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mercredi 16 janvier 2013

Noam Chomsky : Le travail, l’étude et la liberté

Des réflexions très intéressantes de Noam Chomsky (philosophe américain né en 1928). Interview.


Noam Chomsky : Si j’en avais le temps je travaillerais beaucoup plus dans les domaines de la linguistique, de la philosophie, de la science cognitive, c’est beaucoup plus intéressant, intellectuellement parlant. Mais je me consacre en grande partie à la politique, de différentes façons : lire, écrire, organiser, la vie militante, ce genre de choses. Ce sont des choses qu’il faut faire, c’est nécessaire, même si ce n’est pas très excitant intellectuellement. Sur les affaires humaines, soit nous ne comprenons rien, soit ça reste assez superficiel. Il est certes difficile d’avoir accès aux faits, d’avoir les données, d’assembler les pièces du puzzle, mais ce n’est pas très exigeant intellectuellement. Cependant je le fais parce que c’est nécessaire. Le travail qui devrait être au centre de la vie c’est le travail que vous aimeriez faire même sans être payé, un travail correspondant à vos aspirations personnelles, à vos intérêts, à vos inquiétudes.

Michael Kasenbacher : Le philosophe Frithjof Bergmann dit que les gens ne savent généralement pas quel genre d’occupation ils aimeraient avoir. Il parle de « la pauvreté du désir ». Lorsque je parle avec mes amis je me rends compte que cela est souvent vrai. Avez-vous toujours su ce que vous vouliez faire ?

Noam Chomsky : C’est un problème que je n’ai jamais eu – pour moi, il y avait toujours trop de choses que je voulais faire. Je ne sais pas si c’est très répandu – prenez le cas d’un artisan, je ne suis pas très bon avec des outils à la main, mais prenez le cas de quelqu’un qui peut fabriquer des choses, réparer des choses, ils veulent vraiment le faire. Ils adorent le faire : « S’il y a un problème je peux le régler ». Ou le travail purement physique – c’est gratifiant également. Si vous travaillez sur commande alors c’est juste une corvée, mais si vous faites exactement la même chose de par votre propre décision ou dans votre propre intérêt c’est excitant, intéressant, plaisant. Vous voyez. C’est pourquoi les gens cherchent des occupations – le jardinage par exemple. Vous avez eu une semaine lourde, vous êtes libre le week-end, les enfants courent çà et là, vous pourriez juste vous allonger et dormir mais c’est plus plaisant de faire du jardinage ou de fabriquer quelque chose, de vous occuper d’une façon ou d’une autre.

Ce sont des considérations assez anciennes, je ne dis rien de nouveau. Guillaume de Humboldt, qui a donné des textes très intéressants sur ces questions, a signalé que si un artisan produit un bel objet sur commande nous admirerons peut-être ce qu’il a fait mais nous mépriserons ce qu’il est – il est un outil dans la main de quelqu’un d’autre. Par contre s’il crée le même bel objet de par sa propre volonté nous admirons l’objet et nous l’admirons lui ; il est pleinement lui-même. C’est comme d’étudier à l’école – nous savons tous par notre expérience que si vous étudiez sur commande parce que vous avez un examen à passer vous pouvez réussir à l’examen mais deux semaines plus tard vous avez tout oublié. Par contre si vous étudiez parce que vous voulez savoir des choses, vous explorez, vous faites des erreurs, et vous cherchez au mauvais endroit, etc., mais au bout du compte vous mémorisez.

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