamise :

Il arriva que l'ancre... s'emmêle dans une amarre du bateau...et ayant déjà fixé un explosif, Johnson s'efforça en vain de la libérer. Il regarda ensuite tranquillement sa montre et dit à l'homme qui l'accompagnait, ''Nous n'avons que deux minutes et demie pour partir si nous ne libérons pas cette amarre''. Cet homme, qui venait de se marier quelques jours avant, commença à se lamenter sur son destin... ''Cessez vos lamentations'', lui dit sévèrement Johnson, ''Cela ne va pas nous avancer''. Et saisissant une hache, il coupa l'amarre et la libéra ; quand immédiatement l'explosif se déclencha et fit exploser le bateau.

Le deuxième document, dans les mémoires non publiées de l'artiste londonien Walter Greaves, est un souvenir du père de Greaves – un marin de la Tamise qui s'est rappelé comment ''par une nuit noire de novembre'' [1820?], le contrebandier fut intercepté en tentant d'aller faire naviguer son sous-marin en mer. ''De toutes façons'', terminait Greaves,

il parvint sous le London Bridge, des officiers étant à son bord. Le capitaine Johnson pendant ce temps menaçait de leur tirer dessus. Mais ils ne tinrent pas compte de ses menaces, le saisirent, l'emmenèrent sur le Blackwall et mirent le feu au sous-marin.

 Napoléon sur son lit de mort – une esquisse de Denzil Ibbetson faite le 22 mai 1821. La disparition de l'empereur mit fin aux espoirs de Johnson de se servir du sous-marin payé par le gouvernement britannique pour libérer le plus grand ennemi de son pays.



Mis bout à bout, ces documents suggèrent qu'il y a bien quelque chose dans cette vieille et longue histoire. Pas besoin de supposer que Napoléon ait eu la moindre petite idée du plan pour le sauver ; le plan que Johnson exposa en 1835 est si confus qu'il semble probable qu'il ait simplement prévu de tenter sa chance. Des preuves existent du côté français qui suggèrent que l'empereur aurait refusé d'aller avec son sauveteur dans l'improbable éventualité où Johnson ait réussi à atteindre Longwood ; un sauvetage sous la forme d'une invasion organisée était une chose, pensait Bonaparte ; un subterfuge et un acte d'audace désespéré tout à fait un autre. ''Dès le début'', dit Ocampo, Napoléon ''a exposé très clairement qu'il ne nourrirait aucun plan qui lui demanderait de se déguiser ou qui nécessiterait un effort physique. Il était très conscient de sa propre dignité et pensait que capturé comme un banal criminel pendant une tentative d'évasion serait humiliant... S'il quittait Ste Hélène, ce serait 'avec son chapeau sur la tête et son épée au côté', comme il convenait à sa position''.



La scène imaginaire reste vivace dans la mémoire, malgré tout : Napoléon, serré inconfortablement dans des vêtements de palefrenier, sanglé dans une chaise de calfat et se balançant à mi-chemin d'une falaise à pic. Derrière lui se tient Tom Johnson, qui les fait rapidement descendre le long des rochers vers l'Etna et l'Aigle qui rôdent au large avec les voiles ferlées, redoutablement armés, parés à plonger.

SOURCE


Traduction par Hélios pour le BBB.

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