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samedi 30 mars 2013

Interview de Bill Mollison, l'un des "précurseurs" de la permaculture

La permaculture : une révolution tranquille  Interview de Bill Mollison



Mercredi 27 mars 2013

Par Scott London



Bill Mollison se nomme lui-même biologiste de terrain et enseignant itinérant. Mais il serait plus juste de le décrire comme un précurseur. Quand il publia Permaculture One en 1978, il lança un mouvement international sur l'utilisation des terres que beaucoup considérèrent comme subversif et même révolutionnaire.

La permaculture – tiré de permanent et agriculture – est une philosophie d'intégration qui inclut le jardinage, l'architecture, l'horticulture, l'écologie, et même la gestion financière et la conception d'une communauté. L'approche basique est de créer des systèmes durables qui s'auto-suffisent et recyclent leurs déchets.

Mollison a développé la permaculture après avoir passé des dizaines d'années à étudier les écosystèmes des forêts tropicales et des déserts australiens. Il observa que les plantes se regroupent d'elles-mêmes naturellement dans des communautés mutuellement bénéfiques. Il utilisa cette idée pour développer une approche différente de l'agriculture et la création de communautés, en cherchant à mettre ensemble les bons éléments pour qu'ils durent et se soutiennent mutuellement.

Ses idées se sont aujourd'hui répandues et ont pris racine dans presque tous les pays du globe. La permaculture est maintenant pratiquée dans les forêts tropicales d'Amérique du sud, dans le désert du Kalahari, dans la partie nordique de la Scandinavie et dans des communautés un peu partout en Amérique du nord. Au Nouveau-Mexique, par exemple, des agriculteurs ont utilisé la permaculture pour transformer des parcelles au sol compacté en luxuriants jardins et vergers sans aucune utilisation de machines. À Davis, en Californie, une communauté utilise les eaux usées des douches et du lavage de linge comme chasses d'eau et pour irriguer les jardins. À Toronto, une équipe d'architectes a créé un modèle de maison réaffectée qui n'exploite pas l'eau de la ville ou une infrastructure pour les eaux usées et qui ne revient qu'à quelques centaines de dollars par an de fonctionnement.

Alors que Mollison est toujours inconnu de la plupart des américains, il est une icône nationale aux antipodes. Il a été nommé "Homme de l'Année" en Australie et il reçut en 1981 une prestigieuse récompense, le Right Livelihood Award, connue aussi sous le nom de Prix Nobel Alternatif, pour son travail de création et de promotion de la permaculture.



J'ai passé un moment avec lui pour discuter de son concept philosophique innovateur. Nous nous sommes rencontrés à Santa Barbara sur deux après-midi coïncidant avec ses deux semaines de cours intensifs qu'il y donne chaque année . Homme râblé et rond à la barbe blanche et au grand sourire, c'est l'une des personnes les plus affables et les plus gentilles que j'ai rencontré. Bavard invétéré, il semble trouver une histoire – ou une bonne blague – à chaque occasion. Ses commentaires sont souvent accompagnés d'éclats de rires contagieux.

Scott London (SL) : Un critique a un jour qualifié votre enseignement de "séditieux". 

Bill Mollison (BM) : Oui, c'était très perspicace. J'enseigne l'autonomie, la pratique la plus subversive au monde. J'apprends aux gens comment produire leur propre nourriture, ce qui est incroyablement subversif. Donc, oui, c'est séditieux. Mais c'est une sédition pacifique.

SL : Quand avez-vous commencé à enseigner la permaculture ?

BM : Je me suis rendu compte au début des années 70 que personne n'avait mis de projet en pratique pour l'agriculture. En le réalisant, j'en ai eu la chair de poule. C'était si étrange. L'agriculture existait depuis 7000 ans et nous étions en train de la perdre depuis 7000 ans – tout se transformait en désert. Je me suis donc demandé si nous pouvions construire des systèmes qui obéissent à des principes écologiques. Nous les connaissons, il n'y a qu'à les appliquer. Les écologistes n'appliquent jamais une bonne écologie pour leurs jardins. Les architectes ne comprennent jamais la transmission de la chaleur dans les bâtiments. Et les physiciens vivent dans des maisons avec des systèmes d'énergie déments. Il est curieux que nous n'appliquions jamais ce que nous connaissons dans notre manière de vivre.

SL : Cela fait penser à nos problèmes environnementaux actuels.

BM : Oui. Je me souviens du rapport du Club de Rome en 1967 qui disait que la détérioration de l'environnement était inévitable en raison de la croissance de la population et de la surconsommation des ressources. Après l'avoir lu, j'ai pensé, "Les gens sont si stupides et si destructeurs – nous ne pouvons rien faire pour eux". Je me suis donc retiré de la société. Je pensais partir quelque part et m'asseoir sur une colline et regarder la société s'effondrer.

L'éthique est simple : prendre soin de la terre, prendre soin des gens et se réapproprier ces objectifs.

Il m'a fallu environ trois semaines avant de comprendre que je devais revenir et me battre. [rires] Vous savez, il faut d'abord partir pour avoir envie de revenir.

SL : Est-ce à ce moment-là qu'est née l'idée de la permaculture ?

BM : Cela remonte en réalité à 1959. J'étais dans une forêt tropicale de Tasmanie à étudier l'interaction entre la manière de s'alimenter des marsupiaux et la régénération de la forêt. Nous n'avions pas eu beaucoup de succès avec une grande population de marsupiaux. J'ai donc créé un système simple avec 23 espèces de plantes ligneuses, dont quatre seulement étaient dominantes, et seulement deux que broutaient les marsupiaux. C'était un système très flexible basé sur les interactions des composants, et non sur les types d'espèces. Il me vint à l'esprit un soir que nous pouvions construire des systèmes qui fonctionneraient mieux que celui-là.

Ce fut une révélation remarquable. Il n'arrive pas si souvent dans notre vie – une fois tous les dix ans peut-être – d'avoir une révélation. Si vous êtes un aborigène, cela définit votre âge. On n'a qu'une révélation à chaque âge, peu importe votre âge chronologique. Avec de la chance, on a trois bonnes révélations par vie.

Comme j'étais éducateur, j'ai réalisé que si je ne l'enseignais pas, cela n'aboutirait à rien. J'ai donc démarré à concevoir des instructions basées sur la connaissance passive et j'ai écrit un livre à ce sujet appelé Permaculture One. À ma grande horreur, tout le monde s'y est intéressé. [rires] J'ai reçu des milliers de lettres disant, "Vous avez mis en mots quelque chose que j'avais en tête depuis des années," et "Vous avez mis quelque chose entre mes mains que je peux utiliser".

SL : La permaculture est basée sur des principes et des recherches scientifiques. Mais il me semble qu'elle touche aussi la sagesse populaire traditionnelle et autochtone.

BM : Hé bien, si je vais voir une vieille dame en Grèce dans sa vigne et lui demande, "Pourquoi avez-vous planté des rosiers parmi les pieds de vigne ?" elle me dira, "Parce que les roses sont les médecins de la vigne. Si vous ne plantez pas de rosiers, les raisins tombent malades." Cela ne va pas me dire grand-chose. Mais si je peux découvrir que les rosiers exsudent une certaine chimie par leurs racines qui est récupérée par la racine de la vigne qui à son tour repousse les mouches blanches (ce qui est la manière scientifique de dire la même chose), j'ai alors quelque chose de très utile.

La connaissance traditionnelle est toujours de cette nature. Je connais un homme aux Philippines qui plante toujours un piment et quatre haricots dans le même trou au pied des bananiers. Je lui ai demandé, "Pourquoi plantez-vous un piment avec le bananier ?" Et il a dit, "Ne saviez-vous pas qu'il faut toujours planter ces choses ensemble ?" Hé bien, j'ai découvert que les haricots fixent l'azote et que le piment empêche les scarabées d'attaquer la racine du bananier. Et cela fonctionne très bien.

SL : Vous avez introduit la permaculture dans des endroits qui dépendent toujours de pratiques agricoles traditionnelles. Ont-ils été réceptifs à vos idées ?

BM : J'ai une manière très rusée d'approcher les peuples tribaux indigènes. Par exemple, je vais aller en plein centre du désert, où tout le monde meurt à moitié de faim et vais dire," Je me demande si je peux vous aider". Et je vais mentir et dire, "Je ne sais pas comment faire ceci?" Et ils disent, "Oh, venez, nous allons nous en occuper". Quand c'est prêt à être fait, ils vont le faire eux-mêmes.

Je me souviens être retourné dans une école que nous avions démarré au Zimbabwe. C'est tout vert et il y a plein de nourriture autour. La température de la classe est contrôlée. Je leur ai demandé, "Qui a fait cela ?" Ils ont dit, "C'est nous !" Quand les gens font les choses par eux-mêmes, ils en sont fiers.

SL : Pour beaucoup de gens – particulièrement les tribus indigènes – la notion de pouvoir faire pousser sa propre nourriture est révolutionnaire.

BM : Quand on grandit dans un monde où il n'y a que très peu d'effet sur la terre, on ne pense pas à créer des ressources pour soi-même. Ce qui tombe sur le sol, on le mange. Et la quantité est gouvernée par ce qui tombe sur le sol. La permaculture permet de penser différemment, parce qu'on peut produire tout ce dont on a besoin très facilement.

Par exemple, les bushmen du Kalahari ont un haricot indigène appelé haricot morama. C'est une vivace qui pousse sous terre et sort quand il pleut. Ils avaient l'habitude d'aller les ramasser. Mais après qu'ils aient été chassés de leurs terres pour construire des espaces de jeux et des parcs naturels, le haricot morama devint difficile à trouver. Je leur ai demandé, "Pourquoi ne les plantez-vous pas ici ?" Ils ont répondu, "Pensez-vous que c'est possible ?" Nous avons donc planté les haricots dans leurs jardins. Jusqu'à ce moment-là, ils n'avaient jamais pensé réellement à planter quelque chose. Cela les a stupéfait de pouvoir vraiment le faire.

Il s'est passé la même chose avec l'arbre mongongo qui pousse au somment des dunes de sable. Ils n'avaient jamais vraiment déplacé l'arbre d'une dune à l'autre. Mais je suis venu et j'ai coupé une branche de l'arbre-mère et l'ai planté dans le sable. Il a commencé à sortir des feuilles et à produire des noix de mongongo. Ils plantent maintenant les arbres où ils le souhaitent.

SL : Vous avez un jour décrit l'agriculture technologique moderne comme une forme de "sorcellerie".

BM : Oui, c'est une sorte de sorcellerie. Aujourd'hui nous avons plus de scientifiques agronomes qu'à tout autre moment de l'histoire. Si vous mettez l'augmentation de scientifiques à côté de la perte de sol, vous voyez que plus il y en a, plus on perd de sol.

Je me souviens avoir vu en 1947 des soldats qui étaient rentrés de la guerre. Ils avaient ces petites cartouches en acier avec l’extrémité qu'on brise. Quand ils brisaient le bout, ils vaporisaient du DDT partout dans la pièce, ce qui fait qu'on ne voyait plus une seule mouche ou moustique – ou de chat. [rires] Après la guerre, ils ont commencé à utiliser ces produits chimiques dans l'agriculture. Les gaz utilisés par les nazis étaient maintenant employés pour l'agriculture. Les tanks furent transformés en charrues. Un élément qui explique l'immense élan des engrais artificiels c'est que l'industrie se préparait à produire des nitrates pour les explosifs. Puis ils découvrirent soudain qu'on pouvait en mettre dans les cultures et obtenir de super résultats.

SL : La révolution verte fut donc une sorte de guerre contre la terre, façon de parler.

BM : C'est juste. Les gouvernements soutiennent toujours ce type d'agriculture à hauteur d'environ 40 milliards de dollars chaque année. Rien de cela ne va encourager des systèmes alternatifs comme le bio ou l'agriculture qui amende les sols. Même la Chine adopte aujourd'hui une agriculture chimique moderne.

SL : Je me souviens de l'ancien économiste Robert Theobald qui me disait que si la Chine prend le chemin de l'occident, la donne pour l'environnement est terminée.

BM : J'ai entendu par hasard deux "eurocrates" à Vienne qui parlaient d'environnement. L'un d'eux disait, "Pour combien de temps pensez-vous que nous en ayons ?" L'autre a répondu, "Dix ans". Et le premier a dit, "Vous êtes optimiste". Je leur ai donc dit, "Si la Chine commence à construire des véhicules à moteur, nous gagnons deux ans".

SL : Quel est le genre de surconsommation qui vous ennuie le plus ?

BM : Je hais les pelouses. Dans notre subconscient, je pense que nous les haïssons tous, parce que nous en sommes esclaves. Imaginez les millions de gens qui se précipitent sur leurs tondeuses à gazon et tournent en rond tous les samedis et tous les dimanches.

Ils ont tous ces nouveaux sous-territoires en Australie qui font entre 100 et 500 m². On voit les gens rentrer chez eux du travail le vendredi, enfourcher leur tracteur tondeuse et tondre tout le week-end. Le lundi matin on peut traverser ces zones et voir la deuxième moitié de tonte qui attend le vendredi suivant. Comme des idiots nous passons tout notre temps libre à conduire ces machines de fous, à couper de l'herbe qui ne va faire que repousser la semaine suivante.

SL : La permaculture nous apprend comment utiliser la quantité minime d'énergie requise pour faire un travail.

BM : C'est exact. Chaque maison devrait surproduire de l'énergie et la vendre au réseau. Nous avons construit des villages entiers qui le font – où un ou deux bâtiments supportent des panneaux solaires pour six maisons et vendent le surplus au réseau. En 7 ans, vous pouvez rembourser toutes vos dépenses et fonctionner gratuitement. Ils utilisent la même idée au Danemark. Chaque village là-bas possède un moulin à vent qui peut alimenter jusqu'à 800 maisons.

SL : Le même principe s'applique probablement aussi à l'énergie humaine. J'ai remarqué que vous découragez le bêchage des jardins parce qu'il nécessite une énergie qui peut être mieux utilisée à d'autres choses.

BM : Hé bien, certains aiment bêcher. C'est un peu comme faire du vélo d'appartement dans sa chambre. Mais je préfère laisser le travail aux vers. Ils font un sacré boulot. J'ai créé des sols fantastiques simplement avec du mulch.(recouvrir le sol d'une couche de matériaux comme des feuilles mortes, du bois raméal fragmenté ou de la paille, par exemple, NdT)

SL : La permaculture s'applique-t-elle à ceux parmi nous qui habitons en ville ?

BM : Oui, il y a tout un passage dans le livre sur la permaculture urbaine. Quand je suis allé pour la première fois à New York, j'ai aidé à démarrer une petite ferme de plantes aromatiques. La terre y était très bon marché parce qu'il n'y avait ni électricité, ni eau, ni police et il y avait des tonnes de drogues. Cette petite ferme a produit de quoi alimenter 8 % de New York en plantes. Il y a aujourd'hui 1100 fermes citadines à New York.

SL : En dehors du démarrage d'une ferme, que pouvons-nous faire pour rendre nos villes plus autonomes ?

BM : Récupérez l'eau de vos toits. Cultivez votre nourriture. Fabriquez votre énergie. Tout cela est extrêmement facile à faire. Il vous faut moins de temps pour cultiver votre nourriture que d'aller au supermarché pour l'acheter. Demandez à n'importe quel jardinier qui utilise le mulch combien de temps il passe dans son jardin et il dira, "Oh, quelques minutes par semaine". Le temps de monter dans la voiture, d'aller au supermarché, de prendre votre caddy, d'attraper vos légumes et de rentrer à la maison, il s'est passé une bonne heure ou deux – et en plus vous avez dépensé beaucoup d'argent.

SL : Bien que la permaculture soit basée sur des principes scientifiques, elle semble avoir une dimension philosophique ou éthique très puissante.

BM : Il existe une dimension éthique parce que je pense que le science sans éthique est sociopathologique. Dire "J'appliquerai ce que je sais quel que soit le résultat" c'est ne prendre absolument aucune responsabilité de ses actes. Je ne veux pas être associé à cette sorte de science.

SL : Que pensez-vous avoir mis en route ?

BM : C'est une révolution. Mais c'est un genre de révolution que personne ne remarquera. On pourrait avoir un peu plus d'ombre. Les maisons pourraient mieux fonctionner. On pourrait avoir à gagner moins d'argent parce que la nourriture est là autour de nous et cela ne coûtera rien en énergie. Des quantités énormes d'argent pourraient être dégagées dans la société qui pourrait subvenir à bien plus de besoins.
C'est donc une révolution. Mais la permaculture est anti-politique. Il n'y a aucune place pour des hommes politiques ou des gestionnaires ou des prêtres. Et il n'y a pas de lois non plus. La seule éthique à laquelle on obéit est : prendre soin de la terre, prendre soin des gens, et se réapproprier ces objectifs.

Source

Traduit par Hélios pour le BBB.

Note : le livre Permaculture One (1) est téléchargeable en PDF. Cliquez ICI.

2 commentaires:

  1. "Je hais les pelouses."

    Hahaha... moi aussi!
    Merci pour cette traduction Helios

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  2. Oui, merci Hélios pour cette traduction.
    Je pense que ce que nous propose Bill Mollison est exactement ce que chacun de nous souhaite : redevenir maître de sa vie, de ses choix, sans dépendre des politiques, financiers et consorts, qui nous prennent pour des vaches à lait enfermées dans l'étable. Redevenir libre, en fait !
    Pour moi c'est le même mouvement qui se passe en France en ce moment. Par le biais d'un autre sujet, mais pour moi, le fond est le même de quelque bord que l'on soit. Les gens veulent simplement retrouver leur autonomie, reprendre leur vie en main. Les politiques, de quel côté qu'ils soient, essayent de récupérer ça à leur compte, mais ça n'a rien de politique. Le récupérer ou l'ignorer est aussi faux l'un que l'autre.
    Le mouvement en marche est une lame de fond que rien n'arrêtera. Cmme le dit Bill Mollisson, c'est une révolution

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