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jeudi 1 mars 2012

Japon, 1er mars 2012

Je fais déjà aujourd'hui l'inverse de ce que j'ai dit hier, mais Ultraman a posté un article du Spiegel très intéressant sur la condition psychologique des ouvriers qui travaillent à la centrale. Alors, je l'ai traduit dans son intégralité...


Der Spiegel : Un psychiatre de Fukushima dit que les ouvriers de la centrale sont traumatisés mais déterminés à rester

Un journaliste du Spiegel a interviewé Jun Shigemura, un psychiatre qui fournit une aide psychologique aux ouvriers de TEPCO à la centrale de Fukushima.

Le Dr Shigemura, gère un groupe de 7 psychiatres qui s'occupent des ouvriers et il le fait bénévolement. Parlant d'un de ses patients au début de la quarantaine, il dit :

''Il avait une maison sur la côte près de la centrale de Daiichi qui a été détruite par le tsunami. Cela s'est passé au moment où il a perdu son fils de 7 ans. Il a dû partir et il a tenté de louer un appartement quelque par ailleurs. Mais le propriétaire a refusé parce qu'il travaille pour TEPCO. Quand il a enfin réussi à trouver un logement les voisins ont affiché une feuille sur sa porte : Ouvriers de TEPCO, dehors.''


Une laide réalité du Japon dont vous n'entendrez pas souvent parler.

D'après le Spiegel online (28 février ; c'est moi qui souligne) :

Un psychiatre de Fukushima : 'c'est incroyable comme ils sont traumatisés'

Depuis la catastrophe de Fukushima il y a presque un an, Jun Shigemura a pris en charge psychologiquement les ouvriers de la centrale. Dans une interview avec le Spiegel il parle de l'immense défi auquel font face les employés de TEPCO – et pourquoi la plupart d'entre eux ont choisi de ne pas quitter leur travail.
SPIEGEL : depuis mai, vous vous êtes occupé psychologiquement des ouvriers de la centrale de Fukushima. Qu'est-ce qui vous a amené à un tel travail ?

Shigemura : Il est vrai que c'est un peu triste que je sois chargé de la santé psychologique des ouvriers. Mais TEPCO avait beaucoup à faire et n'avait pas assez de possibilités de procurer des soins de santé mentale. Avant le séisme, un psychiatre à temps partiel s'occupait des ouvriers de Daiichi et Daini. Mais il est de Minamisoma et cela lui prend trop de temps maintenant pour aller au travail à cause de la zone d'exclusion. Quelques infirmières du centre de santé des deux centrales ont lu mes publications et m'ont contacté. Puis TEPCO m'a fait venir. Je suis ici bénévolement.

SPIEGEL : Vous n'êtes pas payé pour votre travail ?

Shigemura : Pas par TEPCO, mais ne le voudrai pas. Cela me contrarierait. Je ne veux pas être impliqué dans une industrie nucléaire à but lucratif, d'autant plus que les salaires des ouvriers ont été diminués de 20%. C'est pourquoi j'ai présenté un dossier au gouvernement. TEPCO doit encore trouver un psychiatre qui veut reprendre le travail. La plupart se font du souci pour les radiations et leur image. De plus il n'y a pas assez de psychiatres au Japon. Après le séisme de Kobe en 1995, beaucoup de gens ont commencé à comprendre l'importance d'une aide psychologique. Mais il y en a pas mal qui pensent toujours que ceux qui vont voir un psychiatre sont fous. J'espère que ces choses vont s'améliorer après cette catastrophe.

SPIEGEL : N'êtes pas vous-même inquiet pour la radioactivité ?
Shigemura : Je n'ai pas peur, mais cela ne veut pas dire que je ne suis pas anxieux. Je ne suis pas allé à la centrale Daiichi. Le centre de soins est à la centrale Daini, à environ 10 km. Les taux de radioactivité y sont bas, mais ma femme n'est pas enchantée de mon nouveau travail. Au début elle disait : ''C'est moi ou la centrale nucléaire.'' J'ai pas mal voyagé depuis, j'espère donc que ma femme l'a accepté dans une certaine mesure.

SPIEGEL : qu'ont vécu les ouvriers depuis l'accident ?

Shigemura : ils pensaient qu'ils allaient mourir quand les réacteurs ont explosé en mai [sic]. Mais ils devaient continuer le travail pour sauver leur pays. Il y en a beaucoup qui viennent de la zone autour de la centrale, le tsunami a emporté leur maison, leurs famille ont dû évacuer. Les ouvriers ont perdu leur maison, leur proches sont loin et le public les blâme, parce qu'ils travaillent pour TEPCO. Il y en a beaucoup qui pensent que TEPCO est responsable de la catastrophe. Les ouvriers ne sont pas considérés comme des héros comme ce serait le cas en Europe. Une fois quelqu'un a offert des légumes frais aux ouvriers, parce que TEPCO n'était pas apte à ce moment-là de procurer de la nourriture fraîche aux ouvriers à l'intérieur de la zone d'évacuation. Mais le don était anonyme, parce que ceux qui ont donné ne voulaient pas être attrapé à aider des ouvriers de TEPCO.

SPIEGEL : Comment vont les ouvriers aujourd'hui ?

Shigemura : c'est incroyable comme ils sont traumatisés. Deux à trois mois après le séisme, j'ai effectué un contrôle sur 1800 ouvriers de TEPCO à Daiichi et Daini. Quand une catastrophe comme le tsunami touche une communauté, entre 1 et 5% environ de la population souffre de traumatismes à long terme. Au sein de la police, des pompiers et d'autres ouvriers qui gèrent des catastrophes, cela va jusqu'à 20%. Pour les ouvriers de TEPCO, le pourcentage est beaucoup plus élevé.

SPIEGEL : quelles sont les conséquences d'un tel degré de traumatisme ?

Shigemura : je m'occupe actuellement d'un homme qui est dans la quarantaine. Il avait une maison sur la côte près de la centrale de Daiichi qui a été détruite par le tsunami. Cela s'est passé au moment où il a perdu son fils de 7 ans. Il a dû partir et il a tenté de louer un appartement quelque par ailleurs. Mais le propriétaire a refusé parce qu'il travaille pour TEPCO. Quand il a enfin réussi à trouver un logement les voisins ont affiché une feuille sur sa porte : Ouvriers de TEPCO, dehors. Comme cet homme recevait une forte dose de radiations, il a dû changer de département. Il a maintenant un travail de bureau qu'il n'apprécie pas et auquel il n'est pas formé. Il a peur d'avoir un cancer, il est en difficultés financières parce que son salaire a diminué et il a perdu sa maison. Il a aussi des problèmes avec sa famille. Sa mère a perdu son mari dans le tsunami et elle se sent coupable de n'avoir pu le sauver ainsi que son petit-fils. Elle pleure beaucoup. Quand mon patient rentre chez lui après le travail, il n'y se sent pas non plus à l'aise.

SPIEGEL : Pourquoi ces personnes ne quittent-elles pas tout simplement leur travail chez TEPCO ?

Shigemura : Il y a plusieurs raisons à cela. Ceux avec qui j'en ai parlé sont loyaux avec leur société et veulent la préserver. D'autres le font pour l'argent. Il y a environ 3000 ouvriers qui vont tous les jours à Daiichi. Les travaux compliqués sont faits par les employés de TEPCO et d'autres sociétés comme Hitachi et Mitsubichi. Les travaux faciles sont faits par des gens embauchés par des sous-traitants. Mon équipe de 7 psychiatres donnent la priorité aux ouvriers à haut niveau de responsabilité, qui représentent à eux seuls plus de 1000 personnes. Dans ce groupe nous nous occupons des cas à risque spéciaux, ce qui veut dire des gens qui ont perdu leur collègues, leur famille ou qui sont en difficultés financières. J'aimerai bien sûr voir tous les ouvriers, mais ce serait impossible. Nous avons dû faire des compromis.

SPIEGEL : que dites-vous à ceux qui ne peuvent continuer ?

Shigemura : le message le plus important est d'apprécier et de soutenir ce qu'ils ont accompli. Nous leur conseillons très rarement de prendre du repos. C'est meilleur pour eux de pouvoir rester à travailler. Autrement leurs collègues penseraient qu'ils sont faibles et les stigmatiseraient de mentalement malades. Cela les motive aussi d'appartenir à un groupe. Quitter le travail se fait en dernier ressort.

SPIEGEL : comment se manifeste la peur des gens par rapport à la radioactivité ?

Shigemura : les gens sont dans la confusion et ont des soupçons envers les autorités. Dans un tel environnement, les rumeurs et la désinformation se répandent rapidement. Dans une crise, la communication doit être rapide, transparente et correcte. Si vous voulez éviter la panique, il faut publier autant d'information que possible de sorte que les gens puissent comprendre et apprécier le danger. Mais le gouvernement n'y connaît pas grand-chose sur ce type de communication des risques. Ils ont gardé le silence à propos des fusions et les gens sont devenus encore plus angoissés.

SPIEGEL : quelles conséquences psychologiques la catastrophe a-t-elle causé dans les régions touchées ?

Shigemura : il faudra des années avant que toutes les conséquences psychologiques deviennent visibles. Je suis sûr que le taux de suicide va augmenter dans le nord-est. Même avant la catastrophe il y avait de nombreux suicides : les hivers sont longs et froids, il n'y a pas beaucoup de travail et les gens sont connus pour leur persévérance, ce qui signifie qu'ils ne parlent pas souvent de leurs problèmes. Au sommet on a la peur des radiations, qui coupe en deux les communautés de Fukushima. A Tamura, une partie veut partir, une autre veut rester. Cela peut vouloir dire aussi une crise familiale et amicale. Peut être les épouses veulent partir et les maris rester. Les relations sociales peuvent se disloquer sur ce problème.

SPIEGEL : comment de tels conflits peuvent-ils être surmontés ?

Shigemura : je n'ai pas de réponse pour ça. Bien sûr, je ne peux dire : ''C'est d'accord pour que vous retourniez dans votre village.'' Pour chaque cas, les gens devraient se voir offrir un grand choix sur où et comment ils veulent partir. Et il faudrait créer des emplois pour leur donner un nouveau but. Le chômage est un gros problème chez les réfugiés. Il leur est difficile de trouver un emploi stable, parce que personne ne sait quand ils rentreront – au bout d'un an, au bout de 10 ans. Ou jamais.

2 commentaires:

  1. Et bien j'ai simplement une question et j'espère bien qu'on me répondra :

    Que faire pour devenir "liquidateur" où "s'inscrire", pour "travailler" quelques semaines à la centrale malgré un problème certain de compréhension du langage ??

    Merci pour vos réponses et mon mail aussi :
    ab_cinok@hotmail.fr

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  2. @ Cinok,
    Et bien écrire à TEPCO, Fuskushima Daiichi, Japon !
    Tu verras s'ils embauchent.

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